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Le rapport officiel du ministère de l’Intérieur : Insécurité et délinquance en 2024  (service statistique ministériel de la sécurité intérieure- SSMSI), offre une radiographie des tendances criminelles en France, incluant pour la première fois l’Outre-mer de manière exhaustive via un Atlas départemental interactif.

Il met en lumière une évolution mixte : sur 17 indicateurs clés, 5 baissent (dont les homicides pour la première fois depuis 2020), 5 sont stables, et 7 grimpent encore.

Les Grandes Tendances Nationales : Une Stabilisation Relative Post-JOP

L’année 2024 a été atypique avec les jeux olympiques, qui ont mobilisé massivement les forces de l’ordre (opérations « place nette » et renforts exceptionnels). le Résultat est une délinquance enregistrée globalement contenue, mais avec des disparités flagrantes.

  • Les violences physiques : +3 % seulement, une rupture avec les hausses folles de +11 % annuels entre 2016 et 2023. Les violences conjugales se stabilisent pour la première fois depuis le Grenelle de 2019 et #MeToo – un signe que les campagnes de sensibilisation portent ? En revanche, les violences intrafamiliales sur mineurs explosent (+11 %), et celles hors cadre familial stagnent après un léger +3 %.
  • Les violences sexuelles : Toujours en hausse, mais qui ralentit (+7 %, contre +11 % en moyenne depuis 2016). Les viols et tentatives de viol bondissent de +9 % – un indicateur préoccupant qui appelle à renforcer les dispositifs de signalement.
  • Les homicides : Une baisse historique de -2 % (976 victimes), la première depuis 2020. Les tentatives, elles, progressent de +7 %, alignées sur la tendance longue durée.

Si la délinquance « de rue » se stabilise, les crimes intimes persistent, souvent sous-déclarés.

Zoom sur les Atteintes aux Biens et aux Stupéfiants : Numérique et Trafic en Vedette

  • Vols et cambriolages : Les vols avec arme chutent de -1 %, les violents sans arme de -11 %, et ceux sans violence contre les personnes de -5 %. Les cambriolages de logements sont stables, les vols de véhicules baissent de -2 %, mais les vols d’accessoires auto remontent (+4 % après une chute en 2023).
  • Les escroqueries et fraudes aux moyens de paiement, stables après des années de +7 % annuels. La moitié (50 %) sont numériques.
  • Le gros point noir reste les stupéfiants : +10 % pour l’usage et +6 % pour le trafic. Depuis l’introduction de l’amende forfaitaire en 2020, l’usage a grimpé de +16 % par an en moyenne. Les JOP y sont pour beaucoup : les contrôles renforcés ont gonflé les stats.

Analyses Territoriales : L’Atlas Départemental, un Outil Incontournable

Pour la première fois, l’Atlas intègre les DROM et COM, avec des cartes interactives sur 20 indicateurs de 2016 à 2024. Basé sur l’enquête de victimation VRS (Vécu et ressenti en matière de sécurité), il cartographie le sentiment d’insécurité département par département. Exemples :

  • Les grandes villes concentrent les dépôts sauvages d’ordures (+1 %, 42 100 infractions).
  • Les étrangers (8 % de la population) sont surreprésentés dans les mis en cause pour atteintes aux biens, mais sous-représentés pour les personnes – un biais socio-économique à creuser ?

Des datavisualisations sont disponibles: zoomez sur votre département via ssmsi.shinyapps.io.

Quatre Éclairages Inédits :

Le rapport innove avec des focus pointus :

  1. Élucidation des crimes (données 2023) : Seulement 7 % pour les vols sans violence, mais 65-79 % pour les homicides et violences familiales. Taux global en baisse depuis 2017 – un défi pour la confiance judiciaire.
  2. Délais de dépôt de plainte : Pour les violences sexuelles, 17 % des plaintes datent de plus de 5 ans (contre 9 % en 2016). Idem pour les mineurs intrafamiliaux (14 % en 2024).
  3. Infractions numériques : 398 700 cas (+8 % pour les biens, +18 % pour les personnes). La cyberdélinquance explose, confirmant les théories sur l’ubiquité des opportunités criminelles.
  4. Atteintes à l’environnement : +9 % (46 900 infractions, 40 % sur les animaux). Un volet éco-criminologie émergent.

Un article récent de McClanahan et al. (2025) propose une avancée méthodologique majeure en criminologie : l’usage de la réalité virtuelle (VR) pour étudier la prise de décision délinquante en contexte. Dans cette étude, 160 détenus incarcérés pour cambriolage en Pennsylvanie ont été immergés dans un quartier virtuel, conçu pour manipuler certains attributs environnementaux des habitations (présence d’une voiture, d’arbustes, de panneaux, etc.). L’objectif : observer comment ces caractéristiques modifient la perception des risques (probabilité d’être vu ou arrêté), des récompenses (valeur perçue du butin) et, en conséquence, l’attractivité criminelle de la cible.

Les résultats confirment les postulats des théories de l’opportunité : l’environnement influence directement la décision de commettre une infraction. Fait marquant, la proficiency criminelle joue un rôle modérateur : les cambrioleurs expérimentés perçoivent moins de risques et se montrent donc plus enclins à agir. En combinant données quantitatives et protocoles verbaux (« think aloud »), l’étude offre accès au mécanisme perceptif reliant environnement et choix criminel.

Implications pour la prévention situationnelle

Ce travail illustre la nécessité de prendre en compte les perceptions des délinquants pour concevoir des stratégies efficaces de prévention (éclairage public, signalétique de surveillance, aménagement urbain). Il rappelle aussi que les politiques de dissuasion ne peuvent être réduites à une simple augmentation de contrôles : elles doivent être pensées en termes de signaux environnementaux crédibles aux yeux des potentiels auteurs.

Extension : la « greenification » des prisons

Par analogie, ces résultats interpellent les débats actuels sur la transformation écologique des prisons. L’introduction d’éléments naturels (espaces verts, jardins, lumière naturelle) ne relève pas uniquement du bien-être ou de la réduction de l’empreinte carbone. Elle peut aussi modifier les perceptions et comportements des personnes incarcérées : baisse du stress, réduction des tensions, amélioration des dynamiques sociales. Dans une perspective de crime prevention through environmental design (CPTED), la « prison verte » pourrait constituer un levier double — à la fois écologique et criminologique — en agissant sur les perceptions quotidiennes des détenus et, à terme, sur leur rapport à la réinsertion.

Exemples de dispositifs écologiques en prison

  • Espaces verts et jardins thérapeutiques : certaines prisons scandinaves et néerlandaises ont intégré des potagers cultivés par les détenus, avec des effets positifs sur la coopération, le sens des responsabilités et la réinsertion.
  • Éclairage naturel et ventilation : l’architecture « verte » cherche à maximiser la lumière du jour et l’aération, réduisant ainsi l’usage de dispositifs artificiels et améliorant la santé mentale.
  • Matériaux durables et isolation : au-delà de l’efficacité énergétique, l’usage de matériaux naturels contribue à créer un environnement perçu comme moins hostile, rompant avec l’austérité carcérale traditionnelle.
  • Projets de production énergétique interne (panneaux solaires, recyclage de l’eau) : ils s’inscrivent dans une logique de durabilité, tout en pouvant être associés à des formations professionnelles qualifiantes pour les détenus.

Enjeux criminologiques

La « greenification » des prisons n’est pas qu’un geste écologique ou humaniste ; elle peut constituer un outil de gestion carcérale et de prévention secondaire. En modifiant les perceptions quotidiennes, elle contribue à :

  • Réduire les comportements agressifs et les incidents disciplinaires, en abaissant le niveau de stress.
  • Renforcer le sentiment de dignité et d’appartenance, des facteurs reconnus dans les approches de la defensible space theory et de la CPTED (Crime Prevention Through Environmental Design).
  • Favoriser la réinsertion, en donnant aux détenus des compétences transférables (horticulture, énergies renouvelables).

Vers une politique pénitentiaire durable

L’analogie avec la recherche de McClanahan et al. est éclairante : si l’environnement urbain influence la décision criminelle, l’environnement carcéral peut, lui aussi, orienter les dynamiques sociales et comportementales. Concevoir des prisons « vertes » revient à investir dans une double prévention : prévention des risques écologiques et prévention de la récidive.

Référence :
McClanahan, W. P., Nagin, D. S., Otte, M., Wozniak, P., & van Gelder, J.-L. (2025). How environmental features and perceptions influence the perceived risks and rewards of criminal opportunities. Criminology, 1–28. https://doi.org/10.1111/1745-9125.12401

Le Handbook on Prisoners with Special Needs publié par l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (UNODC) en 2009 constitue un document de référence pour l’élaboration de politiques pénitentiaires respectueuses des droits humains. Il identifie plusieurs groupes de détenus vulnérables, définit leurs besoins spécifiques, et propose des cadres normatifs et pratiques pour garantir que ces détenus bénéficient d’un traitement équivalent à celui des citoyens dans la communauté, sans discrimination.

Groupes de détenus à besoins spécifiques

Le manuel distingue huit catégories principales de détenus présentant des vulnérabilités ou des besoins particuliers. Ces groupes ne sont pas exclusifs mais souvent chevauchants :

  1. Personnes en situation de handicap physique
  2. Personnes âgées
  3. Minorités ethniques, peuples autochtones
  4. Détenus étrangers
  5. Personnes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuel·le·s, transgenres)
  6. Jeunes détenus
  7. Personnes malades, notamment maladies chroniques ou terminales
  8. Personnes avec troubles de santé mentale

Chaque groupe est caractérisé par des types spécifiques de besoins — santé physique, soins psychiatriques, adaptations de l’environnement carcéral, etc.

Normes internationales et principes directeurs

Normes applicables

Le manuel se réfère à plusieurs instruments internationaux qui codifient les droits des détenus à besoins spécifiques :

  • La Convention relative aux droits des personnes handicapées (CRPD), notamment l’article 25 sur le droit à un niveau de soins médicaux équivalent à celui assuré à la population générale.
  • Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, qui garantissent le droit à la non-discrimination et à la santé.
  • Recommandations du Conseil de l’Europe, comme la Recommandation R (98) 7 sur les aspects éthiques et organisationnels des soins de santé en prison, particulièrement applicable aux détenus âgés ou handicapés.

Principes directeurs

Le manuel souligne plusieurs principes fondamentaux que tout système pénitentiaire devrait adopter :

  • Évaluation à l’admission : dépistage systématique des besoins médicaux, psychologiques et physiques dès l’entrée en prison.
  • Approche individualisée : les plans de traitement et d’aménagement doivent être personnalisés et réévalués régulièrement, car les besoins évoluent avec le temps.
  • Équivalence des soins : les conditions de santé, soins et traitement doivent être comparables à ceux disponibles à l’extérieur.
  • Non-discrimination et respect de la dignité : nul détenu ne doit être pénalisé du fait de son handicap, de son orientation sexuelle, de sa nationalité ou autre statut.
  • Formation et professionnalisation du personnel : le personnel pénitentiaire (garde, santé, encadrement) doit être formé pour détecter, comprendre et adapter les interventions.
  • Alternatives à l’incarcération : pour les cas de handicaps sévères, de pathologies graves ou de personnes âgées, l’incarcération doit être envisagée en dernier recours.

Exigences opérationnelles : ce que doit mettre en œuvre un système pénitentiaire efficace

Voici les principales recommandations tirées du manuel, en vue d’une application concrète dans les prisons :

1. Procédures d’admission et d’évaluation

  • Mettre en place un dépistage systématique dès l’admission : vérification de l’état de santé physique, mental, des capacités sensorielles, statut migratoire, orientation sexuelle, langue parlée, etc.
  • Établir des outils standardisés de diagnostics/pré-évaluations, incluant antécédents médicaux, handicap, traitements en cours, etc.
  • Assurer le suivi et la réévaluation au cours de la détention, car les conditions d’incarcération peuvent aggraver ou révéler de nouveaux besoins.

2. Aménagement matériel et infrastructures

  • Adapter l’architecture : accès pour fauteuils roulants, rampes, mains courantes, reposoirs, adaptation des toilettes, douches, lits, etc.
  • Mettre en place des installations auditives et visuelles : aides auditives, lunettes, supports de communication adaptés (par exemple pour prisonniers malvoyants ou malentendants).
  • Veiller à l’hygiène, la nutrition, la possibilité d’exercice physique adapté et d’activités stimulantes, éducatives ou sociales.

3. Services de santé

  • Offrir des soins de santé physique et mentale équivalents à ceux du système public. Comprendre les maladies chroniques, les troubles mentaux, les besoins spécifiques liés aux handicaps, à l’âge ou aux pathologies terminales.
  • Disposer d’un personnel multidisciplinaire : médecins, infirmiers, psychologues, spécialistes (gériatres, spécialistes des handicaps etc.).
  • Faciliter l’accès à des soins externes lorsque la prison ne peut les assurer (transferts, partenariats avec hôpitaux).

4. Gestion des populations vulnérables

  • Garantir la sécurité : éviter les violences, discriminations, abus, victimisation, surtout pour personnes LGBT, détenus étrangers, personnes âgées ou handicapées.
  • Adapter le régime de détention : classification, affectation des quartiers, possibilités de visites, facilités de contact avec la famille, durée et modalités des visites, soutien linguistique si nécessaire.
  • Assurer le respect culturel et religieux : alimentation, rites, langue, coutumes, etc.

5. Alternatives et politiques de sortie

  • Développer des mesures alternatives à la détention pour les personnes présentant des handicaps sévères, des maladies graves, ou les personnes âgées pour lesquelles la détention peut être disproportionnée.
  • Préparer la libération dès l’entrée : continuité des soins, aides en matière sociale, logement, insertion, soutien psychologique.

Défis et limites

Le manuel souligne plusieurs défis persistants, que les professionnels doivent anticiper :

  • Les ressources limitées : manque de personnel formé, de structures spécialisées, de budget pour les aménagements physiques ou les soins spécialisés.
  • La surpopulation carcérale : rend plus difficile la mise en œuvre d’aménagements adaptés ou la séparation des détenus vulnérables.
  • Les contraintes légales et administratives : certaines législations nationales peuvent restreindre l’accès à certaines mesures ou aux soins spécialisés.
  • La stigmatisation et le manque de compréhension : les détenus peuvent ne pas déclarer leurs besoins (ex. LGBT, handicap mental) par peur de représailles ou par honte; le personnel peut manquer de formation.
  • Les disparités entre juridictions : les standards sont souvent fixés internationalement, mais leur traduction en pratiques varie largement selon le pays, le type de prison, les budgets, la structure administrative.

Implications pour les professionnels de la justice

Pour les magistrats, les responsables de l’administration pénitentiaire, les services de santé en prison, et les décideurs politiques :

  • Intégrer les principes du manuel dans les normes nationales : lois, règlements, règlements intérieurs des prisons.
  • Former le personnel à la diversité des besoins (santé mentale, handicap, sexualité, âge, origine) non seulement dans les services médicaux mais dans la direction, la garde, etc.
  • Mettre en place des diagnostics systématiques à l’admission : un outil de dépistage universel pour identifier les cas nécessitant un suivi particulier.
  • Allouer des budgets dédiés pour les adaptations matérielles et infrastructures spécialisées, ainsi que pour des partenariats avec le système de santé de la communauté.
  • Surveiller et évaluer : collecter des données sur les détenus à besoins spécifiques, les traitements, les résultats (santé, sécurité, récidive, réinsertion), pour améliorer les politiques.

Le Handbook on Prisoners with Special Needs de l’UNODC offre un cadre robuste, fondé sur les principes des droits humains, pour garantir que les populations les plus vulnérables en prison ne soient pas ignorées, maltraitées ou exclues. Pour les professionnels de la justice, il propose non seulement des principes normatifs mais aussi des pistes concrètes pour adapter les pratiques pénitentiaires aux réalités complexes des détenus ayant des besoins spécifiques. En adoptant une approche holistique, individualisée et équilibrée, il est possible d’agir de manière à préserver dignité, santé, sécurité et équité dans le système pénal.

Guide pratique : gérer les détenus à besoins spécifiques

1. Principes fondamentaux

  • Équivalence des soins : mêmes standards de santé qu’en communauté.
  • Non-discrimination : aucun traitement différencié fondé sur handicap, âge, orientation sexuelle, origine, etc.
  • Évaluation précoce : dépistage systématique des besoins dès l’admission.
  • Plans individualisés : suivi médical, psychologique et social adapté, révisé régulièrement.
  • Formation du personnel : sensibilisation obligatoire aux vulnérabilités spécifiques.
  • Alternatives à l’incarcération : privilégier la libération anticipée ou les mesures non privatives pour les cas graves (handicap lourd, maladie terminale, âge avancé).

2. Groupes prioritaires à identifier

  • Personnes âgées
  • Détenus avec handicap (moteur, sensoriel, intellectuel)
  • Personnes avec troubles de santé mentale
  • Détenus atteints de maladies chroniques ou terminales
  • Jeunes détenus
  • Personnes LGBT
  • Étrangers, minorités ethniques, peuples autochtones

3. Recommandations opérationnelles

Admission & suivi

  • Créer un outil standardisé de dépistage (santé physique, mentale, antécédents médicaux, statut social).
  • Réévaluer régulièrement, car l’incarcération peut aggraver les vulnérabilités.

Infrastructures

  • Adapter les bâtiments : rampes, sanitaires accessibles, lits adaptés.
  • Prévoir des aides auditives, visuelles et outils de communication.

Santé

  • Garantir un accès immédiat aux soins spécialisés (médecins, psychologues, psychiatres).
  • Prévoir transferts vers hôpitaux civils si nécessaire.

Sécurité et dignité

  • Protéger contre violences et discriminations, notamment pour les personnes LGBT ou étrangères.
  • Prendre en compte culture, langue et religion (alimentation, rituels, soutien spirituel).

Réinsertion et alternatives

  • Préparer la sortie dès l’entrée (continuité des soins, logement, insertion).
  • Prioriser mesures alternatives (aménagements de peine, libérations conditionnelles) pour les personnes âgées, gravement malades ou lourdement handicapées.

4. Outils pour les juges et décideurs

  • Inclure les besoins spécifiques dans les évaluations de peine.
  • Suivre des indicateurs : nombre de détenus vulnérables identifiés, accès aux soins, violences subies, taux de réinsertion.
  • Allouer un budget dédié : infrastructures adaptées, partenariats avec les services de santé communautaires.

Checklist pratique : Détenus à besoins spécifiques

1. Évaluation à l’admission (arrivants)

☐ Dépistage santé physique (handicap, maladies chroniques, dépendances)
☐ Dépistage santé mentale (troubles psychiatriques, vulnérabilités émotionnelles)
☐ Identification des besoins sensoriels (vue, audition, langage)
☐ Vérification de l’âge avancé ou fragilité physique
☐ Identification de l’orientation sexuelle / identité de genre (confidentialité absolue)
☐ Vérification du statut juridique et linguistique (étranger, minorité, barrière de langue)

2. Aménagement matériel

☐ Accès pour fauteuils roulants (rampes, barres d’appui, cellules adaptées)
☐ Sanitaires adaptés (toilettes/douches accessibles)
☐ Mobilier ajusté (lits, sièges, équipements médicaux)
☐ Fourniture d’aides techniques (lunettes, prothèses, appareils auditifs)

3. Soins et suivi médical

☐ Accès équivalent aux soins médicaux et psychiatriques que dans la communauté
☐ Plans de traitement individualisés et mis à jour régulièrement
☐ Suivi spécialisé (gériatrie, psychiatrie, maladies chroniques)
☐ Procédure de transfert rapide vers un hôpital civil si nécessaire

4. Protection et dignité

☐ Placement en détention adapté (éviter surpopulation et violences)
☐ Protection spécifique des personnes LGBT et autres groupes vulnérables
☐ Respect des cultures, langues et religions (repas, pratiques, interprètes)
☐ Signalement et suivi de tout cas de victimisation ou discrimination

5. Réinsertion et alternatives

☐ Préparer la sortie dès l’admission (plan social, logement, soins)
☐ Assurer la continuité des traitements après libération
☐ Prioriser mesures alternatives (libération conditionnelle, aménagements de peine) pour :

  • détenus âgés,
  • gravement malades,
  • lourdement handicapés.

6. Formation et organisation

☐ Tout le personnel est formé aux besoins spécifiques
☐ Données régulièrement collectées (profil des détenus, accès aux soins, incidents)
☐ Budget identifié pour infrastructures adaptées et partenariats santé

Rappel clé : Chaque détenu doit recevoir un traitement équivalent à celui de la communauté, sans discrimination. L’approche doit être proactive, centrée sur la dignité et la sécurité.

Dans le domaine de la criminologie appliquée, l’évaluation des patterns de pensée criminogènes (cognitions antisociales) est cruciale pour orienter les interventions cognitivo-comportementales (CBT) auprès des clients impliqués dans la justice. L’étude pilote de Natalie J. Jones, Damon Mitchell et Raymond Chip Tafrate, publiée en 2020 dans Criminal Justice and Behavior (Vol. XX, No. X, pp. 1-17), explore la pertinence de ce construit pour les femmes, souvent sous-représentées dans la littérature dominée par des échantillons masculins. En s’appuyant sur une analyse au niveau des items du Criminogenic Thinking Profile (CTP ; Mitchell & Tafrate, 2012), les auteurs démontrent que les patterns de pensée criminogènes sont pertinents pour les deux genres, mais présentent des chevauchements et des divergences notables. Les résultats soulignent une validité prédictive supérieure pour les modèles genrés, avec une précision remarquable pour les femmes (AUC = .86).

JONES, MITCHELL, TAFRATE (2020) The Gendered Nature of Criminogenic Thinking Patterns Among Justice-Involved Clients, A Pilot Study

Résumé de l’article : « Étant donné qu’une grande partie de notre compréhension de la pensée criminogène (cognitions antisociales) est basée sur des populations judiciaires masculines, des questions subsistent quant à l’applicabilité de ce concept aux femmes confrontées au système judiciaire. Sur la base d’une analyse au niveau des items de 216 clients suivis par la justice, les résultats de cette étude pilote suggèrent que la pensée criminogène chez les femmes est pertinente, et qu’elle présente à la fois des similitudes et des différences avec celle des hommes. En fait, la précision prédictive de la récidive obtenue avec un modèle adapté au genre développé pour les femmes a dépassé celle du modèle correspondant développé pour les hommes (aire sous la courbe [AUC] = 0,86 contre AUC = 0,67). Nous recommandons la création d’instruments de mesure de la pensée criminogène parcimonieux qui optimisent la validité prédictive critériée. Des échelles adaptées au genre, qui capturent la spécificité genrée existant dans les schémas de pensée criminogène, peuvent contribuer à (a) optimiser la prédiction de la récidive et (b) identifier les constellations essentielles d’objectifs de traitement parmi les populations médico-légales. »

Conceptualisation

L’étude s’inscrit dans le cadre du modèle RBR, où les schémas de pensée criminogènes sont considérés comme un facteur de risque dynamique majeur pour la récidive. Défini comme des cognitions facilitant les comportements antisociaux, criminels et autodestructeurs, ce construit émerge à la fois de la littérature CBT (ex. : restructuration des distorsions cognitives) et de théories criminologiques comme la neutralisation (Sykes & Matza, 1957).

Cependant, les auteurs notent que les instruments existants, développés principalement sur des échantillons masculins, pourraient omettre des nuances genrées, influencées par des facteurs comme la victimisation, la dépendance financière ou les motivations relationnelles chez les femmes (ex. : Chesney-Lind & Shelden, 2014).

Le CTP, un questionnaire auto-rapporté de 62 items sur une échelle Likert à 4 points, mesure huit patterns :

  • Disregard for Others (Mépris pour les Autres),
  • Demand for Excitement (Besoin d’Excitation),
  • Poor Judgment (Mauvais Jugement),
  • Emotionally Disengaged (Détachement Émotionnel),
  • Parasitic/Exploitive (Parasitaire/Exploiteur),
  • Justifying (Justification),
  • Inability to Cope (Incapacité à Faire Face),
  • et Grandiosity (Grandiosité).

L’étude explore les différences de genre en prévalence et en prédiction de la récidive, en créant des échelles genrées.

Résultats

  • Prévalence : Pas de différence sur le score total (Femmes : M=109.90 ; Hommes : M=109.10).
    • Femmes plus élevées sur Parasitic/Exploitive (Parasitaire/Exploiteur) ; Hommes sur Justifying (Justification).
  • Prédiction au Niveau des Sous-échelles : Deux neutres (Poor Judgment (Mauvais Jugement), Justifying (justification). Une spécifique aux femmes (Disregard for Others – Mépris pour les Autres). Une spécifique aux hommes (Demand for Excitement -Besoin d’Excitation). Quatre non prédictives.
  • Analyse au Niveau des Items : Sur 62 items, 11.3% neutres (n=7 ; ex. : justifications pour crime familial). 19.4% spécifiques aux femmes (n=12 ; thèmes : coping via substances, dépendance financière, sous-estimation des facteurs protecteurs, revanche). 12.9% spécifiques aux hommes (n=8 ; thèmes : impulsivité émotionnelle, vulnérabilité évitée, excitation sur pursuits conventionnels, indifférence au système). 52% non prédictifs.

Implications pour les Professionnels

Les résultats soutiennent l’intégration de nuances genrées dans l’évaluation RBR pour optimiser la prédiction et les cibles d’intervention. Chez les femmes : Focaliser sur le coping émotionnel, la revanche relationnelle, la dépendance financière, et booster l’estime de soi. Chez les hommes : l’impulsivité, la recherdche d’excitation, et l’indifférence au système. Des instruments genrés courts pourraient complémenter les outils comme LSI-R, favorisant des CBT personnalisés et réduisant l’attrition.

Criminogenic Thinking Profile – CTP : Une Mesure Validée des Distorsions Cognitives chez les Délinquants

Tafrate

Dans le domaine de la criminologie appliquée, l’évaluation des patterns de pensée criminogènes est essentielle pour orienter les interventions cognitivo-comportementales (CBT) auprès des délinquants. Le Criminogenic Thinking Profile (CTP), développé par David J. Mitchell et Raymond Chip Tafrate en 2012, représente un outil innovant pour mesurer ces distorsions cognitives. Contrairement aux instruments existants comme le Psychological Inventory of Criminal Thinking Styles (PICTS), le CTP intègre des influences issues de la psychopathie et des modèles CBT traditionnels, élargissant ainsi le spectre des patterns identifiés. Cet article, publié dans l’International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, repose sur deux études empiriques validant l’outil auprès d’échantillons d’offenders. Nous décrivons ci-dessous sa conceptualisation, son développement, sa structure, et ses propriétés psychométriques, en nous appuyant exclusivement sur des sources vérifiées issues de cette publication originale.

Conceptualisation et Développement

Mitchell

Le CTP vise à capturer les verbalisations typiques des délinquants qui soutiennent des comportements antisociaux, en s’inspirant de trois sources principales : les modèles CBT (ex. : faible tolérance à la frustration, surgénéralisation), la littérature sur les attitudes criminelles (ex. : sous-estimation des risques, neutralisation), et les caractéristiques prototypiques de la psychopathie (ex. : manque d’empathie, prise de décision impulsive).

Les items ont été générés à partir de verbalisations réelles de délinquants, collectées lors de formations pour agents de probation et gestionnaires de cas en justice pénale. Chaque item est évalué sur une échelle de Likert à 4 points (1 = tout à fait en désaccord ; 4 = tout à fait d’accord) pour un total dans la version finale de 62 items organisés en 8 facteurs.

Structure et Sub-échelles

Le CTP est un questionnaire auto-rapporté multidimensionnel, produisant un score total et huit scores sub-échelles. Six facteurs sont conceptuellement liés à la psychopathie, un au CBT (incapacité à faire face), et un à la théorie de la neutralisation (justification).

Sub-échelle Nombre d’items Définition précise Exemple d’item
Disregard for Others (Mépris pour les Autres) 14 Manque de préoccupation, d’empathie et/ou de remords, de considération pour autrui. « It doesn’t make sense to feel bad about other people’s problems. » (Ça n’a pas de sens de se sentir mal pour les problèmes des autres.)
Demand for Excitement (Besoin d’Excitation) 9 Faible tolérance à l’ennui, besoin d’excitation, impulsivité. « There is no better feeling than the rush I get when stealing. » (Il n’y a pas de meilleur sentiment que l’adrénaline que je ressens en volant.)
Poor Judgment (Mauvais Jugement) 9 Sous-estimation des conséquences négatives liées à des comportements à risque. « Gambling or playing the lottery is a good investment because if you play long enough you are bound to win. » (Jouer au loto est un bon investissement car si on joue assez longtemps, on finit par gagner.)
Emotionally Disengaged (Détachement Émotionnel) 6 Manque de confiance, malaise et évitement des émotions menant à la vulnérabilité et à l’intimité. « It is important not to show weakness by letting others know your feelings. » (Il est important de ne pas montrer sa faiblesse en laissant les autres connaître ses sentiments.)
Parasitic/Exploitive (Parasitaire/Exploiteur) 4 Vision du monde parasitaire et exploiteuse, évitement de la responsabilité. « It doesn’t make sense to work full-time if you can get on a government program. » (Ça n’a pas de sens de travailler à temps plein si on peut bénéficier d’un programme gouvernemental.)
Justifying (Justification) 6 Normalisation/minimisation des comportements antisociaux ou destructeurs « Someone is going to profit from illegal activity so it might as well be me. » (Quelqu’un va profiter d’activités illégales, autant que ce soit moi.)
Inability to Cope (Incapacité à Faire Face) 7 Abandonne facilement face à l’adversité, résolution de problèmes inefficace. « When I don’t understand things I give up. » (Quand je ne comprends pas quelque chose, j’abandonne.)
Grandiosity (Grandiosité) 7 Sur-estimation de ses compétences, aptitudes ou qualités intérieures. « I have more positive qualities than most people. » (J’ai plus de qualités positives que la plupart des gens.)

Les corrélations inter-sub-échelles sont significatives, avec les corrélations les plus fortes entre chaque sub-échelle et le score total (ex. : r = .91 pour Mépris pour les Autres).

Validation Empirique

Le CTP a été validé via deux études distinctes, menées auprès d’échantillons de délinquants aux États-Unis (nord-est).

  • Étude 1 (Développement et Validité Divergente) : Échantillon de 1 320 offenders (1 101 probationnaires, 219 détenus ; âge moyen ~32 ans ; 71 % hommes). Méthode : ACP sur le pool de 134 items, suivie d’une évaluation de la consistance interne et de la validité divergente via l’Emotional Quotient Inventory (EQ-i, mesure de traits de personnalité sains). Résultats : Structure factorielle à 8 facteurs confirmée ; consistance interne élevée (α total = .96 ; sub-échelles .73-.92) ; validité divergente soutenue par des corrélations inverses avec l’EQ-i (ex. : r = -.47 pour le score total, p < .001 ; plus fort pour Incapacité à Faire Face : r = -.59).
  • Étude 2 (Validité Convergente et Discriminante) : Échantillon de 365 probationnaires (âge moyen 33 ans ; 73 % hommes). Méthode : Analyses factorielles confirmatoires (CFA) via maximum likelihood robuste ; corrélations avec le Millon Clinical Multiaxial Inventory–III (MCMI-III, troubles de personnalité) et le Levenson Self-Report Psychopathy Scale (LSRP, psychopathie). Résultats : Bon ajustement du modèle à 8 facteurs (RMSEA = .033 [IC 90 % : .030-.036] ; CFI/NNFI/IFI > .90) ; consistance interne similaire (α total = .95 ; sub-échelles .77-.91) ; validité convergente avec MCMI-III (ex. : r = .48 avec sadisme, p < .01) et LSRP (r = .62 total, p < .01 ; plus fort pour Mépris pour les Autres : r = .66) ; validité discriminante confirmée par des corrélations plus faibles avec des troubles non criminogènes.

Implications pour les Professionnels et Limites

Le CTP offre un cadre multidimensionnel pour cibler les interventions CBT, en identifiant des patterns comme le Mépris pour les Autres (lié à l’agressivité) ou le Besoin d’Excitation (lié à l’impulsivité).

Limites : Échantillons limités à un État américain anglophone ; absence de données sur les types d’infractions; sous-échantillons plus petits pour certaines validations ; la sub-échelle Grandiosité montre des corrélations plus faibles, suggérant une révision potentielle pour distinguer formes narcissiques agressives vs. non agressives.

Face à la prévalence élevée des traumatismes parmi les personnes impliquées dans le système judiciaire, l’approche « trauma-informed » (sensibilisée au trauma) représente un paradigme essentiel en criminologie et dans la prise en charge psychosociale. Cette approche ne se limite pas à un traitement clinique, mais implique une transformation systémique des pratiques et des politiques institutionnelles.

Contexte et Prévalence du Trauma dans le Système Judiciaire

  • Les personnes impliquées dans le système judiciaire présentent des taux élevés d’expériences traumatiques, incluant des événements survenus dans l’enfance (ACE : Adverse Childhood Experiences) et des expositions cumulatives tout au long de la vie .
  • Jusqu’à 98 % des femmes incarcérées et 62,4 à 87 % des hommes incarcérés ont été exposés à des traumatismes .
  • Le système judiciaire lui-même peut être source de retraumatisation en raison de son environnement souvent hostile, basé sur des relations de pouvoir (« power-over »), des pratiques autoritaires, et des situations de declenchement (bruits, violences, interrogatoires intrusifs, etc.) .

Définition et Principes de l’Approche Trauma-Informed

Définition

  • L’approche trauma-informed est un cadre systémique qui reconnaît l’impact widespread du trauma et intègre cette connaissance dans toutes les politiques, pratiques et interactions.
    • Elle ne se limite pas au traitement spécifique du trauma (trauma-specific services), mais vise à éviter la retraumatisation et à promouvoir la sécurité et le bien-être .
    • Elle repose sur la compréhension des effets neurobiologiques, psychologiques et sociaux du trauma .

Principes Fondamentaux (selon SAMHSA)

  1. Sécurité : Assurer un environnement physique et émotionnellement sûr.
  2. Confiance et Transparence : Privilégier la clarté et la fiabilité dans les décisions.
  3. Soutien par les Pairs : Intégrer l’entraide et le partage d’expériences.
  4. Collaboration et Mutualité : Réduire les hiérarchies et favoriser la prise de décision partagée.
  5. Autonomisation, Voix et Choix : Renforcer l’agence personnelle et les capacités d’auto-détermination.
  6. Considération des Facteurs Culturels, Historiques et de Genre : Adopter une perspective intersectionnelle et culturally humble .

Le Modèle des « 4 R » (SAMHSA)

  • Realize : Prendre conscience de la prévalence et de l’impact du trauma.
  • Recognize : Savoir identifier les signes et symptômes du trauma.
  • Respond : Intégrer la connaissance du trauma dans toutes les pratiques.
  • Resist Re-traumatization : Activement éviter les pratiques qui pourraient retraumatiser .

Application dans le Système Judiciaire et la Prise en Charge

Au Niveau des Pratiques Individuelles

  • Formation des Professionnels : Former les travailleurs justice (agents de probation, surveillants, etc.) à reconnaître les signes de trauma, à adapter leur communication et à éviter les déclencheurs (ex.: toucher sans consentement, langage autoritaire) .
  • Screening et Assessment : Intégrer des outils de dépistage du trauma dans les processus d’admission et d’évaluation .
  • Pratiques Relationnelles : Adopter une posture collaborative, non-jugeante, et favorisant le choix et le contrôle de la personne. Par exemple, expliquer les procédures, demander son avis, offrir des options quand cela est possible .

Au Niveau Organisationnel et Systémique

  • Modifications de l’Environnement Physique : Concevoir des espaccalmants, sécurisants et respectueux de l’intimité .
  • Revue des Politiques et Procédures : Évaluer et modifier les règles (comme les fouilles à corps ou les mesures disciplinaires) pour minimiser le risque de retraumatisation .
  • Soutien aux Professionnels : Reconnaître et adresser le trauma vicariant (secondary trauma) et l’épuisement compassionnel chez les staffs par de la supervision, des debriefings et une culture de bien-être .
  • Modèle SIM (Sequential Intercept Model) : Implémenter des approches trauma-informed à chaque point de contact du système judiciaire, de l’interception communautaire (Intercept 0) à la réinsertion (Intercept 5) .

Populations Spécifiques et Facteurs Intersectionnels

  • Genre : Les femmes justice-involved présentent souvent des histoires traumatiques complexes (violences interpersonnelles, abus) et ont des besoins spécifiques (parentalité, santé mentale) .
  • Culture et Histoire : Il est crucial de considérer l’impact des traumatismes historiques et intergénérationnels, notamment chez les populations autochtones et racisées, qui sont surreprésentées dans le système judiciaire .
  • Approche Universelle (Universal Trauma Precautions) : Adopter des principes trauma-informed pour tous les usagers, sans exiger la divulgation du trauma, car celle-ci n’est pas toujours souhaitable ou sûre .

Impacts et Efficacité de l’Approche

  • Réduction de la Récidivité : Des études, notamment auprès de femmes incarcérées, montrent une association entre la participation à des programmes trauma-informed et une baisse des taux de récidive .
  • Amélioration du Bien-être : Meilleure régulation émotionnelle, réduction des symptômes de stress post-traumatique et amélioration de l’engagement dans les services .
  • Bénéfices pour les Professionnels : Réduction du trauma vicariant, amélioration de la sécurité en milieu carcéral et renforcement de l’efficacité professionnelle .

Tableau Synthétique : Avantages de l’Approche Trauma-Informed

Niveau Bénéfices Attendus Exemples Concrets
Individuel (Usager) Réduction de l’anxiété, sentiment de sécurité, meilleure régulation émotionnelle, empowerment. Adaptation des interrogatoires, choix offerts durant les procédures.
Organisationnel (Personnel) Réduction du turnover, climat de travail amélioré, meilleure collaboration. Supervision régulière, formation continue, espaces de débriefing.
Systémique Réduction de la récidive, meilleure réinsertion, optimisation des coûts. Programmes en prison, collaboration justice-santé, modifications des politiques.

Défis et Limites de la Mise en Œuvre

  • Résistance Culturelle : Le système justice traditionnel est souvent punitif et hiérarchique, ce qui peut créer des résistances au changement vers des pratiques plus collaboratives et humanisées .
  • Ressources et Formation : Nécessité d’investir dans la formation continue, le soutien aux professionnels et l’adaptation des infrastructures, ce qui peut représenter un coût initial important .
  • Évaluation Complexe : Mesurer l’impact à long terme nécessite des études longitudinales et une analyse multifactorielle .

Perspectives Futures et Recommandations

  1. Développement de la Recherche : Mener davantage d’études longitudinales pour objectiver les mécanismes qui lient l’approche trauma-informed à la réduction de la récidive et à l’amélioration du bien-être .
  2. Approche Intégrée et Collaborative : Renforcer la collaboration intersectorielle (justice, santé, logement, emploi) pour adresser les causes profondes de la délinquance et briser les cycles de trauma .
  3. Expansion des Programmes-Spécifiques : Développer des interventions adaptées aux besoins spécifiques (violence genrée, trauma complexe, populations vulnérables) .
  4. Leadership et Engagement Organisationnel : Un engagement fort de la direction et une implication de tous les niveaux hiérarchiques sont indispensables pour une transformation culturelle durable .

L’approche trauma-informed en criminologie n’est pas une simple modalité de traitement, mais un changement de philosophie fondamental. Elle nécessite de passer d’un modèle punitif à un modèle axé sur la compréhension, la sécurité et la réhabilitation. En reconnaissant l’impact profound du trauma sur les comportements et en adaptant le système pour éviter la retraumatisation, elle offre une opportunité unique de rompre le cycle liant trauma et délinquance, et de construire un système justice plus juste, humain et efficace. Sa mise en œuvre, bien que complexe, représente un investissement nécessaire pour la santé publique et la sécurité collective.

Le triangle du crime : comprendre la criminalité à travers la routine des activités

En 1979, Lawrence Cohen et Marcus Felson publient un article fondateur dans l’American Sociological Review qui propose une approche nouvelle de la criminalité : la théorie des activités routinières (Routine Activity Theory). Leur idée centrale est simple mais novatrice: la criminalité n’est pas seulement le produit de caractéristiques individuelles (par exemple, une « personnalité criminelle »), mais résulte aussi de la rencontre de trois éléments dans l’espace et dans le temps.

C’est ce que l’on appelle aujourd’hui le triangle du crime :

  1. Un délinquant motivé – quelqu’un qui a une intention criminelle ou une disposition à commettre une infraction.
  2. Une cible appropriée – une personne, un objet ou un lieu vulnérable (par exemple une maison sans surveillance, un smartphone laissé sur une table, une victime isolée).
  3. L’absence d’un gardien capable (capable guardian) – c’est-à-dire une personne ou un dispositif capable de dissuader l’acte (un passant, un voisin, une caméra, un agent de sécurité).

Selon Cohen et Felson, un crime se produit lorsque ces trois conditions sont réunies. À l’inverse, si l’un des éléments du triangle est absent, l’infraction a beaucoup moins de chances de se réaliser.

Une perspective centrée sur les opportunités

Ce modèle met l’accent sur le rôle de la structure des opportunités plutôt que sur les seuls traits individuels. En d’autres termes, un délinquant motivé ne peut agir que si l’occasion s’y prête. C’est une rupture avec les approches plus classiques qui cherchaient à expliquer la criminalité presque exclusivement par des facteurs psychologiques ou socio-économiques.

Cohen et Felson montrent aussi que les changements sociaux (comme l’urbanisation, l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, l’augmentation des biens de consommation portables) transforment la répartition des cibles et la présence des gardiens. Ainsi, les taux de criminalité peuvent fluctuer non pas parce que les délinquants changent, mais parce que les opportunités criminelles se multiplient ou se réduisent.

Applications pratiques

Le triangle du crime a eu une influence considérable dans le champ de la prévention situationnelle. Il suggère que l’on peut réduire la criminalité en :

  • Augmentant la surveillance (gardiennage, caméras, voisins vigilants).
  • Réduisant l’attrait ou l’accessibilité des cibles (verrous, marquage des objets de valeur, éclairage public).
  • Dissuadant les délinquants motivés (présence policière, campagnes de prévention).

Ces principes ont guidé de nombreux programmes de crime prevention through environmental design (CPTED) et continuent d’inspirer les politiques de sécurité urbaine.

Exemples Concrets d’Application

Imaginons un scénario quotidien : une rue animée en fin de journée. Un piéton (cible adaptée) porte un sac à main visible. Un délinquant motivé passe par là, et il n’y a ni caméras ni passants attentifs (absence de gardien). Le vol peut survenir facilement.

À l’inverse, dans un quartier équipé de éclairage public, de patrouilles policières et de voisins organisés, le triangle est brisé, réduisant les risques. Cette théorie explique aussi les pics de criminalité pendant les vacances, quand les maisons vides deviennent des cibles sans gardiens.

Le triangle du crime de Cohen et Felson reste aujourd’hui un outil conceptuel puissant. Il nous rappelle que la criminalité est un phénomène interactionnel, dépendant des rencontres entre des individus, des opportunités et des contextes. Plutôt que de se focaliser uniquement sur « qui » est criminel, cette approche invite à se demander « quand » et « comment » une situation devient criminogène.

En somme, le triangle du crime illustre parfaitement la maxime selon laquelle : un crime n’est pas seulement le fait d’une personne, mais aussi le produit d’une situation.

Implications pour la Prévention et la Politique Criminelle

La théorie des activités routinières a des retombées pratiques en criminologie appliquée. Elle inspire des stratégies de prévention situationnelle, comme :

  • Renforcer les gardiens : Installation de systèmes de vidéosurveillance ou encouragement à la vigilance communautaire.
  • Rendre les cibles moins attractives : Utilisation de verrous anti-vol ou de designs urbains qui limitent les opportunités (par exemple, des parcs bien éclairés).
  • Modifier les routines : Encourager les transports en commun sécurisés pour éviter les zones isolées.

Des chercheurs ultérieurs, comme John E. Eck, ont étendu ce modèle en intégrant le rôle des « gestionnaires de lieux » (place managers), qui supervisent des espaces spécifiques pour prévenir les crimes.

Le triangle du crime de Cohen et Felson nous rappelle que le crime n’est pas inévitable, mais souvent le résultat d’opportunités créées par nos modes de vie modernes. En comprenant ces dynamiques, nous pouvons mieux concevoir des sociétés plus sécurisées. Si vous êtes intéressé par d’autres théories criminologiques, comme la théorie des fenêtres brisées ou la criminologie environnementale, laissez un commentaire ci-dessous !

Références :