Dans un contexte où de nombreuses villes américaines et européennes font face à une recrudescence de la violence et du sentiment d’insécurité, la question du « disorder policing » – c’est-à-dire les stratégies policières ciblant les incivilités pour prévenir des crimes plus graves – revient au centre des débats. Mais toutes les approches se valent-elles ? Une récente méta-analyse de 2024 apporte des réponses nuancées et essentielles.
La théorie des « vitres brisées » : rappel historique
La théorie des « vitres brisées » (broken windows theory), popularisée par Wilson et Kelling en 1982, suggère une séquence de développement où les problèmes de désordre urbain – qu’ils soient sociaux (vagabondage, consommation d’alcool en public, prostitution) ou physiques (graffitis, bâtiments abandonnés, déchets) – conduiraient progressivement à des crimes plus graves.
Selon cette perspective, le désordre génère de la peur chez les résidents, qui se replient sur eux-mêmes et abandonnent les espaces publics. Cette isolation réduit le contrôle social informel et crée un environnement permissif pour l’activité criminelle.
Une méta-analyse de grande envergure
L’étude de Braga, Schnell et Welsh (2024) constitue une mise à jour majeure de la recherche sur le sujet. Les chercheurs ont analysé 56 études représentant 59 tests indépendants d’interventions policières contre le désordre – soit presque le double du nombre d’études incluses dans la revue précédente de 2015.
Les résultats montrent que les stratégies de maintien de l’ordre face aux incivilités sont associées à une réduction statistiquement significative de 26% de la criminalité dans les zones traitées par rapport aux zones témoins.
Plus précisément :
- Crimes violents : réduction de 23,4%
- Crimes contre les biens : réduction de 31,1%
- Infractions liées à la drogue et au désordre : réduction de 23,9%
De plus, ces interventions ne déplacent pas simplement le crime ailleurs. Au contraire, on observe un effet de diffusion des bénéfices : une réduction de 24% de la criminalité dans les zones adjacentes aux lieux traités.
Le facteur déterminant : le type d’intervention
Voici où les résultats deviennent vraiment intéressants – et cruciaux pour les politiques publiques. Toutes les stratégies ne se valent pas.
Les approches communautaires et orientées vers la résolution de problèmes : efficaces
Les programmes qui adoptent une approche collaborative avec les résidents, les organisations gouvernementales et non gouvernementales pour traiter les conditions de désordre produisent :
- Une réduction de 33,1% de la criminalité (effet statistiquement significatif)
- Des résultats encore plus impressionnants lorsqu’ils sont concentrés sur des « points chauds » spécifiques : réduction de 45%
- Ces interventions peuvent inclure des arrestations et des citations, mais l’accent est mis sur la prévention communautaire et la transformation des lieux.
Les approches de « tolérance zéro » : inefficaces et problématiques
En revanche, les stratégies d’application stricte de la loi qui se concentrent uniquement sur l’augmentation des arrestations pour délits mineurs, les citations et les contrôles piétonniers :
- Ne produisent aucun effet significatif sur la réduction de la criminalité
- Génèrent de graves conséquences négatives
- Les dommages collatéraux de l’application agressive
L’étude souligne que les stratégies de maintien de l’ordre agressif, comme celles mises en œuvre à New York dans les années 1990-2000, ont été associées à :
- Des disparités raciales accrues dans les contrôles et arrestations
- Une criminalisation excessive des populations vulnérables (sans-abri, jeunes de minorités)
- Des rencontres abusives et illégales entre police et citoyens
- Des traumatismes psychologiques et de mauvais résultats scolaires chez les jeunes de couleur
- Une érosion de la confiance envers les forces de l’ordre dans les quartiers défavorisés
Pistes pour l’avenir:
- Privilégier les approches collaboratives : Travailler avec les communautés pour co-produire la sécurité publique
- Concentrer les efforts sur les points chauds : Les interventions sont beaucoup plus efficaces lorsqu’elles ciblent des lieux spécifiques plutôt que de vastes zones
- Adopter une approche de résolution de problèmes : Analyser les causes sous-jacentes du désordre et de la criminalité dans des contextes spécifiques
- Éviter les régimes de tolérance zéro : Les stratégies unidimensionnelles d’application stricte ne fonctionnent pas et causent du tort
Wilson et Kelling ont finalement clarifié que « réparer les vitres brisées » devrait être considéré comme une tactique de police communautaire plutôt qu’une réponse universelle aux problèmes criminels.
Les chercheurs suggèrent que les théories sur les opportunités criminelles (comme la théorie des activités routinières et du choix rationnel) pourraient mieux expliquer pourquoi les interventions ciblées fonctionnent. L’accent devrait être mis sur la modification de situations et de dynamiques criminogènes très spécifiques plutôt que sur des schémas d’application simplistes.
Dans un moment où les villes font face à des défis de sécurité publique complexes, cette recherche rappelle qu’il ne s’agit pas seulement de « si » on lutte contre le désordre, mais « comment » on le fait. Le caractère des interventions policières contre le désordre est crucial – non seulement pour l’efficacité de la prévention du crime, mais aussi pour la justice, les relations police-communauté et le bien-être des citoyens les plus vulnérables.
Source : Braga, A. A., Schnell, C., & Welsh, B. C. (2024). Disorder policing to reduce crime: An updated systematic review and meta-analysis. Criminology & Public Policy, 23(3), 745-775.


