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Quel lien entre victimisation infantile et délinquance juvénile?

août 4th, 2025 | Publié par crisostome dans AICS | INTERNATIONAL | MINEURS | PSYCHOTRAUMA | PSYCHOTRAUMATISME | TOXICOMANIE | VIOLENCE

La relation entre victimisation durant l’enfance et délinquance à l’adolescence constitue un champ d’étude majeur en criminologie. De nombreuses recherches ont démontré que les jeunes ayant subi des abus ou des traumatismes précoces sont plus susceptibles de développer des comportements antisociaux ou criminels ultérieurement (Jennings et al., 2012; Widom, 1989). Ce phénomène est connu sous le nom de victim-offender overlap (chevauchement victime-délinquant).

Mais une question plus fine a émergé récemment dans la littérature : cette relation est-elle généralisée ou spécifique ? Autrement dit, un enfant victime d’abus sexuel est-il plus susceptible de devenir un délinquant sexuel plutôt qu’un simple consommateur de drogues ? C’est cette question que se propose d’examiner l’étude de Miley, Fox, Muniz et al. (2020), à travers une analyse rigoureuse menée sur une large population de jeunes délinquants en Floride.

Cadre théorique : Généralité vs. spécificité dans le chevauchement victime-délinquant (VO overlap)

Historiquement, les recherches ont montré que toute forme de victimisation augmente le risque de toute forme de délinquance. Par exemple, Loeber et Farrington (2000) ont établi que les abus pendant l’enfance sont corrélés à un taux élevé de comportements antisociaux à l’adolescence. Cette approche s’inscrit dans des théories comme celle du contrôle de soi (Gottfredson & Hirschi, 1990), selon laquelle une socialisation déficiente (souvent due à des abus) compromet le développement de mécanismes d’autocontrôle, favorisant à la fois la victimisation et l’implication dans la criminalité.

En parallèle, plusieurs travaux récents défendent une spécificité dans ce lien. Selon cette hypothèse, certaines formes précises de victimisation prédisent des formes spécifiques de délinquance. Par exemple, Felson & Lane (2009) et Fox (2017) ont observé que les abus sexuels augmentaient particulièrement le risque de comportements sexuels déviants. De même, witnessing parental substance abuse semble fortement corrélé à l’usage ultérieur de drogues (Chassin et al., 1999; Hussong et al., 2008).

Cette logique rejoint la théorie de l’apprentissage social (Akers, 2011), où les comportements délinquants sont acquis par imitation : les jeunes exposés à certaines formes de violence ou de transgression apprennent ces comportements comme réponses normales à leur environnement.

L’étude de Miley et al. (2020) : Méthodologie

L’étude repose sur un échantillon massif de 64 329 jeunes délinquants en Floride, suivis par le Department of Juvenile Justice. Ces adolescents ont été soumis à un outil d’évaluation des risques nommé PACT (Positive Achievement for Change Tool), croisant auto-déclarations, dossiers judiciaires et enquêtes sociales.

Variables indépendantes (victimisation)

Trois formes précises de victimisation ont été analysées :

  • Abus physique
  • Abus sexuel
  • Exposition à la consommation de drogues ou d’alcool à la maison

Variables dépendantes (délinquance)

Trois catégories de comportements délinquants ont été étudiées :

  • Violence (agression, coups, homicides, etc.)
  • Délits sexuels
  • Usage ou vente de drogues

Des variables de contrôle ont également été intégrées : genre, race, statut socioéconomique, troubles psychologiques, négligence émotionnelle/physique, faible empathie, fréquentation de pairs délinquants, etc.

Résultats : des associations spécifiques claires

Les auteurs ont utilisé des modèles de régression logistique multivariée, ajustés pour les variables de confusion.

1. Abus physique → Violence

Les jeunes ayant subi des abus physiques présentent un risque accru de 55 % de commettre des actes violents (OR = 1,55, p < .001). Cette relation persiste même en contrôlant d’autres facteurs comme l’empathie ou l’exposition à la violence domestique.

2. Abus sexuel → Délits sexuels

L’association la plus forte de l’étude : les victimes d’abus sexuels sont 3,6 fois plus susceptibles de devenir auteurs de délits sexuels (OR = 3,58, p < .001). Ce résultat renforce l’idée d’une transmission comportementale des violences sexuelles, déjà observée dans des travaux antérieurs (Fox, 2017; Soothill et al., 2000).

3. Exposition aux drogues → Usage de drogues

Les jeunes ayant été exposés à des substances illicites à la maison présentent un risque 66 % plus élevé de devenir consommateurs de drogues à leur tour (OR = 1,66, p < .001).

4. Effets croisés (non analogues)

Il existe également une relation générale entre victimisation et délinquance non spécifique, mais elle est moins forte. Par exemple, les victimes d’abus sexuels ont un risque accru de commettre des actes violents, mais ce risque est moins important que celui des délits sexuels.

l’importance de la spécificité

Ces résultats suggèrent une forme de spécialisation criminelle issue de traumatismes spécifiques vécus durant l’enfance. Cette spécificité a des implications théoriques et pratiques majeures :

  • Pour la recherche, cela appelle à affiner les typologies des trajectoires délinquantes, en tenant compte des antécédents victimologiques.
  • Pour la prévention, il devient urgent de concevoir des programmes d’intervention ciblés selon le type de traumatisme subi (ex : abus sexuel vs exposition à la drogue).
  • Pour la justice juvénile, il est nécessaire de mieux dépister les antécédents de victimisation et d’adapter la prise en charge socio-judiciaire.

Limites de l’étude

  • L’échantillon porte sur des jeunes déjà délinquants, ce qui limite la généralisation aux jeunes non judiciarisés.
  • L’étude repose sur des données auto-déclarées de victimisation, même si celles-ci sont croisées avec des données institutionnelles.
  • Le caractère transversal de l’analyse empêche d’établir des causalités absolues.

Conclusion

L’étude de Miley et al. (2020) démontre que ce lien entre victimisation et délinquance n’est pas seulement global ou systémique, mais qu’il peut être spécifique et prévisible.

Dès lors, prévenir la délinquance juvénile ne peut se résumer à des approches universelles. Il est impératif d’identifier les trajectoires individuelles, d’intégrer les adverse childhood experiences (ACEs) dans les politiques publiques, et de proposer des parcours de soin personnalisés.

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