Comment devient-on délinquant ? Si Edwin Sutherland, avec sa théorie de l’association différentielle (1947), a révolutionné la criminologie en insistant sur l’apprentissage social, Ronald Akers a franchi une étape décisive en intégrant les principes du conditionnement opérant. Collaborant avec Robert Burgess dans les années 1960, Akers reformule les propositions de Sutherland à travers le prisme béhavioriste de B.F. Skinner, donnant naissance à la théorie du renforcement différentiel . Cette fusion sociopsychologique explique non seulement pourquoi on apprend la déviance, mais comment cet apprentissage se maintient ou s’éteint via ses conséquences.
Les quatre piliers de la théorie sociale de l’apprentissage (Social Learning Theory – SLT)
Akers et Burgess condensent la théorie de Sutherland en sept propositions, structurées autour de quatre mécanismes interdépendants :
1. L’association différentielle :
L’exposition à des normes pro-criminelles au sein des groupes primaires (famille, pairs) est le premier moteur. L’influence dépend de l’intensité, la fréquence, la durée, et la priorité des interactions. Exemple : Un adolescent dont le meilleur ami consomme de la drogue depuis l’enfance (priorité) et passe avec lui plusieurs heures par jour (durée/fréquence) sera plus vulnérable à l’adoption de ce comportement.
2. Les définitions :
Ce sont les rationalisations personnelles qui légitiment ou interdisent un acte. Elles peuvent être :
- Générales (ex : « Voler est immoral »)
- Spécifiques (ex : « Voler pour nourrir sa famille est compréhensible »)
- Neutralisantes (ex : « Cette grande entreprise ne ressentira pas ma petite fraude ») 914.
3. Le renforcement différentiel (cœur de la théorie) :
Le comportement criminel persiste si ses conséquences sont perçues comme positivement renforçantes (gain matériel, statut social) ou négativement renforçantes (évitement d’une punition). Akers insiste sur deux dimensions :
-
- Sociale : Approbation des pairs, respect acquis.
- Non-sociale : Plaisir physiologique (ex : effets de la drogue) .
| Type | Mécanisme | Exemple délinquant |
| Renforcement positif | Ajout d’un stimulus plaisant | Vol réussi → Argent |
| Punition positive | Ajout d’un stimulus aversif | Arrestation → Prison |
| Renforcement négatif | Suppression d’un stimulus aversif | Frauder l’impôt → Évite la pauvreté |
| Punition négative | Suppression d’un stimulus plaisant | Confiscation du permis → Perte de liberté |
4. L’imitation :
L’observation et la reproduction de modèles (réels ou médiatiques), surtout si le modèle est perçu comme prestigieux ou si le comportement observé a eu des conséquences positives .
Preuves empiriques : De la cyberdélinquance aux addictions

Ronald Akers
La robustesse de la SLT réside dans son vérifiabilité empirique. Plusieurs études majeures l’étayent :
-
Étude sur la cybercriminalité étudiante (Skinner & Fream, 1997) :
Sur 950 étudiants, ceux piratant des logiciels ou accédant à des comptes illégalement étaient peu dissuadés par la menace de punition. Le renforcement positif (accès gratuit, prestige entre pairs) l’emportait sur la peur d’une sanction perçue comme improbable. -
Tabagisme juvénile (Akers & Lee, 1996) :
Une étude longitudinale montre que la consommation de cigarettes chez les adolescents est fortement corrélée à :- L’exposition à des pairs fumeurs (association différentielle)
- La perception que fumer rend « cool » (définition positive)
- Le plaisir physique (renforcement non-social).
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Délinquance en col blanc :
La théorie explique des crimes complexes où le gain (renforcement) est financier ou symbolique (promotion), et où les techniques sont apprises via le milieu professionnel (association/imitation).
Une méta-analyse de 2009 confirme l’efficacité des interventions basées sur le Differential Reinforcement of Alternative Behavior (DRA), utilisé pour réduire des comportements problématiques (ex : automutilation) en récompensant systématiquement une alternative prosociale. Bien qu’appliqué en psychologie clinique, ce principe valide le noyau opérant de la SLT.
Limites
Malgré son influence, la SLT est contestée sur plusieurs fronts :
-
Négligence des facteurs structurels :
Comment expliquer que des individus exposés à des associations et renforcements similaires ne deviennent pas tous délinquants ? Akers répondra plus tard avec son modèle SSSL (Social Structure and Social Learning) , où l’organisation sociale (classe, race, contexte géographique) modère indirectement les variables d’apprentissage. -
Indifférence aux différences individuelles :
Le rôle de la génétique, des traits de personnalité (ex : impulsivité) ou des troubles mentaux est peu théorisé 2. -
Le « problème du premier criminel » :
Si le crime s’apprend par imitation, qui a enseigné le premier comportement déviant ? La théorie peine à expliquer l’émergence ex nihilo de nouvelles formes de criminalité (ex : cyberattaques dans les années 1980). -
Circularité potentielle :
Certains critiques soulignent que le renforcement (ex : plaisir du vol) est parfois inféré à partir du comportement qu’il est censé expliquer .
Prévention et réhabilitation
La SLT inspire des stratégies concrètes :
- Interventions par pairs : Réduire l’exposition aux associations différentielles négatives (ex : programmes Gang Resistance Education).
- Cognitions : Travailler sur les définitions neutralisantes via une thérapie cognitive (ex : « Ce n’est pas vraiment grave de frauder »).
- Renforcement alternatif : Offrir des récompenses prosociales compétitives (ex : emploi, reconnaissance) pour les comportements non-criminels .
- Justice réparatrice : Transformer la punition (peu efficace si improbable) en restoration du lien social (renforcement positif de la conformité).
Cas concret : En milieu carcéral, un programme récompensant par des privilèges l’apprentissage de métiers légaux (renforcement positif) et l’évitement des conflits (renforcement négatif) montre une baisse de 40% des récidives vs groupes témoins.
Plus qu’une simple actualisation de Sutherland, la théorie d’Akers offre un modèle intégratif où le crime émerge d’un calcul coût-bénéfice socialisé, et la criminalité procéde d’un comportement appris – et donc désapprenable.

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