Le Pr martine Herzog Evans a posté recement un post sur le gaslighting. Le concept de gaslighting, issu de la pièce de théâtre Gas Light (1938) et de ses adaptations cinématographiques, a connu une inflation sémantique considérable ces dernières années. Devenu un terme fourre-tout dans le discours médiatique et la culture populaire pour désigner toute forme de manipulation, il perd en précision scientifique ce qu’il gagne en notoriété publique. Dans le champ de la criminologie et du traitement judiciaire des violences conjugales, cette dilution conceptuelle est problématique.
Un éclairage nouveau et rigoureux nous est offert par une recherche doctorale récente en psychologie, menée par Lillian Darke à l’Université de Sydney (Gaslighting: Covert control in intimate partner violence, 2025). À la croisée de l’analyse qualitative et de la psychologie expérimentale, cette thèse ne se contente pas de redéfinir le phénomène ; elle apporte la preuve empirique de ses conséquences neurocognitives, un enjeu crucial pour la crédibilité des victimes devant la chaîne pénale.
Vers une définition scientifique stabilisée : Les six piliers du gaslighting
S’appuyant sur une méthodologie mixte robuste — incluant plus de 200 réponses à un questionnaire en ligne ouvert et une modélisation expérimentale au sein de 85 dyades relationnelles en laboratoire — Lillian Darke propose une conceptualisation en six points cardinaux. Selon ses travaux, le gaslighting se caractérise par :
- La négation ou la contestation de la réalité : Un comportement actif visant à invalider la perception des faits par la victime.
- Un résultat spécifique : L’induction d’un doute de soi et une érosion significative de la confiance en ses propres capacités cognitives et perceptives.
- L’intentionnalité : Il s’agit d’un comportement délibéré, et non d’un simple désaccord ou d’une maladresse communicationnelle.
- La répétition : Le gaslighting n’est pas un épisode isolé mais un schéma relationnel ancré dans la durée.
- L’imbrication dans un système coercitif : Le phénomène coexiste avec d’autres tactiques de contrôle et de domination, formant un continuum de violence psychologique.
- La dynamique asymétrique : Il se déploie au sein d’une relation intime marquée par une recherche de pouvoir et une orientation fondamentale vers le contrôle-domination de l’autre.
Une nuance clinique fondamentale : Gaslighting verbal versus Mind Games comportementaux
Si la définition proposée par Darke est essentielle pour la recherche, la Pr. Martine Herzog-Evans, dans son analyse de ces travaux, souligne la nécessité d’une distinction plus fine sur le plan juridique et probatoire. Elle propose de différencier strictement :
- Le Gaslighting (sens strict) : Une tactique verbale. Il s’agit de l’injonction paradoxale du type : « N’importe quoi, ça ne s’est pas du tout passé comme ça ! Tu es complètement paranoïaque, comme d’habitude. » La matière première de l’abus est ici le langage.
- Les Mind Games : Une tactique comportementale. Il s’agit d’actes matériels visant à déstabiliser l’environnement sensoriel : faire disparaître ou déplacer des objets personnels, modifier l’intensité lumineuse (comme dans l’œuvre originale), ou encore programmer des alarmes intempestives.
Cette distinction est capitale pour l’investigation criminelle. La preuve du mind game peut reposer sur des constatations matérielles ou des témoignages indirects. La preuve du gaslighting verbal, souvent confiné à la sphère de l’intime, repose principalement sur la parole de la victime — une parole que le mécanisme même de l’abus vise précisément à invalider.
L’apport majeur de l’étude : L’altération démontrée de la mémoire et de la perception de soi
Au-delà des querelles terminologiques, l’apport le plus significatif de la thèse de Lillian Darke réside dans sa démonstration expérimentale de l’impact mnésique délétère du gaslighting.
La recherche montre que l’exposition répétée à ces tactiques de négation de la réalité entraîne :
- Une diminution de l’exactitude des souvenirs.
- Une chute drastique de la confiance en sa propre mémoire.
- Une perturbation de la perception de soi et de son propre jugement.
Implications pour la chaîne pénale : Le paradoxe de la preuve victimaire
Ces résultats sont lourds de conséquences pour les professionnels de la justice (magistrats, enquêteurs, avocats). Ils mettent en lumière un terrible paradoxe : la victime perd en crédibilité processuelle précisément à cause des séquelles cognitives infligées par l’auteur.
Au moment de déposer plainte ou de témoigner, une victime de gaslighting chronique peut paraître hésitante, confuse, voire contradictoire dans son récit. Elle n’est pas en train de mentir ; elle subit les conséquences neuropsychologiques des violences subies. Son trouble mnésique n’est pas un indice de fausseté, mais bien un symptôme de l’infraction.
Cette compréhension scientifique exige de la part de l’ensemble de la chaîne pénale une adaptation de ses grilles de lecture. Il ne s’agit plus seulement de juger la cohérence d’un récit à l’aune d’une norme mnésique idéale, mais d’évaluer cette cohérence à la lumière des altérations cognitives documentées par la recherche en victimologie et en psychologie expérimentale. À défaut, le système judiciaire risque d’offrir au manipulateur sa victoire la plus cynique : la destruction de la parole de celle qu’il a déjà brisée psychologiquement.
Référence : Darke, L. (2025). Gaslighting: Covert control in intimate partner violence. PhD dissertation in psychology. The University of Sydney.

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