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La criminologie clinique à la croisée des savoirs : identité professionnelle, reconnaissance institutionnelle et défis contemporains

mai 14th, 2026 | Publié par crisostome dans CRIMINOLOGIE
La criminologie clinique connaît, depuis plusieurs années, une dynamique de transformation profonde, oscillant entre affirmation disciplinaire, exigences pratiques et tensions identitaires. Lors de la conférence Penser la criminologie clinique : une discipline en mouvement (mars 2026, Liège), organisée par l’Association Liégoise des étudiant·e·s en criminologie, des chercheurs et praticiens ont dressé un état des lieux de ce champ à partir d’une enquête menée auprès de 141 criminologues francophones (2026). 

Définir la criminologie clinique : entre nécessité épistémologique et vigilance critique

La question définitionnelle reste centrale, mais aussi paradoxale. D’un côté, la profession réclame une clarification pour gagner en visibilité et en légitimité externe. De l’autre, une définition trop rigide risque de figer la discipline et d’en neutraliser la portée critique. Comme le souligne Principato (2025, p. 16) : « Plus la criminologie est assise, normée, cernée et définie, plus elle est normative et moins elle peut jouer son effet critique. »
Les définitions recensées convergent néanmoins autour de plusieurs axes :
  • Un versant psychosocial centré sur l’accompagnement des auteurs et des victimes ;
  • Une compréhension du vécu et du sens donné à l’infraction, intégrant les dimensions psychopathologiques sans s’y réduire (Debuyst, 2016) ;
  • Une visée de désistement criminel, soutenue par des outils d’évaluation criminologique, d’analyse du risque de récidive et de plans d’intervention individualisés (UdeM, s.d.).
L’acte clinique y est conceptualisé comme « observation, analyse, intervention » (Redjeb, 1991), un noyau identitaire qui permet de résister à la réduction du métier à un simple geste technique ou à une fonction bureaucratique. Cette posture explique pourquoi certains professionnels qualifient la criminologie de « couteau suisse » (Enquête, 2026), tout en alertant sur le risque de dilution identitaire qui en découle.

Le statut du criminologue clinique : reconnaissance fonctionnelle et invisibilité institutionnelle

En Fédération Wallonie-Bruxelles et en Région wallonne, le criminologue clinique évolue dans un environnement juridique qui reconnaît sa présence de facto mais rarement de jure en tant que profession spécifique. Plusieurs cadres légaux intègrent explicitement le diplôme de criminologie parmi les qualifications requises pour travailler dans des équipes pluridisciplinaires :
  • Décret du 18 janvier 2018 (Code de la prévention, de l’aide à la jeunesse et de la protection de la jeunesse) ;
  • Décret du 13 octobre 2016 et arrêtés d’exécution (2017, 2023) relatifs à l’aide aux justiciables ;
  • Décret wallon du 10 janvier 2024 modifiant le Code wallon de l’action sociale et de la santé en matière de santé mentale, ainsi que l’arrêté du 25 avril 2024.
Malgré cette reconnaissance fonctionnelle, le statut légal du criminologue n’est pas systématiquement cité dans les nomenclatures professionnelles, contrairement à celles de la psychologie, du travail social ou de la psychiatrie. L’enquête de 2026 révèle que 81 % des postes occupés par des criminologues étaient ouverts à d’autres diplômes, et que 65,2 % des répondants estiment ne pas avoir acquis, durant leur formation académique, les compétences nécessaires à leur pratique professionnelle. Cette situation génère un « déficit d’image » et une ambiguïté de rôles, entretenue par la concurrence avec des professions plus institutionnalisées (ordres professionnels, barèmes, visibilité médiatique).

Valeurs, compétences et valeur ajoutée : une discipline interface

La criminologie clinique ne se positionne pas « entre » les disciplines, mais les articule en interne, construisant une expertise transversale centrée sur la compréhension du processus criminel et victimaire. Ses apports spécifiques reposent sur :
  • L’analyse des trajectoires de passage à l’acte et de victimisation ;
  • Une lecture relationnelle et contextuelle des interactions auteur-victime-environnement ;
  • La maîtrise des procédures, acteurs et temporalités du système judiciaire, contribuant à limiter la victimisation secondaire ;
  • L’identification des mécanismes de désengagement moral et l’analyse du risque ;
  • Le développement de partenariats avec les justiciables et leur entourage pour soutenir le désistement.
Ces compétences s’ancrent dans un socle axiologique clairement identifié par les praticiens :
  1. Éthique et humanisme : respect inconditionnel de la personne, confidentialité, accompagnement sans infantilisation, déontologie dans un système par nature normatif ;
  2. Posture critique et réflexive : prise de recul, remise en question des évidences, refus des explications unidimensionnelles ;
  3. Engagement social : médiation entre savoirs et acteurs, promotion d’une justice plus humaine et restauratrice, croyance dans les capacités évolutives des personnes.
Ce triple ancrage permet au criminologue clinique de jouer un rôle de liant dans les équipes pluridisciplinaires, tout en maintenant une vigilance épistémologique face aux dérives managériales ou purement gestionnaires du champ pénal et social.

De la formation à la pratique : enjeux de professionnalisation et perspectives

Le décalage perçu entre formation universitaire et exigences du terrain appelle à une reflexion structurée sur l’articulation entre savoirs académiques et compétences professionnalisantes. Si le diplôme offre une solide culture théorique et méthodologique, il peine encore à garantir une identité métier clairement délimitée. Plusieurs leviers d’action émergent des réflexions portées lors de la conférence :
  • Renforcer les stages et les enseignements cliniques intégrés, en partenariat avec des institutions de terrain ;
  • Documenter et valoriser les pratiques par la recherche-action et la publication de cas cliniques anonymisés ;
  • Porter une voix collective auprès des autorités de tutelle pour une reconnaissance statutaire explicite, sans sacrifier la pluralité des profils ;
  • Maintenir la tension critique qui fait la spécificité de la discipline, tout en développant des outils d’intervention validés et transférables.
Comme le rappelait Debuyst (2016), « Il ne faut donc pas espérer modifier le cours des choses par une simple conversation. » La professionnalisation de la criminologie clinique exige une action concertée entre universités, associations professionnelles, institutions de terrain et pouvoirs publics
La criminologie clinique se présente aujourd’hui comme une discipline interface, riche de sa capacité à articuler savoirs théoriques, analyse contextuelle et intervention psychosociale. Pourtant, elle reste confrontée à un paradoxe structurel : reconnue fonctionnellement dans les dispositifs légaux francophones, elle peine à s’imposer comme une profession à part entière, dotée d’une identité claire et d’une visibilité institutionnelle. Les valeurs d’éthique, de réflexivité et d’engagement social qui la fondent constituent à la fois sa force et sa fragilité dans un environnement professionnel en concurrence. Les travaux récents, dont l’enquête auprès de 141 criminologues (2026), montrent que le chemin vers une reconnaissance pleine et entière passe par un renforcement des liens formation-pratique, une documentation rigoureuse des apports cliniques, et une mobilisation collective pour préserver l’espace critique tout en professionnalisant l’intervention. À l’heure où les systèmes judiciaires et sociaux exigent des réponses toujours plus individualisées et préventives, la criminologie clinique a plus que jamais sa place au cœur des débats et des pratiques.
Références 
  • Debuyst, C. (2016). Réflexions sur la criminologie clinique et l’acte clinique.
  • Principato, M. (2025). Identité et visibilité du criminologue. p. 16 & 23.
  • Redjeb, M. (1991). L’acte clinique dans le champ social.
  • Université de Montréal, Département de criminologie. (s.d.). Définition de la criminologie clinique.
  • Enquête auprès de 141 criminologues francophones. (2026). Pratiques, valeurs et perceptions professionnelles.
  • Décret du 18 janvier 2018 (Code de la prévention, de l’aide à la jeunesse et de la protection de la jeunesse) ; Décret du 13 octobre 2016 et arrêtés d’exécution (2017, 2023) ; Décret wallon du 10 janvier 2024 & Arrêté du 25 avril 2024.

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