La colère constitue un construit psychologique multidimensionnel occupant une place prépondérante dans l’étude des conduites agressives et délinquantes. Qu’il s’agisse d’une propension stable à ressentir de l’irritation ou d’une réaction émotionnelle aiguë face à une provocation, l’évaluation fine de cette émotion et de ses modalités d’expression s’avère indispensable tant pour la recherche que pour la pratique en criminologie. Le State-Trait Anger Expression Inventory – Second Edition (STAXI-2), développé par Charles D. Spielberger (1999), représente un instrument psychométrique de référence pour répondre à cette exigence.
Fondements théoriques et structure de l’instrument
Le STAXI-2 s’inscrit dans le prolongement des travaux fondateurs de Spielberger sur la distinction entre les états émotionnels transitoires et les traits de personnalité durables, initialement développée pour l’anxiété avant d’être étendue à la colère. Cette distinction théorique, opérationnalisée en deux dimensions principales — la colère-état (State Anger) et la colère-trait (Trait Anger) —, constitue le socle conceptuel de l’instrument.
La colère-état est définie comme un état émotionnel transitoire, variant en intensité selon les situations, et s’accompagnant d’une activation du système nerveux autonome. Cette échelle, composée de 15 items, se décline en trois sous-échelles : le sentiment de colère (Feeling Angry), le désir d’exprimer verbalement cette colère (Feel Like Expressing Anger Verbally), et le désir de l’exprimer physiquement (Feel Like Expressing Anger Physically).
La colère-trait mesure la disposition individuelle à percevoir un large éventail de situations comme frustrantes ou irritantes, ainsi que la tendance à réagir avec une élévation de la colère-état. Elle se subdivise en deux facettes : le tempérament colérique (Angry Temperament), soit la propension à éprouver de la colère sans provocation spécifique, et la réaction colérique (Angry Reaction), correspondant à la sensibilité aux critiques ou aux frustrations.
Au-delà de l’expérience de la colère, Spielberger a distingué les modalités de son expression et de son contrôle, donnant lieu à quatre échelles supplémentaires :
- L’Expression de la colère vers l’extérieur (Anger Expression-Out), soit la manifestation ouverte de la colère envers autrui ou l’environnement ;
- L’Expression de la colère intériorisée (Anger Expression-In), c’est-à-dire la tendance à réprimer ou à ruminer les sentiments de colère sans les exprimer ;
- Le Contrôle de l’expression externe de la colère (Anger Control-Out), soit la capacité à prévenir l’expression manifeste de la colère ;
- Le Contrôle interne de la colère (Anger Control-In), correspondant à la capacité à s’apaiser et à réduire la colère ressentie.
Un indice d’expression générale de la colère (Anger Expression Index) est calculé à partir de ces quatre échelles afin d’obtenir une mesure globale du niveau d’expression de la colère.
L’instrument se compose de 57 items, chacun évalué sur une échelle de fréquence en quatre points (de « presque jamais » à « presque toujours »), le temps de passation n’excédant généralement pas 10 à 15 minutes. Le STAXI-2 est destiné aux adolescents et aux adultes âgés de 16 ans et plus.
Qualités psychométriques
Les propriétés métrologiques du STAXI-2 ont fait l’objet de nombreuses investigations internationales, qui confirment sa robustesse psychométrique. Une étude de validation menée par Lievaart et ses collaborateurs (2016) conclut que le STAXI-2 constitue un instrument approprié pour mesurer tant l’expérience que l’expression de la colère, aussi bien en population générale que clinique.
La consistance interne des échelles est généralement élevée, avec des coefficients alpha de Cronbach supérieurs à 0,80 pour la plupart des dimensions. La fidélité test-retest s’avère satisfaisante pour les échelles de trait, conformément à la stabilité temporelle attendue pour ces dimensions dispositionnelles, tandis que l’échelle de colère-état montre une variabilité cohérente avec sa nature situationnelle.
La structure factorielle de l’instrument a été confirmée par plusieurs analyses factorielles confirmatoires, qui retrouvent les quatre facteurs dispositionnels postulés par le modèle théorique de Spielberger.
Adaptation française du STAXI-2
L’adaptation française du STAXI-2 a été réalisée par Borteyrou et ses collaborateurs (2008) auprès d’un échantillon de 1 085 participants. Les résultats confirment une structure factorielle globalement similaire à celle de la version américaine originale. La consistance interne et la fidélité test-retest des six dimensions sont jugées satisfaisantes, attestant de la qualité de cette traduction pour une utilisation auprès de populations francophones.
Intérêt et applications en criminologie
L’utilité du STAXI-2 dans le champ criminologique est désormais solidement documentée par une littérature empirique croissante. Plusieurs domaines d’application méritent une attention particulière.
Évaluation des populations carcérales
La validation du STAXI-2 auprès de populations incarcérées constitue un apport significatif. L’étude d’Etzler, Rohrmann et Brandt (2014), menée sur un échantillon de 57 détenus de sexe masculin, confirme la fiabilité et la validité de l’instrument en milieu pénitentiaire. Les analyses factorielles confirmatoires retrouvent la structure quadridimensionnelle postulée, tandis que la validité de construit est étayée par les corrélations avec des traits de personnalité impliqués dans les inconduites institutionnelles, tels que l’agressivité et l’adaptation sociale.
Fait particulièrement intéressant sur le plan criminologique, les échelles d’Expression extériorisée et d’Expression intériorisée de la colère se révèlent être des prédicteurs significatifs de la durée de la peine, tandis que la Colère-Trait est associée à l’âge de la première infraction, ce qui confère à l’instrument une validité critérielle précieuse. Ces données suggèrent que le STAXI-2 peut contribuer à une meilleure compréhension des trajectoires criminelles.
Lien avec la récidive et les conduites violentes
Une étude portant sur 483 hommes auteurs de violences conjugales a permis d’identifier, par une analyse en clusters des scores au STAXI-2, deux profils distincts de gestion de la colère : un profil sous-contrôlé (Undercontrolled), caractérisé par des scores élevés de colère-trait et d’expression extériorisée, associé à des traits psychopathiques, à l’impulsivité et à l’agression physique ; et un profil sur-contrôlé (Overcontrolled), marqué par une intériorisation excessive de la colère. Cette distinction, d’une portée clinique et criminologique considérable, permet d’orienter différemment les stratégies d’intervention selon le profil identifié.
L’étude longitudinale de Smeijers et collaborateurs (2019) démontre en outre que les changements dans les scores de contrôle de la colère, mesurés avant et après traitement, sont associés à une réduction du risque de récidive à 1, 3 et 5 ans. Le STAXI-2 s’avère ainsi un outil pertinent pour l’évaluation de l’efficacité des programmes thérapeutiques et la prédiction du risque de récidive.
Infractions sexuelles
L’utilisation du STAXI-2 auprès d’auteurs d’infractions sexuelles a également fait l’objet d’investigations. Dalton, Blain et Bezier (1998) ont administré l’inventaire à 137 hommes condamnés pour des infractions sexuelles, mettant en évidence des scores de colère-état légèrement supérieurs à ceux de la population générale au moment de l’évaluation. Les auteurs soulignent l’utilité du STAXI-2 pour identifier les délinquants sexuels présentant des niveaux élevés de colère et d’agressivité, ouvrant ainsi la voie à des interventions ciblées.
Programmes de gestion de la colère en milieu carcéral
Le STAXI-2 constitue également un instrument de choix pour l’évaluation de l’efficacité des interventions thérapeutiques destinées aux personnes incarcérées. Une étude contrôlée menée par Ayub et collaborateurs (2016) auprès de 80 détenus masculins en Malaisie a démontré l’efficacité d’un programme de thérapie cognitivo-comportementale en groupe pour réduire les niveaux de colère et d’agressivité, tels que mesurés par le STAXI-2 et l’Aggression Questionnaire.
Populations psychiatriques médico-légales
L’étude de Santambrogio et collaborateurs (2021), menée auprès de 53 patients atteints de schizophrénie hospitalisés dans un établissement médico-légal, révèle que les scores de colère-état au STAXI-2 sont positivement corrélés avec la commission de vols. Ces résultats illustrent l’utilité de l’instrument pour éclairer les liens entre la colère, la psychopathologie et des types spécifiques de comportements infractionnels, contribuant ainsi à affiner les stratégies de réhabilitation et de prévention de la récidive.
Réinsertion post-carcérale
L’étude de Shinkfield et ses collègues (2014), portant sur 79 détenus australiens évalués avant et après leur libération, démontre l’intérêt du STAXI-2 pour la compréhension des dynamiques de réinsertion sociale. Les scores de colère-état et de colère-trait se sont révélés significativement plus élevés avant la libération qu’après celle-ci, suggérant que le contexte carcéral lui-même peut exacerber l’expérience de la colère. Ces résultats comportent des implications pour l’accompagnement des personnes détenues durant la période de transition vers la communauté.
Limites et considérations
En dépit de ses qualités reconnues, l’utilisation du STAXI-2 en contexte criminologique n’est pas exempte de limites. Une critique psychométrique systématique de l’instrument appliqué aux populations forensiques, publiée par Smith et ses collaborateurs (2016), conclut que les propriétés psychométriques du STAXI-II sont généralement satisfaisantes, tout en soulignant certaines lacunes de la recherche et des questions méthodologiques nécessitant une attention particulière.
Un biais particulièrement préoccupant en contexte judiciaire est celui de la désirabilité sociale. Une étude a montré que les profils au STAXI-2 peuvent être sensibles à ce biais chez les justiciables, recommandant par conséquent que l’instrument soit administré et interprété conjointement avec une mesure reconnue de désirabilité sociale, afin d’en améliorer la validité interprétative.
Il convient également de souligner que le STAXI-2 ne comporte pas d’échelles de validité permettant de détecter d’éventuelles tentatives de simulation, de dissimulation ou d’autres biais de réponse. En présence de soupçons à cet égard, le recours à des instruments complémentaires est recommandé.
Par ailleurs, bien que le STAXI-2 fournisse une évaluation multidimensionnelle de la colère, il ne capture pas l’intégralité des facettes de ce construit et ne saurait se substituer à une évaluation clinique globale du risque de violence, laquelle doit intégrer des facteurs historiques, contextuels et situationnels.
Enfin, un enjeu majeur pour la diffusion de l’instrument dans l’espace francophone réside dans l’accessibilité de sa version française. Si les données psychométriques disponibles soutiennent la validité de l’adaptation réalisée par Borteyrou et ses collègues, la diffusion effective de cette version dans les milieux professionnels (institutions pénitentiaires, services de probation, établissements médico-légaux) reste à ce jour insuffisamment documentée, ce qui constitue un frein à son utilisation systématique en contexte francophone.
Le STAXI-2 s’impose comme un instrument d’évaluation rigoureux et polyvalent pour l’étude de la colère et de ses manifestations. Dans le champ criminologique, son utilité se décline à plusieurs niveaux : compréhension des trajectoires délinquantielles, évaluation du risque de récidive, mesure de l’efficacité des programmes de gestion de la colère, ou encore éclairage des dynamiques de réinsertion sociale. La distinction qu’il opère entre l’expérience subjective de la colère, ses modes d’expression et les stratégies de contrôle constitue un apport conceptuel et clinique majeur. Toutefois, une utilisation éclairée de cet outil exige une connaissance approfondie de ses fondements théoriques, de ses propriétés psychométriques, et des limites inhérentes à tout instrument d’auto-évaluation, particulièrement dans un contexte forensique où les enjeux de désirabilité sociale sont prégnants. Utilisé avec discernement et en complément d’autres sources d’information, le STAXI-2 demeure un allié précieux pour le chercheur comme pour le praticien en criminologie.

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