La question de l’efficacité des programmes destinés aux auteurs de violence conjugale est centrale en criminologie clinique. Si les approches de groupe, notamment le modèle féministe de Duluth, constituent la norme dans environ 90 % des interventions, les résultats en matière de réduction de la récidive demeurent mitigés. Une hypothèse explicative récurrente concerne le faible niveau de motivation initiale des participants, souvent contraints par la justice à suivre une thérapie. L’étude de Zalmanowitz et ses collègues (2013), publiée dans le Journal of Interpersonal Violence, apporte un éclairage original sur cette question en examinant l’association entre le stade de changement, l’entretien motivationnel (EM) et l’évolution du fonctionnement global de participants masculins sous mandat judiciaire.
Cadre théorique et objectifs de l’étude
Les auteurs mobilisent le modèle transthéorique du changement de Prochaska et DiClemente, qui distingue plusieurs stades : précontemplation, contemplation, préparation, action et maintien. Appliqué aux hommes violents, ce modèle suggère que les individus aux stades précoces minimisent leurs comportements abusifs et présentent une moindre reconnaissance de leur problème. L’entretien motivationnel, stratégie visant à renforcer la motivation intrinsèque au changement, est proposé comme une intervention préparatoire à la thérapie de groupe.
L’étude poursuit trois objectifs :
- Évaluer l’influence de l’ajout de deux séances d’EM avant le programme de groupe.
- Mesurer l’impact du stade de changement initial sur les résultats thérapeutiques.
- Examiner l’interaction entre avoir bénéficié de séanes d’EM et le stade de changement.
Méthodologie
L’étude adopte un devis quasi expérimental avec comparaison entre deux groupes de participants sous mandat judiciaire (n = 106 dans le groupe sans EM, n = 105 avec EM). Le programme thérapeutique est le Responsible Choices for Men (RCM), une intervention de 14 séances de groupe axée sur les approches féministes et narratives, intégrant des principes cognitivo-comportementaux.
L’évolution des participants est mesurée à trois moments (avant groupe, début du groupe, fin du groupe) à l’aide du Outcome Questionnaire (OQ-45.2), un auto-questionnaire évaluant la détresse psychologique et le fonctionnement global. Le stade de changement est évalué avec l’URICA-DV, version adaptée à la violence conjugale.
L’analyse statistique repose sur une modélisation multiniveaux (HLM), permettant de distinguer les trajectoires individuelles (niveau 1) des différences intergroupes (niveau 2).
Principaux résultats
- Stade de changement : Les hommes en stade de préparation ou en action (avec haut risque de rechute) présentent des scores OQ significativement plus élevés au début de la thérapie (β=19,60, p<,001), indiquant une plus grande reconnaissance de leur détresse et une demande d’aide plus explicite. En revanche, le taux de changement dans le temps (diminution de la détresse) est similaire pour tous les stades. Autrement dit, le stade initial prédit le niveau de départ mais pas la vitesse d’amélioration.
- Entretien motivationnel : Bien que la différence entre le groupe EM et le groupe non-EM n’atteigne pas le seuil de significativité statistique conventionnel (p=,078), l’ampleur de l’effet est cliniquement notable. Les hommes ayant bénéficiés de l’EM présentent un score OQ moyen inférieur de près de 6 points, ce qui correspond à une différence substantielle sur le plan clinique. L’écart-type important (3,27) suggère toutement une variabilité dans la réponse à l’EM.
- Interaction : Aucune interaction significative entre l’EM et les stades de changement n’a été mise en évidence, probablement en raison de la réduction des effectifs par sous-groupes.
Limites et directions futures
L’étude comporte plusieurs limites méthodologiques, assumées par les auteurs :
- Absence d’assignation aléatoire (devis quasi expérimental).
- Possible biais de désirabilité sociale, l’échantillon étant sous mandat.
- Utilisation exclusive de mesures auto-rapportées.
- Absence de suivi post-intervention.
Implications pour la criminologie clinique
Cette étude apporte plusieurs enseignements utiles pour les praticiens et les responsables de programmes :
- L’évaluation du stade de changement (par exemple via l’URICA-DV) en début de prise en charge pourrait aider à adapter l’intervention. Les hommes aux stades précoces (précontemplation, contemplation) ne reconnaissent pas leur détresse et risquent de peu bénéficier du groupe standard.
- L’entretien motivationnel, même administré en seulement deux séances par des agents de probation, semble réduire la détresse auto-rapportée avant même le début du groupe. Il pourrait constituer une porte d’entrée efficace pour des participants contraints et initialement réticents.
- Les auteurs soulignent toutefois une limite majeure : l’absence de mesure directe de la récidive violente ou des signalements par la partenaire. L’OQ-45.2 évalue le fonctionnement général, non le passage à l’acte. Une amélioration de la détresse subjective ne garantit pas une réduction des violences.
L’étude de Zalmanowitz et al. (2013) confirme l’intérêt clinique et criminologique de tenir compte de la motivation initiale des auteurs de violence conjugale. Pour les professionnels de la probation, l’évaluation systématique du stade de changement et l’ajout de séances d’EM pourraient améliorer l’engagement dans la prise en charge– à condition de ne pas confondre amélioration subjective et cessation des violences.
Zalmanowitz, S. J., Babins-Wagner, R., Rodger, S., Corbett, B. A., & Leschied, A. (2013). The association of readiness to change and motivational interviewing with treatment outcomes in males involved in domestic violence group therapy. Journal of Interpersonal Violence, 28(5), 956-974.

Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.