Dans le champ de la criminologie et de la justice pénale, les programmes d’intervention pour auteurs de violence conjugale (batterer intervention programs, BIP) constituent une réponse centrale à l’égard des hommes poursuivis pour violences envers leur partenaire. Une question récurrente, mais peu étudiée depuis les premières années de ces programmes, est celle du mélange, au sein des mêmes groupes, d’hommes contraints par la justice (court‑mandated) et d’hommes qui s’y présentent volontairement (non‑court‑mandated ou self‑referred). L’article de Tutty, Babins‑Wagner et Rothery (2019), publié dans le Journal of Aggression, Maltreatment & Trauma, apporte un éclairage empirique sur cette question à partir d’un programme canadien nommé « Responsible Choices for Men » (RCM).
Méthode et participants
L’étude porte sur 964 hommes ayant débuté le programme RCM entre 2005 et 2015 au Calgary Counselling Centre (Alberta, Canada). Parmi eux, 759 étaient sous mandat judiciaire (provenant d’un tribunal spécialisé en violence conjugale) et 205 n’étaient pas sous contrainte judiciaire (référés par des conseillers, des services sociaux, ou sur initiative personnelle). Les mesures ont été administrées en début et en fin de programme, avec une prise en compte de la désirabilité sociale via l’échelle de Marlowe‑Crowne.
Les instruments utilisés comprennent : l’Outcome Questionnaire (OQ‑45) pour la détresse psychologique générale, l’Index of Clinical Stress (ICS), la Generalized Contentment Scale (dépression), la Rosenberg Self‑Esteem Scale, la Relationship Belief Scale (croyances sur les relations de couple), les échelles d’abus physique et psychologique (Walmyr Publishing), le Personality Assessment Screener (PAS) et l’URICA‑DV pour les stades de changement.
Principaux résultats : différences démographiques et cliniques initiales
En début de programme, les deux groupes présentent certaines différences, mais avec des tailles d’effet faibles à modérées :
- Les hommes non contraints par la justice sont légèrement plus âgés (37 ans contre 35 ans en moyenne).
- Ils ont un niveau d’éducation plus élevé (davantage d’études post‑secondaires et universitaires).
- Une proportion plus importante vit encore avec leur partenaire (50,5 % contre 37,7 %).
- Ils ont davantage eu recours à des consultations psychologiques préalables (78 % contre 45 %) et rapportent plus souvent une exposition à la violence conjugale dans leur famille d’origine (45 % contre 24 %).
- Sur le plan des stades de changement, les hommes non mandatés sont plus souvent en « Action‑High Relapse » (apparemment prêts à changer mais à haut risque d’abandon), tandis que les hommes sous mandat sont plus souvent en « Précontemplation ».
- En termes cliniques, les hommes non mandatés présentent des scores initiaux plus élevés (plus de symptômes) sur l’OQ‑45, la dépression, le stress clinique et plusieurs sous‑échelles du PAS (notamment Affect Négatif, Retrait Social, Idéations suicidaires, Contrôle de la colère). Cependant, ces scores restent souvent en dessous des seuils cliniques pour les mesures disposant de points de coupure.
Évolution en cours de programme
Un point essentiel est que les deux groupes bénéficient d’un entretien individuel préalable (durée moyenne d’environ 15 semaines). Durant cette phase, la détresse psychologique mesurée par l’OQ‑45 diminue significativement dans les deux groupes, avec un passage sous le seuil clinique pour les hommes non mandatés.
Après le programme de groupe RCM (30 heures sur 14 semaines) :
- Les taux d’abandon sont identiques (76 % de complétion dans les deux groupes).
- Toutes les mesures cliniques (détresse, dépression, estime de soi, stress, abus rapportés envers la partenaire, abus reçus de la partenaire, et sous‑échelles du PAS) s’améliorent significativement, avec des tailles d’effet petites à moyennes.
- Les hommes non mandatés s’améliorent davantage que les mandatés sur l’OQ‑45 et la dépression (Generalized Contentment Scale).
- Une nuance importante : les croyances sur les relations de couple (Relationship Belief Scale) s’améliorent chez les hommes sous mandat, mais se détériorent légèrement chez les non‑mandatés. Ce dernier point est interprété par les auteurs comme un signal d’alerte possible quant à l’effet du mélange des deux populations.
Discussion et implications criminologiques
Les auteurs soulignent plusieurs éléments :
- Contrairement à certaines inquiétudes exprimées dans la littérature (notamment par Scott et al., 2017), l’inclusion simultanée d’hommes sous contrainte judiciaire et d’hommes volontaires n’entraîne pas de moins‑bons résultats globaux. Les deux groupes progressent cliniquement.
- Les hommes non mandatés présentent initialement davantage de détresse psychologique et sont moins enclins à la désirabilité sociale, ce qui tempère l’idée selon laquelle les volontaires seraient systématiquement « plus motivés » ou « moins pathologiques ».
- La détérioration des croyances égalitaires chez les non‑mandatés mérite une vigilance clinique, mais son interprétation reste limitée en l’absence de normes robustes pour cette échelle.
- L’étude ne permet pas de conclure à un effet négatif du mélange des deux groupes, mais les auteurs recommandent des recherches supplémentaires et appellent les animateurs de groupes à rester attentifs aux discours minimisant la violence ou blâmant la partenaire.
Limites de l’étude
Les limites clairement identifiées par les chercheurs sont :
- L’absence d’assignation aléatoire, ce qui limite la généralisation.
- Le recours exclusif à l’auto‑déclaration des hommes, bien que la désirabilité sociale ait été mesurée.
- L’impossibilité de collecter des données auprès des partenaires féminines.
- L’absence de mesure de la récidive officielle dans ce jeu de données (bien qu’une étude antérieure sur le même programme ait montré un faible taux de récidive, 8,5 %, après introduction d’un tribunal spécialisé).
Conclusion pour la criminologie appliquée
Cette étude empirique, réalisée sur un échantillon de grande taille (964 hommes, dont 694 suivis en pré‑post), offre des éléments utiles aux décideurs judiciaires et aux cliniciens. Elle suggère qu’il n’y a pas de raison systématique de séparer les auteurs sous contrainte judiciaire et les volontaires au sein des programmes de groupe, du moins lorsque le programme inclut une phase de préparation individuelle et une approche narrative – féministe. Toutefois, la question des effets différentiels sur les croyances de genre reste ouverte et justifie une surveillance clinique accrue.
Référence
Tutty, L. M., Babins‑Wagner, R., & Rothery, M. A. (2019). The Responsible Choices for Men IPV Offender Program: Outcomes and a comparison of court‑mandated to non‑court‑mandated men. Journal of Aggression, Maltreatment & Trauma, 29(3), 1‑23. https://doi.org/10.1080/10926771.2019.1578316

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