Les programmes associant des chiens à des dispositifs correctionnels connaissent une expansion importante dans les établissements pénitentiaires, notamment aux États-Unis. Dans l’article A rescue dog program in two maximum-security prisons: A qualitative study, le criminologue Hayden P. Smith analyse les effets perçus d’un programme de chiens de refuge implanté dans deux prisons de haute sécurité en Caroline du Sud.
L’étude, publiée dans le Journal of Offender Rehabilitation en 2019, repose sur une enquête qualitative menée auprès de 285 détenus masculins vivant dans des unités dites « character-based units » (CBU), comparables à des quartiers d’honneur fortement orientés vers les activités prosociales et la responsabilisation.
Une pratique pénitentiaire en pleine expansion
L’intégration d’animaux dans les établissements pénitentiaires ne constitue pas un phénomène nouveau. L’auteur rappelle que ces programmes s’inscrivent dans une longue tradition d’interventions fondées sur la relation humain-animal, déjà mobilisées historiquement dans certains dispositifs psychiatriques.
Selon les travaux cités dans l’article, 78 % des États américains disposaient déjà d’au moins un programme animalier en prison au milieu des années 2000, et près de 290 établissements correctionnels mettaient en œuvre des programmes impliquant des chiens dans l’ensemble des États-Unis.
Ces programmes prennent différentes formes :
- dressage de chiens destinés à l’adoption ;
- socialisation de chiens d’assistance ;
- médiation animale ;
- programmes vocationnels autour du soin animal ;
- dispositifs thérapeutiques ou de soutien émotionnel.
L’auteur souligne toutefois que, malgré leur popularité institutionnelle et médiatique, ces dispositifs restent encore insuffisamment évalués scientifiquement. Une partie importante de la littérature existante souffre de biais méthodologiques, notamment liés à la sélection de détenus déjà considérés comme stables, motivés ou « bons détenus ».
Le programme « Healing Species »
Le programme étudié repose sur un modèle de service communautaire développé par l’organisation Healing Species. Des chiens de refuge, souvent victimes de maltraitance, d’abandon ou promis à l’euthanasie, sont placés dans les unités carcérales.
Chaque chien est confié à un détenu référent (« dog handler ») recevant une formation spécifique. Les animaux vivent dans les cellules avec leur référent la nuit et circulent librement dans l’unité durant la journée.
Le programme poursuit un double objectif :
- favoriser des états émotionnels prosociaux chez les détenus ;
- permettre la réhabilitation comportementale des chiens avant leur adoption à l’extérieur.
Le chien comme figure de miroir biographique
L’un des résultats majeurs de l’étude concerne le processus d’identification entre les détenus et les chiens de refuge. Les participants établissent fréquemment un parallèle entre leur propre histoire et celle des animaux : abandon, violence, rejet, peur, solitude ou maltraitance.
L’auteur mobilise ici la notion de « transference » psychologique pour décrire la manière dont le chien devient un support symbolique permettant d’exprimer des expériences traumatiques souvent difficilement verbalisables en milieu carcéral.
Les récits recueillis montrent également que l’évolution progressive du chien — passant de la peur à la confiance — est interprétée par certains détenus comme une métaphore de leur propre possibilité de changement.
Des effets émotionnels et institutionnels
L’étude met en évidence une forte adhésion collective au programme, y compris parmi des détenus ne s’intéressant pas particulièrement aux animaux.
Les participants décrivent de nombreux effets émotionnels positifs :
- diminution du stress ;
- sentiment de calme ;
- apaisement ;
- « paix intérieure » ;
- réduction de l’anxiété ;
- sentiment d’amour inconditionnel.
Le chien semble également jouer un rôle de régulation du climat carcéral. Certains détenus évoquent une amélioration des interactions sociales, une augmentation des comportements compassionnels et un effet stabilisateur sur l’ensemble du quartier.
L’auteur parle d’« effets de débordement » (spillover effects) : la présence des chiens renforcerait indirectement d’autres programmes thérapeutiques ou éducatifs déjà présents dans l’établissement.
Une connexion avec le monde extérieur
Un autre thème central concerne le sentiment de « normalité » associé à la présence des chiens. Pour de nombreux détenus, les animaux rappellent la vie familiale, les souvenirs d’enfance ou les relations affectives vécues hors prison.
Dans un environnement marqué par la privation, la violence et l’imprévisibilité, le chien apparaît comme un lien symbolique avec l’extérieur et comme un facteur de stabilité émotionnelle.
L’étude souligne également que certains détenus ont adopté les chiens à leur sortie de prison, même si les effets de cette pratique sur la réinsertion et la récidive restent encore peu documentés scientifiquement.
Espoir, transformation et identité prosociale
Au-delà des émotions immédiates, les détenus évoquent des transformations plus profondes liées à l’espoir, à la responsabilité et au sentiment d’humanité retrouvée.
Plusieurs participants associent le programme à une modification de leur manière de penser, à une meilleure gestion de la colère ou à une volonté accrue d’éviter les comportements disciplinaires problématiques.
L’auteur rapproche ces résultats des travaux de Shadd Maruna sur la désistance criminelle, selon lesquels la sortie durable de la délinquance implique la construction d’une identité prosociale cohérente.
Dans cette perspective, le chien fonctionnerait comme un médiateur relationnel permettant de contourner certaines défenses masculines traditionnellement observées en détention, notamment autour de la vulnérabilité émotionnelle.
Des limites méthodologiques importantes
L’article insiste néanmoins sur les nombreuses limites de ce type de recherche. Les détenus participant à ces programmes sont généralement soigneusement sélectionnés :
- absence d’incidents disciplinaires ;
- forte implication institutionnelle ;
- stabilité psychologique relative ;
- engagement dans d’autres activités thérapeutiques.
Cette sélection produit un biais majeur : il devient difficile de déterminer si les effets observés proviennent réellement du programme canin ou du profil déjà favorable des participants.
L’auteur appelle donc à des recherches plus rigoureuses, tout en reconnaissant les difficultés concrètes qu’implique la mise en œuvre d’études expérimentales randomisées en milieu carcéral.
Conclusion
Cette étude qualitative montre que les programmes de chiens de refuge en prison dépassent largement une simple activité occupationnelle. Les chiens apparaissent comme des supports relationnels, émotionnels et symboliques susceptibles de favoriser :
- l’expression émotionnelle ;
- le sentiment d’humanité ;
- les capacités empathiques ;
- l’espoir ;
- certaines dynamiques de transformation identitaire.
Pour autant, l’auteur reste prudent : les effets observés ne permettent pas d’affirmer directement une réduction de la récidive ou une amélioration mesurable des comportements à long terme. L’étude invite surtout à considérer les chiens comme des « conduits sociaux » capables de modifier les dynamiques relationnelles au sein des établissements pénitentiaires.

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