Depuis le début des années 1970, les États-Unis ont entrepris une expérience d’incarcération de masse sans précédent dans l’histoire des démocraties occidentales. Entre 1972 et 2007, le taux d’incarcération américain a connu une augmentation de près de 600 %. Cette politique pénale, fondée sur l’idée que des sanctions plus sévères dissuadent les délinquants de récidiver, s’est développée en l’absence de données empiriques solides sur ses effets réels. La méta-analyse conduite par Petrich, Pratt, Jonson et Cullen (2021), publiée dans Crime and Justice, apporte un éclairage décisif sur cette question en synthétisant les résultats de 116 études portant sur près de 4,5 millions de délinquants dans 15 pays différents.
L’incarcération de masse : un pari empirique
Entre le milieu des années 1970 et les années 1990, une série de réformes législatives a rendu les peines d’emprisonnement plus probables et plus longues. Des lois sur les peines minimales obligatoires, les « three strikes » et la suppression des libérations conditionnelles se sont multipliées. Ce mouvement s’est appuyé sur ce que les auteurs qualifient de « foi aveugle » dans la capacité de l’incarcération à résoudre le problème de la criminalité.
Pourtant, au moment où ce mouvement prenait son essor, seules 13 études comparant les effets des sanctions carcérales et non carcérales avaient été publiées avant 1990. L’expérience d’incarcération de masse s’est donc développée sans fondement empirique, sur la base d’une théorie intuitive selon laquelle les individus sont des acteurs rationnels dissuadés par la sévérité des peines.
Les cadres théoriques en présence
La perspective dissuasive
La théorie de la dissuasion spécifique, inspirée des travaux de Becker (1968), postule que l’expérience de l’incarcération est suffisamment aversive pour modifier le calcul coût-bénéfice des délinquants et réduire leur propension à récidiver. Cette perspective a trouvé un écho favorable auprès des décideurs politiques et du grand public entre les années 1970 et 1990.
Cependant, plusieurs limites affaiblissent ce raisonnement. D’une part, les taux de récidive des personnes sortant de prison sont élevés : 68,5 % sont réarrêtés dans les trois ans suivant leur libération, et 83 % dans les neuf ans. D’autre part, la probabilité qu’un crime aboutisse à une peine d’emprisonnement est extrêmement faible, ce qui réduit considérablement l’effet dissuasif potentiel. Enfin, de nombreux délinquants perçoivent l’emprisonnement comme moins sévère que certaines sanctions communautaires intensives.
La perspective criminogène
À l’opposé, une tradition sociologique souligne les effets criminogènes de l’incarcération. Trois mécanismes principaux sont identifiés.
Premièrement, la prison est souvent décrite comme une « école du crime ». La promiscuité avec d’autres délinquants favorise l’apprentissage de techniques criminelles et le renforcement d’attitudes pro-délinquantes. Des études montrent que l’exposition à une proportion plus élevée de codétenus condamnés pour le même type d’infraction augmente la probabilité de récidive dans cette catégorie d’infraction.
Deuxièmement, l’incarcération expose les détenus à des événements traumatiques générateurs de stress psychologique. La théorie de la souche générale d’Agnew (1992) suggère que la privation de liberté, la violence, l’éloignement familial et d’autres « peines » de l’emprisonnement peuvent conduire à des stratégies d’adaptation criminelles.
Troisièmement, l’incarcération produit un effet de stigmatisation. L’étiquette de « criminel » et les conséquences collatérales d’un casier judiciaire affaiblissent les liens sociaux et réduisent les opportunités d’emploi et de logement. Des études expérimentales montrent que les employeurs sont significativement moins enclins à rappeler ou à embaucher des candidats ayant un casier judiciaire.
Méthodologie de la méta-analyse
La méta-analyse de Petrich et al. (2021) se distingue par son ampleur et sa rigueur méthodologique. Elle intègre 981 estimations d’effet issues de 116 études, représentant environ 4,5 millions de délinquants dans 15 pays. Contrairement aux revues antérieures, cette analyse utilise une modélisation multiniveau qui permet de prendre en compte la dépendance statistique entre les multiples estimations d’effet issues d’une même étude.
L’effet étudié est la corrélation standardisée (*r*) entre le fait d’avoir reçu une sanction carcérale (par opposition à une sanction non carcérale) et la récidive ultérieure. Un *r* positif indique un effet criminogène ; un *r* négatif indique un effet dissuasif. Les analyses intègrent de nombreux modérateurs potentiels : qualité méthodologique des études, types de sanctions, caractéristiques des échantillons (âge, sexe, pays), et variables contrôlées dans les modèles statistiques.
Résultats principaux
Un effet global criminogène mais modeste
Dans l’ensemble des 981 estimations d’effet, la corrélation moyenne entre une sanction carcérale et la récidive est de 0,079. Ce coefficient indique que, toutes choses égales par ailleurs, l’incarcération augmente légèrement la probabilité de récidive par rapport aux sanctions non carcérales comme la probation.
Cette corrélation se traduit par une différence d’environ 8 points de pourcentage dans les taux de récidive entre les groupes. Si, par exemple, 46 % des personnes sous probation récidivent, ce taux atteindrait 54 % chez les personnes incarcérées. À l’échelle de la population carcérale américaine, cette différence représente un impact substantiel.
L’importance de la qualité méthodologique
Les analyses distinguent les études selon leur rigueur méthodologique. Dans les modèles bivariés (sans contrôle statistique), l’effet criminogène est de 0,098. Dans les modèles multivariés (incluant des contrôles), il diminue à 0,067. Cette réduction de 32 % suggère qu’une partie de l’effet observé est attribuable aux différences préexistantes entre les populations incarcérées et non incarcérées. Néanmoins, même après avoir contrôlé ces biais de sélection, un effet criminogène résiduel persiste.
La robustesse des résultats
L’analyse de modération révèle que l’effet criminogène est remarquablement général. Aucune condition n’a été identifiée dans laquelle l’incarcération réduirait la récidive. Les variations dans :
- Le type de sanction : prison, jail, détention juvénile, boot camp
- La durée de l’incarcération
- L’âge et le sexe des délinquants
- Le pays d’origine des données
- La période de collecte
ne modifient pas fondamentalement cette conclusion.
Les études répondant aux critères méthodologiques les plus exigeants (expériences naturelles, essais randomisés contrôlés, ou appariement par score de propension incluant les cinq facteurs de confusion essentiels) montrent une corrélation moyenne de 0,050, soit environ 40 % inférieure à celle des études moins rigoureuses (0,083). Même dans ce sous-ensemble de la recherche de la plus haute qualité, l’effet reste criminogène et statistiquement significatif.
Synthèse des revues antérieures
Cette méta-analyse confirme les conclusions de cinq revues systématiques antérieures :
- Smith, Goggin et Gendreau (2002) : effet nul ou criminogène
- Nagin, Cullen et Jonson (2009) : effet nul ou criminogène
- Jonson (2010) : effet criminogène modeste (*r* = 0,144)
- Villetaz, Gillieron et Killias (2015) : effet nul dans les RCT, criminogène dans les quasi-expérimentations
- Loeffler et Nagin (2021) : « à deux exceptions près, l’incarcération post-condamnation n’a pas d’effet sur la récidive ou l’aggrave »
L’accumulation de ces résultats indépendants conduit les auteurs à qualifier l’absence d’effet des sanctions carcérales sur la récidive de « fait criminologique ».
Implications pour les politiques publiques
L’incarcération ne peut être justifiée par la réduction de la récidive
Cette méta-analyse ébranle un pilier central de la justification de l’incarcération de masse. Si l’emprisonnement ne réduit pas la récidive, il ne peut être défendu sur le terrain de l’efficacité pénale. Les partisans de l’incarcération se trouvent dans une position inconfortable : défendre une politique coûteuse dont l’inefficacité est désormais solidement établie.
Les gouvernements américains consacrent environ 80 milliards de dollars par an aux corrections, avec un coût moyen d’incarcération d’environ 30 000 dollars par détenu et par an. Ces ressources pourraient être réorientées vers des interventions dont l’efficacité est démontrée.
Vers des institutions de changement
L’alternative n’est pas l’abandon de toute intervention, mais la transformation des institutions correctionnelles. Les auteurs soulignent que les prisons ne réduiront pas la récidive à moins d’être transformées en « institutions de changement » sur la base des données disponibles sur ce qui fonctionne organisationnellement pour réformer les délinquants.
Le modèle RNR (Risk-Need-Responsivity) développé par Bonta et Andrews (2017) offre un cadre prometteur : évaluation systématique des niveaux de risque, utilisation de modalités thérapeutiques éprouvées, développement de relations de qualité entre le personnel et les détenus, et mise en place d’un suivi après la libération.
L’importance de la certitude plutôt que de la sévérité
Les recherches sur la dissuasion montrent que c’est la certitude de la sanction, et non sa sévérité, qui constitue le moteur principal de l’effet dissuasif. Cette conclusion milite contre le recours excessif à l’incarcération et plaide en faveur de stratégies de police de proximité et de justice restaurative qui augmentent la probabilité perçue d’être sanctionné.
Conclusion
La méta-analyse de Petrich et al. (2021) apporte une contribution décisive au débat sur l’efficacité de l’incarcération. En synthétisant 981 estimations d’effet issues de 116 études représentant 4,5 millions de délinquants, elle établit de manière robuste que les sanctions carcérales ont un effet nul ou légèrement criminogène sur la récidive par rapport aux sanctions non carcérales.
Ce résultat, confirmé par cinq revues systématiques indépendantes, mérite le statut de « fait criminologique ». Il invite à une refondation des politiques pénales fondée sur les données probantes plutôt que sur l’intuition ou l’idéologie. L’incarcération peut être justifiée par d’autres considérations (proportionnalité de la peine, incapacitation des délinquants dangereux), mais la réduction de la récidive ne peut plus être invoquée comme argument en sa faveur.
Comme le soulignaient Sherman et Hawkins dès 1981, il est « littéralement une honte de ne pas essayer » de construire une politique correctionnelle plus rationnelle. Quatre décennies plus tard, les données sont disponibles. Reste à les traduire en action.

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