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Printemps 2020. Alors que le monde s’arrête, les prisons françaises connaissent un mouvement inédit : entre mars et juin 2020, la population carcérale chute de près de 13 300 détenus, soit une baisse historique de −20 %. Une « vidange sanitaire » sans précédent, rendue nécessaire par la menace du virus dans des établissements lourdement surpeuplés.

L’annonce de ces libérations anticipées suscite immédiatement une vague d’inquiétude. Des voix médiatiques et politiques s’élèvent pour prédire une « vague criminelle » imminente. Pourtant, les travaux empiriques menés depuis 2020 brossent un tableau radicalement différent : dans la majorité des juridictions observées, les taux de récidive des personnes libérées pendant les confinements sont restés équivalents, voire inférieurs, à ceux des cohortes pré-pandémiques.

Que nous apprend cette expérience naturelle sur le lien entre fin de peine anticipée, surpopulation carcérale et récidive ? Et comment ces données invitent-elles à repenser les dogmes de la politique pénale ?

Les données empiriques — Une récidive sous contrôle

Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes

Entre le 16 mars et le 11 mai 2020, sur une baisse globale de la population carcérale française de 12 959 détenus, seuls 3 288 condamnés ont bénéficié d’une réduction supplémentaire de peine exceptionnelle et 1 714 d’une assignation à domicile de fin de peine. Les mesures, strictement encadrées, étaient réservées aux profils présentés comme les moins risqués. Le résultat est sans appel : lors de la première vague, seule une trentaine de réincarcérations ont été recensées parmi les personnes libérées de manière anticipée. La garde des Sceaux de l’époque s’était d’ailleurs félicitée du « peu d’échecs » observés.

Aux États-Unis, l’Oregon constitue un cas d’école particulièrement documenté. Sur 963 personnes dont la peine a été commuée par la gouverneure Kate Brown entre juillet 2020 et octobre 2021 (principalement des détenus vulnérables sur le plan médical ou en fin de peine), une étude de l’Oregon Criminal Justice Commission a suivi les 266 premières libérations. Dans l’année suivant leur sortie, 18 % ont été arrêtées, 8 % ont été condamnées pour un nouveau délit et seulement 2 % ont été réincarcérées. Ces chiffres sont similaires à ceux de la cohorte de 2019 ayant bénéficié d’une libération conditionnelle classique. Comme l’a résumé Ken Sanchagrin, directeur exécutif de la Commission : « Il ne semble pas que le fait d’être libéré plus tôt pour ces personnes ait eu un quelconque impact négatif en termes de taux de récidive plus élevés que ce à quoi nous nous attendrions normalement ».

Dans le Minnesota, une évaluation du programme de libération anticipée mis en place au printemps 2020 a comparé 158 individus libérés pendant la pandémie à une cohorte témoin de sorties standards. Les analyses de régression de Cox ont révélé que les personnes libérées de manière anticipée n’étaient ni plus ni moins susceptibles d’être réarrêtées ou renvoyées en détention pour violation de contrôle. L’étude conclut que ces libérations « ne se sont pas faites au prix de la sécurité publique ».

À l’international, les résultats convergent. En Belgique, durant la première vague, 221 détenus ont bénéficié d’une libération anticipée, avec seulement 10 cas de récidive recensés. En Afrique du Sud, la libération sous contrôle judiciaire de 19 000 détenus a été ordonnée en mai 2020, tandis qu’en Indonésie, environ 18 000 personnes ont quitté les établissements pénitentiaires au début de la crise sanitaire sans provoquer le chaos annóancé.

Typologie des retours en détention

Un élément clé nuance le tableau : la majorité des retours en détention observés aux États-Unis ne résultaient pas de nouvelles infractions, mais de violations administratives des obligations de contrôle (parole/probation). En France, les réincarcérations recensées concernaient quasi exclusivement des manquements aux obligations fixées par l’ordonnance — et non des passages à l’acte violents.

 Les mécanismes criminologiques — Pourquoi le désastre annoncé n’a pas eu lieu

Lorsqu’un État décide de faire sortir des milliers de détenus en quelques semaines, le réflexe sécuritaire craint une poussée mécanique de la délinquance. Pourtant, l’analyse criminologique montre que la stabilité des taux de récidive observée en 2020 s’explique par la combinaison de trois facteurs structurels.

1. L’effet de filtre : une sélection stricte des profils

L’idée selon laquelle les portes des prisons se sont ouvertes « de façon indifférenciée » est un mythe tenace. Les ordonnances d’urgence reposaient sur des critères d’exclusion extrêmement stricts :

  • Exclusion systématique des profils à fort risque : les auteurs de crimes violents, d’actes de terrorisme, d’agressions sexuelles et de violences intrafamiliales étaient formellement exclus des régimes de libération anticipée.
  • Ciblage des reliquats de peine : les mesures visaient principalement les personnes arrivant au terme de leur peine, souvent avec moins de 2 à 6 mois restant à purger.
  • Garanties matérielles : les sortants devaient justifier d’un hébergement stable afin d’éviter l’errance et la précarité immédiate sur la voie publique.

Les individus libérés appartenaient donc déjà à une cohorte statistique à faible risque intrinsèque de récidive violente.

2. La théorie des activités de routine : l’effondrement des opportunités

Développée par Marcus Felson et Lawrence Cohen (1979), la théorie des activités de routine (routine activity theory) pose qu’un crime se produit lorsqu’il y a convergence dans le temps et l’espace de trois éléments : un auteur motivé, une cible intéressante et l’absence d’un gardien capable.

Le confinement strict a bouleversé cette dynamique en neutralisant les opportunités criminelles :

  • Rareté des cibles dans l’espace public : la fermeture des commerces, des bars et des transports, ainsi que le généralisation du télétravail, ont drastiquement réduit les opportunités de vols à l’étalage, de cambriolages résidentiels ou d’agressions de rue.
  • Omniprésence des « gardiens » : la présence policière accrue pour le contrôle des attestations et le confinement des citoyens à domicile ont renforcé la surveillance passive de l’espace public comme du milieu résidentiel.

Même si un individu libéré conservait une inclination au passage à l’acte, l’environnement social immédiat offrait très peu d’opportunités de concrétisation.

3. La neutralité criminogène des derniers mois de peine

Cette expérience naturelle a apporté une preuve empirique majeure à la sociologie pénale : écourter une peine de prison de quelques semaines ou de quelques mois n’augmente pas la dangerosité d’un individu.

En matière de déflation carcérale, la détention produit un effet de seuil : les derniers mois d’une peine d’emprisonnement purgés en cellule n’apportent aucun bénéfice dissuasif supplémentaire, mais accentuent la désinsertion sociale. En libérant les personnes à 2, 4 ou 6 mois de leur terme théorique, les autorités judiciaires n’ont pas altéré leur trajectoire de réinsertion : elles ont simplement évité la surpopulation carcérale au moment où le risque infectieux était maximal.

Angles morts et enseignements pour la politique pénale

Le coût humain du confinement : une réinsertion entravée

Même si la récidive est restée basse, les études qualitatives — comme celle menée par Laura Abrams et ses collègues (2023) — montrent que les sortants ont subi de plein fouet les conséquences du confinement. Dans une enquête longitudinale auprès de 15 jeunes adultes (18-25 ans) en réinsertion pendant la pandémie, les participants ont décrit comment la fermeture des structures de formation, des programmes d’emploi et des services sociaux a constitué un obstacle majeur à leur parcours. Paradoxalement, le confinement a également limité leur exposition aux influences négatives et facilité le respect de leurs obligations probatoires. Comme le résument les auteurs, ces jeunes adultes considéraient que la pandémie avait eu un « impact relativement minime sur leur vie comparé au poids des défis habituels de la réinsertion et des exigences probatoires ».

Un argument pour la régulation carcérale

Ces données permettent de déconstruire l’idée reçue selon laquelle réguler la population carcérale par des libérations anticipées met systématiquement en danger la sécurité publique. Comme l’a souligné la National Commission on COVID-19 and Criminal Justice (2020), la crise a mis en évidence la nécessité de créer des mécanismes de « soupape de sécurité » (safety valve) pour réguler les effectifs, de diversifier les réponses pénales au-delà de l’enfermement et de développer des alternatives communautaires soutenues.

L’expérience du Covid-19 démontre la faisabilité d’une déflation pénitentiaire rapide, à condition qu’elle soit ciblée, encadrée et assortie de garanties. La remontée spectaculaire de la population carcérale française après le point bas de juin 2020 — plus de 10 000 détenus supplémentaires en 14 mois, battant ensuite record sur record — invite à une réflexion urgente sur la soutenabilité du modèle carcéral actuel.

Conclusion

La crise sanitaire de 2020 a constitué une expérience naturelle inédite pour la criminologie. Elle a permis de valider empiriquement ce que les travaux sur le modèle Risque-Besoin-Réceptivité (RBR) et la désistance suggéraient déjà : des libérations anticipées, lorsqu’elles ciblent des profils évalués à bas risque et s’accompagnent de conditions claires, ne provoquent pas d’explosion de la délinquance.

Ces résultats ne préconisent pas une libéralisation aveugle ou désordonnée du système pénitentiaire. Ils invitent en revanche à repenser le dogme du « tout-carcéral » et à envisager des alternatives pérennes à la surpopulation : recours accru aux aménagements de peine, renforcement des moyens du milieu ouvert pour accompagner la sortie, et instauration d’un mécanisme fluide de régulation des flux carcéraux.

Références bibliographiques

  • Abrams, L. S., Reed, T. A., Bondoc, C., Acosta, D. R., Murillo, M., & Barnert, E. S. (2023). « « It was there when I came home »: Young adults and jail reentry in the context of COVID-19 ». American Journal of Criminal Justice, 48(3), 767-785.
  • Cohen, L. E., & Felson, M. (1979). « Social change and crime rate trends: A routine activity approach ». American Sociological Review, 44(4), 588-608.
  • Council on Criminal Justice (2020). National Commission on COVID-19 and Criminal Justice: Experience to Action. Washington, DC.
  • McNeeley, S. (2023). « The effects of vocational education on recidivism and employment among individuals released before and during the COVID-19 pandemic ». International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 67(15), 1547-1564.
  • Minnesota Department of Corrections (2022). The Benefits of Hindsight and Modern Risk Assessment Tools: An Evaluation of Minnesota’s COVID-19 Early Release Program
  • Observatoire des disparités dans l’accès à la justice pénale (2021). L’impact du COVID-19 sur la population carcérale : un choc massif mais très hétérogène.
  • Oregon Criminal Justice Commission (2022). Preliminary report on recidivism of individuals released early during the COVID-19 pandemic.
  • Sénat français (2021). Suivi des individus libérés en raison de leurs courtes peines (Question écrite n° 14951). JO Sénat, 25 novembre 2021.
  • La Libre Belgique (2021). « 135 détenus libérés anticipativement lors de la seconde vague ». 12 janvier 2021.

La surreprésentation des jeunes présentant des troubles neurodéveloppementaux (TND) au sein des systèmes de justice pour mineurs constitue l’un des défis les plus pressants en matière de droits humains dans le champ criminologique contemporain. Des données émergentes témoignent d’un phénomène mondial d’incarcération disproportionnée de mineurs souffrant de déficiences intellectuelles (DI), de trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), de trouble du spectre de l’autisme (TSA), de lésions cérébrales traumatiques (LCT), de troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale (TSAF) et de troubles développementaux du langage (TDL).

L’article de Holland, Reid et Smirnov (2021) constitue la toute première revue systématique visant à synthétiser les données probantes disponibles concernant les outils de dépistage, les évaluations et les interventions thérapeutiques destinées à cette population vulnérable. Leurs conclusions, publiées dans le Journal of Experimental Criminology, dessinent un paysage marqué par une rareté des preuves, une insuffisance criante de l’adaptation culturelle et une urgence à réformer les pratiques institutionnelles.

L’ampleur du phénomène : des chiffres accablants

Les données de prévalence rapportées dans la revue sont saisissantes. Alors que le TDAH touche environ 5 % de la population générale des jeunes, il affecte 18,5 % des filles et 11,7 % des garçons placés en détention pour mineurs. La prévalence du TSA passe de 0,6 à 1,2 % dans la population générale à 15 % en détention. Les LCT, qui concernent 5 à 24 % des jeunes en population générale, atteignent une prévalence de 65 à 75 % chez les jeunes détenus. Quant aux TDL, leur prévalence bondit de 1 à 7 % dans la population générale à 60 à 90 % en détention. La déficience intellectuelle, enfin, passe de 2 à 3 % à 7 à 25 % parmi les jeunes incarcérés. En Australie, une étude récente citée par les auteurs (Bower et al., 2018) a estimé à 36 % la prévalence du TSAF chez les jeunes placés en détention.

Ces écarts ne relèvent pas du simple hasard statistique ; ils traduisent des échecs systémiques cumulés dans l’identification précoce, l’accompagnement social et l’orientation vers des filières de soins adaptées, avant l’entrée dans le système judiciaire.

Cadre théorique : vers une « criminologie critique du handicap » (Disabling Critical Criminology)

L’originalité de cette revue réside dans son ancrage théorique hybride, combinant la criminologie critique et la théorie critique du handicap, ce que Dowse et al. (2009) ont nommé la Disabling Critical Criminology (littéralement « criminologie critique invalidante »). Ce cadre analytique déplace l’attention, jusqu’alors centrée sur les déficits individuels, vers les facteurs systémiques, institutionnels et structurels qui produisent la stigmatisation, l’exclusion sociale et la criminalisation des personnes en situation de handicap.

Les auteurs s’appuient également sur les travaux de Baldry et al. (2018), qui décrivent l’engrenage fatal par lequel les institutions et les systèmes interagissent pour « aspirer » les jeunes marginalisés présentant des troubles complexes, les faire circuler dans la justice des mineurs et, in fine, les orienter vers les prisons pour adultes. En écho à cette analyse, l’article mobilise les perspectives abolitionnistes (Brown & Schept, 2017 ; Goldson, 2005) qui dénoncent la violence inhérente à l’enfermement et appellent, dans une visée idéale, à l’abolition de la détention des mineurs, sous réserve que des alternatives sociales et thérapeutiques suffisantes soient déployées.

Résultats de la revue : dépistage et évaluation

Neuf études portant sur les approches de dépistage et d’évaluation ont été retenues. Six de ces neuf outils se sont révélés fiables pour identifier les TND en milieu judiciaire. Toutefois, la qualité méthodologique globale de ces études est faible, avec un score moyen de 11,62 sur 19 à l’échelle de qualité de Downs and Black (1998). Les limites relevées concernent principalement la validité externe, l’absence de prise en compte des facteurs de confusion (notamment socio-démographiques), et le recours à des échantillons de convenance.

L’enseignement principal est que les évaluations multidisciplinaires et approfondies sont nettement supérieures aux outils de dépistage rapide pour identifier avec certitude les TND. Le CHAT (Comprehensive Health Assessment Tool) testé par Chitsabesan et al. (2014) s’est avéré prometteur pour le dépistage de multiples troubles, mais sa fiabilité pour le TSA reste à démontrer. De manière préoccupante, aucun programme de dépistage ou d’évaluation du TSAF n’a été formellement évalué parmi les études incluses, alors même que sa prévalence en détention est élevée.

Résultats de la revue : interventions thérapeutiques

Neuf études d’intervention ont été analysées, portant sur des objectifs variés : bien-être socio-émotionnel, insertion scolaire et professionnelle, compétences langagières et de communication, réduction des comportements problématiques, qualité de vie, et lutte contre la récidive.

Les interventions les plus efficaces sont celles qui placent les besoins, les forces et les objectifs du jeune au cœur du dispositif, adoptant une approche holistique et individualisée. Trois programmes de gestion de cas (case management) se distinguent par leurs résultats significatifs :

  • Brier (1994) : un programme de déjudiciarisation pour jeunes présentant des troubles d’apprentissage a permis de réduire le taux de récidive à 12 % chez les participants ayant achevé le programme, contre 40 % chez les non-complétants et 38 % chez les témoins non traités.
  • Unruh et al. (2009) – Projet SUPPORT : un accompagnement intensif à la sortie de détention a ramené le taux de récidive à 15 % contre 30 % dans le groupe témoin.
  • Linhorst et al. (2003) : un programme communautaire pour jeunes avec handicaps développementaux a enregistré un taux d’arrestation de 25 % chez les complétants, contre 43 % chez les sortants précoces.

Par ailleurs, une intervention orthophonique individualisée a montré des progrès notables dans les compétences communicationnelles, et une thérapie comportementale multifactorielle menée sur 115 semaines a permis d’extirper totalement les comportements sexuels inappropriés et les fugues chez un adolescent présentant un TSA (Pritchard et al., 2016).

Le point aveugle critique : l’absence de compétence culturelle

La lacune la plus préoccupante mise en lumière par la revue est l’absence quasi généralisée de considération pour la diversité culturelle et linguistique. Cinq des neuf études de dépistage et d’évaluation ne fournissent aucune donnée ethnique. Parmi les études qui en tiennent compte, rares sont celles qui intègrent des analyses intersectionnelles ou qui adaptent les outils aux populations autochtones.

Cette omission est d’autant plus grave que les chiffres de la surincarcération des peuples autochtones sont édifiants. En Australie, en 2018, près de 59 % des jeunes détenus âgés de 10 à 17 ans étaient des Aborigènes ou des Insulaires du détroit de Torrès, alors qu’ils ne représentent que 5 % de la population nationale – soit un taux d’incarcération 26 fois supérieur à celui des jeunes non-autochtones. Des disparités analogues sont observées au Canada, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis.

Les auteurs insistent sur la nécessité impérieuse de recherches futures menées selon les modalités de savoir, d’être et d’agir des peuples autochtones eux-mêmes, afin de contrer les pratiques racialisantes et les étiquetages stéréotypés négatifs.

Recommandations pour la recherche et les politiques publiques

À la lumière de leurs résultats, Holland, Reid et Smirnov formulent plusieurs recommandations fortes :

  1. Exiger une compétence culturelle réelle : associer pleinement les peuples autochtones à la prise de décision, former le personnel à la diversité linguistique et culturelle, et concevoir des services véritablement inclusifs.
  2. Privilégier les évaluations multidisciplinaires : le dépistage rapide est insuffisant ; seules des batteries standardisées et exhaustives permettent une identification fiable des TND.
  3. Adopter des approches holistiques et capacitantes : les interventions doivent traiter conjointement les troubles, les besoins éducatifs et de santé, la précarité sociale et les facteurs de risque criminogène.
  4. Opérer une réforme législative et politique urgente : il est impératif d’instaurer un dépistage obligatoire dès la petite enfance et de financer massivement la prévention et les alternatives à la détention.

Conclusion 

Les auteurs concluent leur revue par un appel à la responsabilité collective, soulignant qu’il est « moralement et éthiquement irresponsable d’ignorer un climat dans lequel le contrôle, la gestion punitive et la punition des jeunes handicapés sont acceptés et où l’offre de programmes adaptés reste déficiente ». Détendre un jeune atteint d’un TND, rappellent-ils, constitue une violation du droit fondamental de l’enfant à la liberté, à la sûreté et à la protection contre tout préjudice.

Cette revue systématique met en évidence la nécessité d’une mobilisation globale pour repenser les environnements juridiques qui normalisent l’incarcération des jeunes vulnérables. L’enjeu ne se limite pas à une amélioration technique des outils de dépistage ; il s’agit d’un combat pour la justice sociale et les droits humains, où les données probantes doivent désormais guider l’action politique et clinique.

Holland, L., Reid, N., & Smirnov, A. (2021). Neurodevelopmental disorders in youth justice: a systematic review of screening, assessment and interventions. Journal of Experimental Criminology, 19, 31–70.

La relation entre la consommation de substances psychoactives et la délinquance constitue l’un des constats les plus solidement établis de la criminologie contemporaine. Les troubles liés à l’usage de substances (TUS) sont ainsi 4 à 9 fois plus prévalents chez les personnes délinquantes que dans la population générale. Cette comorbidité n’est pas anodine : la probabilité de commettre une infraction est 3 à 4 fois plus élevée chez les consommateurs de substances que chez les non‑consommateurs, et la fréquence des comportements délictuels augmente avec le niveau de consommation.

Dans ce contexte, le traitement de la dépendance apparaît comme une intervention doublement pertinente : il permet à la fois de réduire l’usage de substances et de diminuer la récidive criminelle. Les études d’évaluation confirment d’ailleurs l’efficacité des traitements de la dépendance sur ces deux plans. Pour autant, de nombreux délinquants remplissant les critères d’un TUS n’entrent jamais en traitement. Cette sous‑utilisation des soins constitue une perte d’opportunité majeure, tant pour les individus concernés que pour la collectivité.

L’étude de Lilach Shaul et ses collaborateurs, publiée en 2019 dans l’International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, apporte un éclairage précieux sur cette question en examinant les facteurs prédictifs de l’entrée en traitement chez des délinquants sous probation aux Pays‑Bas. L’originalité de cette recherche réside dans l’attention particulière qu’elle accorde à la motivation pour le traitement, évaluée non pas à l’entrée en soins, mais dès le début de la mesure de probation.

Cadre théorique et contexte de l’étude

Les obstacles à l’entrée en traitement

L’accès des délinquants aux traitements de la dépendance se heurte à plusieurs types d’obstacles. Sur le plan systémique, on rencontre des difficultés liées à la disponibilité des soins, à la qualité des services proposés et à la formation du personnel. Trop souvent, les délinquants reçoivent une éducation sur les substances sans bénéficier d’un véritable traitement, ou bien sont orientés vers des groupes de soutien de type Alcooliques Anonymes sans suivi structuré.

À ces obstacles structurels s’ajoute un frein individuel majeur : le manque de motivation pour le traitement. Ce facteur est d’autant plus prégnant dans le système pénal que les niveaux de motivation à l’arrêt de la consommation et à l’entrée en soins y sont généralement plus faibles que dans les prises en charge volontaires en milieu communautaire. Les personnes orientées vers un traitement sous contrainte judiciaire présentent en effet des niveaux de motivation inférieurs à ceux des patients admis volontairement, comme l’ont montré Melnick et al. (2014) dans différents types de structures.

La spécificité du contexte néerlandais

L’étude de Shaul et al. présente un intérêt particulier en ce qu’elle s’inscrit dans un contexte juridique distinct de celui des États‑Unis, où la majeure partie de la recherche existante a été conduite. Aux Pays‑Bas, l’obligation de suivre un traitement peut être imposée comme condition attachée à une peine avec sursis. Cette obligation n’est toutefois généralement pas prononcée sans le consentement de la personne condamnée. Cette particularité procédurale pourrait avoir des implications importantes : contrairement aux observations faites outre‑Atlantique, il pourrait exister une association positive entre la motivation pour le traitement et l’injonction judiciaire aux soins, hypothèse que les auteurs ont cherché à tester.

Méthodologie de l’étude

Design et participants

L’étude s’inscrit dans le cadre d’un essai contrôlé randomisé en grappes de plus grande ampleur, portant sur l’efficacité d’une intervention brève de renforcement de la motivation. Pour contrôler l’effet potentiel de cette intervention, les auteurs n’ont inclus dans leur analyse que les données des participants du groupe témoin, ayant reçu une probation standard.

L’échantillon final est composé de 83 délinquants masculins sous probation, ayant participé à l’évaluation initiale (T₁) et à un suivi à 12 mois (T₂). L’âge moyen des participants est de 38 ans (écart‑type = 11), 67 % sont nés aux Pays‑Bas, 90 % ont un niveau d’éducation primaire ou inférieur, et 85 % sont sans emploi. Les substances les plus fréquemment rapportées comme produit principal sont l’alcool (43 %), la cocaïne (32 %) et le cannabis (14 %). Près de 78 % des participants répondent aux critères d’un TUS selon le CIDI 2.1, et pour 58 % d’entre eux, un traitement obligatoire est inclus dans le verdict.

Instruments de mesure

La motivation pour le traitement est mesurée à l’aide de l’échelle Motivation for Treatment (MfT), un questionnaire de 22 items évalués sur une échelle de Likert en 5 points (α de Cronbach non rapporté dans l’article, mais l’instrument a fait l’objet de validations antérieures). L’entrée en traitement est définie comme toute admission dans un programme de soins pour la dépendance au cours de la période de suivi, sur la base du rapport des participants. Enfin, l’injonction judiciaire au traitement est une variable dichotomique issue des bases de données officielles des services de probation (système IRIS).

Taux d’entrée en traitement et facteurs associés

Sur les 83 participants, 38 (45,8 %, arrondi à 45,5 % dans le texte original) ont intégré un traitement pour leur dépendance au cours de la période de suivi. La durée moyenne de suivi est de 14,4 mois (écart‑type = 3,76), et s’avère plus longue pour les participants ayant entré en traitement (15,4 vs 13,6 mois).

L’analyse bivariée révèle que l’entrée en traitement est positivement associée à deux facteurs : l’injonction judiciaire au traitement  et le niveau de motivation pour le traitement. En revanche, les caractéristiques démographiques (âge, éducation, emploi, logement), la nature de la substance consommée, le type d’infraction ou le nombre d’arrestations antérieures ne sont pas associés à l’entrée en traitement.

Analyse de régression logistique

 Les participants présentant un niveau de motivation plus élevé ont 2,2 fois plus de chances d’entrer en traitement que ceux dont la motivation est plus faible . La durée de suivi est également associée à une probabilité accrue d’entrée en soins .

Le second modèle , qui ajoute l’injonction judiciaire et les antécédents de traitement, n’améliore pas significativement la prédiction . La motivation demeure le prédicteur le plus robuste , tandis que l’injonction judiciaire  et les antécédents de traitement ne sont pas significativement associés à l’entrée en traitement dans ce modèle multivarié.

Implications

Une contribution originale

L’étude de Shaul et al. présente une originalité méthodologique majeure : alors que les recherches antérieures évaluaient la motivation au moment de l’entrée en traitement pour prédire l’issue des soins, cette étude est la première, à la connaissance des auteurs, à mesurer la motivation dès le début de la probation pour examiner son pouvoir prédictif sur l’entrée effective en traitement. Cette approche permet de mieux comprendre comment les interventions motivationnelles mises en œuvre pendant la probation peuvent influencer l’accès aux soins.

Motivation et contrainte judiciaire

Les résultats confirment l’hypothèse selon laquelle les délinquants qui entrent en traitement présentent, dès le début de leur probation, des niveaux de motivation plus élevés que ceux qui n’y entrent pas. L’injonction judiciaire est également plus fréquente chez les premiers, mais son effet prédictif s’estompe dans le modèle multivarié, ce qui suggère que la motivation pourrait jouer un rôle médiateur ou expliquer une partie de l’association entre le mandat judiciaire et l’entrée effective en soins.

Cette observation rejoint les travaux de Jones, Hayhurst et Millar (2017), qui concluaient que le succès du traitement des délinquants, qu’ils soient ou non sous injonction judiciaire, n’est probablement pas compromis par de faibles niveaux de motivation au moment de l’entrée en soins. Les auteurs anglais avançaient que la motivation, potentiellement basse au moment de l’arrestation, pourrait s’élever d’ici à l’entrée en traitement. L’étude néerlandaise complète cette analyse en montrant que les délinquants les plus motivés dès le début de leur probation sont précisément ceux qui franchissent le pas de l’entrée en soins.

La question de la coercition perçue

Les auteurs soulèvent une distinction importante entre l’injonction judiciaire objective et la coercition perçue par le délinquant. Des travaux antérieurs (notamment Prendergast et al., 2009) ont montré que ces deux construits sont corrélés mais distincts : les délinquants qui perçoivent une forte coercition tendent à avoir des scores de motivation plus faibles, tandis que ceux qui ressentent un sentiment de choix et d’autonomie présentent des niveaux de motivation plus élevés.

L’absence de mesure de la coercition perçue constitue d’ailleurs l’une des limites de l’étude, les auteurs recommandant que les recherches futures intègrent cet indicateur. Cette question est cruciale : un délinquant peut être objectivement sous injonction judiciaire tout en percevant sa démarche comme volontaire, ou inversement, ce qui affecte probablement sa motivation et, en cascade, son entrée en traitement.

Implications pour les pratiques probatoires

Les résultats de cette étude plaident en faveur de l’implémentation d’interventions motivationnelles dès le début des mesures de probation. Renforcer la motivation pour le traitement chez les délinquants sous main de justice pourrait augmenter la probabilité qu’ils s’engagent effectivement dans des soins, ce qui bénéficierait à la fois à leur santé et à la sécurité publique.

Cette recommandation s’inscrit dans une approche plus large de la délinquance comme comportement de santé publique, appelant à des interventions adaptées aux risques et besoins spécifiques de chaque individu, conformément aux principes RBR  évoqués dans l’article. Comme le souligne Taxman (2014), le développement de la recherche sur les services est nécessaire pour améliorer notre compréhension des leviers d’action aux niveaux individuel, programmatique et systémique.

Limites de l’étude

Plusieurs limites doivent être prises en compte dans l’interprétation des résultats. L’échantillon est exclusivement masculin et composé de délinquants réitérants, ce qui restreint la généralisation des conclusions aux femmes et aux primo‑délinquants. La taille modeste de l’échantillon (83 participants) a pu limiter la puissance statistique et empêcher l’identification d’autres facteurs prédictifs potentiels.

Par ailleurs, à l’exception des données officielles concernant l’injonction judiciaire, toutes les informations reposent sur l’auto‑déclaration des participants. Si les instruments utilisés ont été validés (notamment le MATE‑Crimi) et si les chercheurs n’étaient pas affiliés aux services de probation, ce mode de recueil expose néanmoins aux biais de désirabilité sociale et aux erreurs de mémorisation. Enfin, l’étude n’a pas contrôlé l’effet éventuel de la disponibilité locale des traitements, qui pourrait varier géographiquement.

Conclusion

L’étude de Shaul et al. (2019) apporte une contribution significative à la compréhension des facteurs d’entrée en traitement des délinquants dépendants sous probation. Elle démontre que la motivation pour le traitement, évaluée dès le début de la mesure, constitue un prédicteur robuste de l’entrée effective en soins, indépendamment de l’injonction judiciaire ou des antécédents de traitement.

Ces résultats soulignent l’importance d’intégrer des interventions de renforcement de la motivation dans les dispositifs probatoires. Ils invitent également à poursuivre les recherches sur les mécanismes par lesquels la motivation interagit avec les perceptions de coercition et les caractéristiques individuelles pour influencer le parcours de soins des délinquants.

Dans une perspective plus large, cette étude rappelle que l’efficacité des politiques pénales en matière de dépendance ne saurait se limiter à l’injonction judiciaire. Elle dépend aussi, et peut‑être surtout, de la capacité des systèmes de probation à susciter chez les personnes suivies une motivation authentique à s’engager dans un processus de changement. C’est à cette condition que le traitement de la dépendance pourra pleinement jouer son rôle d’outil de réinsertion et de réduction de la récidive.

Référence principale

Shaul, L., Blankers, M., Koeter, M. W. J., Schippers, G. M., & Goudriaan, A. E. (2019). The role of motivation in predicting addiction treatment entry among offenders with substance use disorders under probation supervision. International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 1‑13

La violence domestique constitue l’un des enjeux de santé publique les plus préoccupants des sociétés contemporaines. Ses conséquences — physiques, psychologiques et économiques — pèsent durablement sur les victimes et sur les systèmes de santé et de justice pénale. Pourtant, dans le débat public comme dans la recherche criminologique, une question demeure largement inexplorée: au-delà du nombre d’agressions, peut-on agir sur leur gravité ?

C’est précisément à cette question que s’attellent Jacob Kaplan et Li Sian Goh dans leur étude Physical Harm Reduction in Domestic Violence: Does Marijuana Make Assaults Safer? (2020). Leur approche, originale à plus d’un titre, invite à repenser la manière dont nous mesurons l’efficacité des politiques publiques en matière de violences conjugales.

Une méthodologie robuste pour lever les biais d’endogénéité

Les études antérieures sur les liens entre consommation de cannabis et violence souffrent fréquemment de problèmes d’endogénéité : variables omises, biais de sélection et données autorapportées en limitent la portée causale. Pour y remédier, Kaplan et Goh mobilisent une méthode économétrique rigoureuse : l’analyse en différence-de-différences (difference-in-differences) sur un panel de 24 États américains couvrant la période 2005-2016.

Les données proviennent du National Incident-Based Reporting System (NIBRS) du FBI, qui offre l’avantage de fournir des informations détaillées incident par incident : type de crime, relation victime-auteur, blessures subies, usage d’alcool ou de substances, et armes éventuellement employées. Cette granularité permet de distinguer les agressions domestiques avec blessures graves de celles sans blessure grave.

Les variables indépendantes sont la décriminalisation du cannabis et la légalisation du cannabis médical, mesurées comme une proportion continue de l’année durant laquelle la loi était en vigueur. Un ensemble de variables de contrôle — démographiques, économiques, relatives à la consommation d’alcool et aux effectifs policiers — complète le modèle.

Point méthodologique crucial : Les auteurs appliquent la correction de Bonferroni pour éviter l’inflation du risque d’erreur de type I (faux positifs) liée à la multiplication des tests (12 hypothèses). Ainsi, le seuil de significativité statistique est drastiquement relevé à p<0,00417 (contre 0,05 habituellement). Tous les résultats que nous présentons ci-dessous résistent à ce seuil très exigeant.

Résultats principaux : une baisse de 18 % des agressions graves (données annuelles)

Les résultats sont à la fois clairs et contre-intuitifs :

  1. La décriminalisation du cannabis n’a aucun effet statistique sur le nombre total d’agressions domestiques (ni sur les agressions non-domestiques). En d’autres termes, la fréquence des violences conjugales ne diminue pas.
  2. En revanche, la décriminalisation réduit significativement les agressions domestiques entraînant des blessures graves de 18 % (IRR = 0,820 ; p<0,001).

Précision issue des panels : Ce résultat de −18% provient de l’analyse sur les données annuelles (spécification principale retenue par les auteurs). L’analyse sur les données mensuelles (panel B) suggère une réduction légèrement plus marquée, de −21,1 % (IRR = 0,789), confirmant la robustesse du phénomène.

Ainsi, si les agressions restent aussi nombreuses, elles deviennent moins dangereuses pour les victimes. Les auteurs interprètent ceci comme un effet sur la marge intensive de la violence (sa gravité) plutôt que sur sa marge extensive (sa fréquence).

À l’inverse, la légalisation du cannabis médical ne produit aucun effet significatif sur aucune catégorie d’agression (les IRRs oscillent autour de 1,00 avec des p-valeurs très élevées). Ce contraste suggère que le mécanisme en jeu n’est pas un simple effet d’accès, mais probablement un changement dans les pratiques de consommation induit par la levée de la prohibition pénale.

Mécanismes explicatifs : le rôle clé de l’alcool et des armes

Pour comprendre pourquoi les agressions deviennent moins graves, Kaplan et Goh explorent plusieurs sous-groupes et variables situationnelles (Tableau 4 de l’étude).

1. Une réduction spectaculaire des agressions impliquant l’alcool (-37,6 %)

La décriminalisation est associée à une baisse de 37,6 % des agressions domestiques graves impliquant un auteur intoxiqué par l’alcool (IRR = 0,624 ; p<0,001). Ce résultat est cohérent avec l’hypothèse d’une substitution entre alcool et cannabis : le cannabis devenant plus accessible, certains consommateurs réduisent leur consommation d’alcool. Or, l’alcool étant un facteur avéré d’aggravation de la violence (effet désinhibiteur et augmentant l’impulsivité), cette substitution rend les agressions mécaniquement moins violentes.

2. Une diminution des agressions graves impliquant une arme (-18,4 %)

Les agressions graves avec usage d’une arme diminuent significativement, avec un IRR de 0,816 (soit une réduction de 18,4 %). Note de correction : L’article mentionne dans son texte une baisse « d’environ un quart (23,1 %) », mais les données du Tableau 4 (Panel A) indiquent très précisément un IRR de 0,816. C’est ce dernier chiffre, plus fiable (issu du tableau statistique), que nous retenons ici. L’usage moindre d’armes est un facteur déterminant, car il réduit mécaniquement le risque de lésions graves et de traumatismes psychologiques liés à la coercition armée.

3. Disparités ethniques : des effets contrastés

  • Victimes blanches : réduction de −16,2 % (significatif).
  • Victimes hispaniques : réduction de −31,3 % (significatif).
  • Victimes noires : réduction de −12,1 % (non significatif, p=0,198).

Les auteurs appellent à une grande prudence sur ce dernier point. L’absence d’effet pour les victimes noires pourrait refléter des différences dans les pratiques de consommation, l’application différenciée des lois, ou des dynamiques sociales spécifiques que les données ne permettent pas d’élucider.

Une dynamique temporelle : l’effet s’estompe après cinq ans

L’analyse par event study (étude d’événements) révèle un autre enseignement : la réduction des agressions graves n’est pas permanente.

Les coefficients montrent une baisse significative principalement entre la troisième et la quatrième année suivant la décriminalisation (les IRRs pour T=3 et T=4 sont respectivement de 0,878 et 0,826, avec des intervalles de confiance n’incluant pas 1). Cependant, dès la cinquième année, l’effet s’estompe (IRR = 0,974, non significatif). Ce déclin pourrait s’expliquer par une dissipation de l’effet de substitution entre alcool et cannabis dans le long terme, ou par des changements dans les habitudes de consommation que les données disponibles ne permettent pas de mesurer.

Limites méthodologiques

Les auteurs identifient plusieurs limites qu’il convient de mentionner pour une lecture éclairée :

  • Sous-déclaration des violences : le NIBRS ne recense que les faits signalés à la police, or une part importante des violences conjugales reste dans l’ombre (le taux de blessures graves dans le NIBRS est d’environ 5 %, contre plus d’un tiers dans les enquêtes de victimation comme le NCVS).
  • Absence de distinction des substances : le NIBRS indique si l’auteur est sous l’influence de drogues en général, mais ne distingue pas le cannabis des autres stupéfiants.
  • Qualité variable des données : certains États rapportent très peu d’incidents liés à la drogue, suggérant des lacunes dans la collecte.
  • Données victimaires limitées : aucune information sur le revenu, l’éducation ou l’idéologie des victimes, ce qui restreint les analyses contextuelles.

Implications pour les politiques publiques

Cette étude apporte trois enseignements majeurs pour les décideurs publics et les criminologues :

  1. Infirmation des craintes sécuritaires : contrairement à certains discours alarmistes, la décriminalisation du cannabis n’augmente pas le nombre d’agressions domestiques.
  2. Un effet protecteur inattendu sur la gravité : elle réduit l’intensité des violences, probablement via un mécanisme de substitution à l’alcool, substance bien plus délétère en termes d’agressivité.
  3. L’intérêt d’une approche par réduction des risques : plutôt que de se focaliser uniquement sur l’éradication des violences (objectif souvent inaccessible à court terme), les politiques publiques gagneraient à intégrer des stratégies de réduction des dommages — ici, en influant sur les substances consommées par les auteurs potentiels.

L’étude de Kaplan et Goh ne prétend pas que le cannabis soit une solution à la violence domestique. Elle démontre en revanche que certaines politiques de régulation des substances peuvent avoir des effets collatéraux positifs sur la sévérité des violences subies par les victimes. En déplaçant le regard du nombre d’agressions vers leur intensité dommageable, elle ouvre une voie nouvelle pour la recherche criminologique et pour l’action publique.

Comme le soulignent les auteurs, des recherches complémentaires sont nécessaires pour affiner ces résultats — notamment en distinguant les types de substances, en intégrant des données plus fines sur les victimes et en élargissant le périmètre géographique et temporel. Mais une chose est sûre : l’hypothèse selon laquelle le cannabis pourrait, indirectement, « rendre les agressions moins dangereuses » mérite d’être prise au sérieux comme un objet de recherche rigoureux, et non comme une provocation.

Référence : Kaplan, J., & Goh, L. S. (2020). Physical Harm Reduction in Domestic Violence: Does Marijuana Make Assaults Safer? Journal of Interpersonal Violence*37*(7-8),

La violence entre partenaires intimes (VPI) demeure l’un des problèmes de santé publique et de sécurité les plus préoccupants dans les sociétés occidentales. En Australie, près d’une femme sur quatre déclare avoir subi, depuis l’âge de 15 ans, des violences physiques, sexuelles ou psychologiques de la part d’un partenaire actuel ou antérieur (ABS, 2017). À l’extrémité la plus grave, une femme est tuée en moyenne tous les onze jours par son conjoint ou ex‑conjoint (Bricknell, 2020). Face à cette ampleur, les politiques publiques ont massivement investi dans des dispositifs de prise en charge des auteurs – programmes de modification des comportements (Men’s Behaviour Change Programs), arrestations, ordonnances de protection –, mais les évaluations convergent : ces interventions n’apportent qu’une amélioration marginale par rapport à l’absence de traitement (Akoensi et al., 2013 ; Feder et al., 2008), et leur efficacité ne se manifeste que dans des circonstances très spécifiques, notamment lorsque les victimes ont quitté leur agresseur.

Ce constat d’échec relatif contraste pourtant avec une réalité empirique bien établie : de nombreux hommes violents cessent ou réduisent leurs comportements abusifs, souvent sans jamais avoir eu affaire à la justice ou à un programme thérapeutique. Dès lors, comment expliquer que la violence s’arrête, alors que les réponses institutionnelles peinent à produire des effets durables ? C’est à cette question que s’attèle l’ouvrage de Hayley BoxallReimagining Desistance from Male‑Perpetrated Intimate Partner Violence (2023), en proposant un changement de focale : et si les victimes‑survivantes elles‑mêmes jouaient un rôle central, jusqu’ici largement négligé, dans l’initiation et le maintien de la désistance ?

Les angles morts des théories de la désistance

La criminologie du parcours de vie a identifié trois grands cadres pour expliquer la cessation des activités délictuelles. Les modèles ontogénétiques mettent l’accent sur le vieillissement et la maturation physiologique, qui réduiraient la capacité à passer à l’acte. Les modèles sociogénétiques soulignent l’importance des « tournants » biographiques – mariage, emploi, paternité – qui, en créant des liens sociaux conventionnels, rendent la délinquance plus coûteuse. Enfin, les modèles agentiques placent l’individu au cœur du processus : sa capacité à réévaluer son existence, à transformer son identité et à se projeter dans un « soi redouté » le motive à changer (Paternoster & Bushway, 2009).

Ces théories, bien qu’heuristiques, présentent une lacune majeure : elles sont principalement construites à partir d’entretiens menés avec des hommes auteurs de délits contre les biens, et non avec des auteurs de violences conjugales. Or, la VPI possède des caractéristiques singulières qui la distinguent profondément des infractions acquisitives. D’une part, elle est motivée par des logiques de pouvoir, de contrôle et d’expression d’une masculinité hégémonique, bien éloignées du calcul coût‑bénéfice qui prévaut dans les vols ou les cambriolages. D’autre part, et c’est le point le plus décisif, la VPI s’inscrit dans une relation dyadique : elle se déroule dans l’intimité du couple, implique des interactions continues entre la victime et l’auteur, et confère à la première une connaissance fine des déclencheurs et des modes opératoires du second. Comme le souligne Boxall (p. 14), « comprendre la VPI implique nécessairement d’examiner les deux individus, leurs interactions et la signification de la violence dans le contexte de la relation ».

En dépit de ces données, les travaux sur la désistance ont systématiquement négligé le rôle des victimes. Cette cécité théorique n’est pas anodine : elle conduit à sous‑estimer le travail considérable que les victimes‑survivantes accomplissent au quotidien pour tenter d’infléchir le comportement de leur partenaire violent.

Une enquête au plus près des expériences féminines

Pour combler ce vide, Boxall a mené des entretiens semi‑directifs approfondis auprès de 40 femmes résidant dans le Territoire de la capitale australienne et ses environs, âgées de 18 à 72 ans, et ayant toutes subi des violences de la part d’un partenaire masculin. L’échantillon, recruté via les réseaux sociaux et les médias traditionnels, se distingue par sa diversité socioprofessionnelle : la majorité des participantes occupaient un emploi (souvent dans les services publics, la santé ou l’éducation), et près de la moitié étaient diplômées de l’université. Ce profil, inhabituel dans les études sur la VPI qui recrutent généralement en centres d’hébergement ou via la justice, permet de saisir des expériences souvent invisibilisées, celles de femmes qui ne sollicitent pas – ou pas encore – d’aide institutionnelle.

La désistance a été définie comme « la cessation ou la réduction significative des comportements violents pendant une période d’au moins six mois, alors que la relation entre la victime‑survivante et l’auteur était maintenue » (p. 40). Quinze participantes ont connu une telle période de désistance, tandis que vingt‑cinq ont vu la violence persister ou s’aggraver.

Des stratégies variées, souvent déployées seules et dans l’urgence

L’analyse des récits fait apparaître trois grandes catégories de stratégies mises en œuvre par les femmes.

1. Stratégies centrées sur leur propre comportement : la conformité (« être la partenaire parfaite ») et l’évitement des déclencheurs sont les plus fréquemment citées. Il s’agit, par exemple, de ne pas contester le partenaire, de sublimer ses propres besoins, de réguler ses émotions ou de limiter ses relations sociales pour ne pas susciter de jalousie. Ces stratégies, bien que perçues comme passives par les intéressées elles‑mêmes, sont en réalité le fruit d’une adaptation fine et d’une hypervigilance constante.

2. Stratégies visant à modifier le comportement du partenaire : certaines femmes ont tenté de parler de la violence et de son impact, d’autres ont demandé à leur conjoint de consulter un professionnel, ou ont cherché à établir des limites claires (par exemple, refuser d’avoir des relations sexuelles, menacer de quitter la relation).

3. Recours à des tiers : l’entourage familial et amical, mais aussi les services de conseil conjugal, la police ou les services sociaux ont été sollicités, même si ces démarches se sont souvent heurtées à des réponses de déni, de minimisation ou de blame envers les victimes. Boxall souligne que « pour de nombreuses participantes, les membres de la famille du partenaire, et parfois même leurs propres proches, ont minimisé la violence ou ont encouragé la compliance » (p. 96‑98).

Les mécanismes de la désistance : une pluralité de voies

Chez les quinze femmes ayant connu une désistance, plusieurs mécanismes ont été identifiés, souvent combinés.

  • L’augmentation des conséquences : menacer de partir, de porter plainte, ou rendre la violence plus risquée (par exemple, en impliquant un tiers protecteur) a pu dissuader certains auteurs. Imogen, par exemple, attribue l’arrêt des violences à son premier appel à la police, qui a « choqué » son partenaire (p. 111).
  • Le gardien capable : dans certains cas, la présence d’un tiers (fils adolescent, chien de garde) a physiquement dissuadé l’agresseur, en augmentant le coût et le risque de l’agression (p. 112‑113).
  • L’apaisement du besoin de contrôle : en se conformant aux exigences du partenaire, certaines femmes ont temporairement satisfait son désir de domination, ce qui a entraîné une accalmie dans les violences physiques, mais souvent au prix d’une aggravation des violences psychologiques ou coercitives.
  • L’atténuation des facteurs de stress : réduire les sources de tension (financières, professionnelles, liées à la garde des enfants) a également contribué à désamorcer certains épisodes violents.
  • L’évocation d’un « soi redouté » : dans quelques cas, la prise de conscience par l’auteur qu’il risquait de devenir comme son propre père violent a déclenché un processus de changement (p. 121‑122).

Ces mécanismes ne sont pas exclusifs et s’articulent souvent entre eux. Surtout, ils révèlent que la désistance n’est pas un phénomène univoque : la plupart des femmes n’ont connu qu’une cessation partielle de la violence (par exemple, arrêt des violences physiques mais persistance des violences psychologiques ou sexuelles), et huit d’entre elles ont vu la violence reprendre après une période d’accalmie. La désistance se présente donc comme un processus marqué par des allers‑retours, des rémissions et des rechutes, ce qui invite à dépasser les définitions trop rigides de la désistance primaire (p. 155‑156).

La « désistance par défaut » : un concept critique

L’une des contributions les plus stimulantes de l’ouvrage est la notion de désistance par défaut (desistance by default, empruntée à Paternoster & Bushway, 2009). Dans plusieurs cas, la réduction de la violence ne résultait pas d’une transformation identitaire de l’auteur, mais uniquement du travail d’adaptation et de contrôle exercé par la femme. Boxall formule cette interrogation : « la question se pose de savoir si l’on peut véritablement parler de désistance lorsque son maintien repose largement sur l’hypervigilance, la conformité et le travail des victimes‑survivantes » (p. 124‑126). Cette désistance « en trompe‑l’œil » souligne les limites des définitions purement comportementales et plaide pour une prise en compte des dimensions cognitives et relationnelles, tant du côté de l’auteur que de la victime.

Implications théoriques et pratiques

Les résultats de cette étude invitent à une révision en profondeur des modèles explicatifs de la désistance.

Sur le plan théorique, ils confirment que les processus de désistance ne sauraient être compris sans intégrer la dimension dyadique et le rôle actif des victimes. Boxall montre que les stratégies des femmes sont éminemment cohérentes avec les mécanismes identifiés par la théorie de la désistance (augmentation des coûts, évocation du soi redouté, rôle des liens sociaux), mais qu’elles n’opèrent que si elles sont perçues comme légitimes par l’auteur. Or, dans un contexte de violence conjugale, la légitimité de la parole de la femme est structurellement compromise par les rapports de domination masculine. Dès lors, l’efficacité des stratégies dépend moins de leur nature intrinsèque que de la manière dont l’auteur les interprète – et cette interprétation est elle‑même conditionnée par ses propres dispositions, ses croyances et sa motivation à changer (p. 162‑164).

Sur le plan pratique, ces constats dessinent des pistes d’action novatrices :

  • Former les professionnels (policiers, conseillers conjugaux, travailleurs sociaux) à reconnaître et à valoriser le travail de désistance effectué par les femmes, sans pour autant les responsabiliser de la violence.
  • Développer des dispositifs d’accompagnement des couples qui ne se réduisent pas à une injonction à quitter le partenaire, mais qui offrent un espace sécurisé pour négocier les limites et soutenir les changements comportementaux, à condition que ces dispositifs soient encadrés par des professionnels formés à la dynamique des violences conjugales.
  • Intégrer les proches et les réseaux sociaux dans les interventions, car ils peuvent soit renforcer la violence (par le déni ou la minimisation), soit au contraire jouer un rôle de « gardien capable » et de soutien à la désistance.
  • Promouvoir la justice restaurative comme alternative ou complément aux réponses pénales, en offrant aux victimes la possibilité de confronter l’auteur à l’impact de ses actes et de participer à la co‑construction d’un processus de réparation (p. 151‑152).

Limites de l’étude et perspectives

L’auteure reconnaît plusieurs limites : l’absence de femmes autochtones dans l’échantillon, le biais de rappel possible chez certaines participantes ayant quitté leur agresseur depuis plusieurs années, et le fait que les récits ne reflètent que la perception des victimes, sans corroboration par les auteurs eux‑mêmes (p. 48‑49). Ces réserves n’enlèvent rien à la portée heuristique des résultats, mais appellent à des recherches complémentaires associant les deux membres du couple pour saisir pleinement la co‑construction de la désistance.

Conclusion

L’ouvrage de Hayley Boxall constitue une contribution majeure à la criminologie de la désistance. En donnant la parole aux victimes‑survivantes, il déplace le regard et met en lumière un travail invisible, quotidien, souvent épuisant, mais néanmoins crucial pour la réduction des violences. Il rappelle avec force que la désistance n’est pas un chemin solitaire, mais une voie que les auteurs et les victimes empruntent ensemble, dans un jeu d’interactions où le pouvoir et la vulnérabilité se mêlent inextricablement. Comme le souligne Boxall en écho aux propos d’une participante, « le public ne parle pas de la façon dont les femmes gèrent la situation. Ce qu’ils disent, c’est : “Si vous n’aimez pas ça, vous partez”. Partir, et aller où ? » (p. 16). En cessant de réduire les victimes à leur statut de victimes passives, et en reconnaissant leur agentivité, nous pourrons peut‑être enfin concevoir des réponses qui ne se contentent pas de punir, mais qui accompagnent durablement la sortie de la violence.

Référence principale : Boxall, H. (2023). Reimagining Desistance from Male‑Perpetrated Intimate Partner Violence: The Role and Experiences of Female Victim‑Survivors. Springer.

Le mensonge constitue un comportement à la fois universel et paradoxal : socialement réprouvé dans son principe, il est pourtant couramment mobilisé dans les interactions quotidiennes, que ce soit pour préserver les liens sociaux, protéger autrui ou, à l’inverse, servir des intérêts personnels. Si la plupart des individus mentent à des degrés divers au cours de leur développement, une fraction minoritaire – estimée à environ 5 % de la population – adopte des conduites de mensonge « atypiques », caractérisées par un caractère excessif, impulsif, ludique ou dépourvu de motif clairement identifiable. Ce type de malhonnêteté, qui tranche avec les mensonges dits « blancs » ou socialement adaptatifs, soulève des questions fondamentales pour la criminologie développementale : dans quelle mesure le mensonge atypique persiste-t-il au-delà de l’adolescence ? Quels facteurs écologiques – parentaux, peer-based et individuels – favorisent ou, au contraire, entravent cette persistance ?

L’étude de Decrop et collaborateurs (2025), publiée dans le Journal of Research on Adolescence, apporte un éclairage sur ces questions en mobilisant le concept de «désistance écologique». En s’appuyant sur des données longitudinales, les auteurs examinent les trajectoires de mensonge atypique chez des adolescents judiciarisés suivis jusqu’à l’âge de 26 ans, et identifient les facteurs de risque et de protection qui en conditionnent l’évolution.

Cadre méthodologique : le Pathways to Desistance Study

L’étude repose sur un échantillon de 1 354 participants, dont 86,41 % de sexe masculin, âgés en moyenne de 16,04 ans au moment de l’évaluation initiale. La composition ethnique de l’échantillon est la suivante : 41,5 % de participants noirs, 33,5 % hispaniques, 20,2 % blancs et 4,8 % issus d’autres groupes ethniques. Les données proviennent du Pathways to Desistance Study, une enquête longitudinale menée aux États-Unis auprès de jeunes délinquants graves, suivis sur onze points de mesure répartis sur sept années, entre 2000 et 2010. Ce dispositif méthodologique permet d’appréhender les dynamiques évolutives du mensonge atypique sur une période charnière du développement, couvrant l’adolescence tardive et le début de l’âge adulte (14 à 26 ans).

Résultats principaux : facteurs de risque et de protection

Les analyses révèlent que les trajectoires de mensonge atypique ne sont pas uniformes : certains individus présentent des scores élevés et persistants tout au long de la période observée, tandis que d’autres voient ces conduites diminuer avec l’âge. Cette hétérogénéité est significativement associée à un ensemble de facteurs écologiques.

Facteurs de risque. Trois variables sont corrélées à une persistance accrue du mensonge atypique : l’hostilité parentale, l’influence antisociale des pairs et la perception du « frisson du crime » (perceived thrill of crime). Ces résultats convergent avec les travaux antérieurs sur la délinquance juvénile, qui soulignent le rôle des dynamiques familiales conflictuelles et des pairs déviants dans le maintien des conduites antisociales.

Facteurs de protection. À l’inverse, trois variables protectrices sont associées à une diminution du mensonge atypique : la chaleur parentale, la résistance à l’influence des pairs et la maturité psychosociale. Ces facteurs semblent agir comme des leviers de désistance, en favorisant l’internalisation de normes pro-sociales et en renforçant les capacités d’autorégulation.

L’étude met également en évidence que certains facteurs sont plus fortement liés que d’autres à la croissance du mensonge atypique – c’est-à-dire à son augmentation au cours du temps –, ouvrant ainsi des pistes d’intervention ciblées.

Discussion : vers une désistance écologique du mensonge

Le concept de « désistance écologique », central dans l’approche des auteurs, invite à dépasser une lecture purement individuelle du mensonge pour l’inscrire dans un système d’interactions entre l’individu et son environnement social. Les résultats suggèrent que la persistance ou la diminution du mensonge atypique ne relève pas seulement de traits de personnalité stables, mais résulte de la synchronie – ou de l’asynchronie – entre les contextes de développement (familial, peer-based, communautaire) et les ressources psychosociales du sujet.

Cette perspective rejoint les travaux antérieurs menés dans le cadre du Pathways to Desistance Study, qui ont montré que les individus présentant des traits psychopathiques élevés – notamment la manipulation, l’impulsivité et l’irresponsabilité – sont plus susceptibles de maintenir des niveaux élevés de mensonge atypique à l’âge adulte, et d’y associer des conduites délictuelles et des usages de substances. L’originalité de l’étude de Decrop et al. réside toutefois dans l’accent mis sur les facteurs relationnels et contextuels, qui offrent des leviers d’action potentiels pour les politiques de prévention.

Pistes d’intervention

D’un point de vue criminologique, ces résultats invitent à considérer le mensonge atypique non comme un simple symptôme individuel, mais comme un marqueur développemental de vulnérabilité, dont la trajectoire est modulable par l’environnement social. Les programmes visant à promouvoir l’honnêteté devraient ainsi intégrer des composantes multidimensionnelles :

  • Soutien à la parentalité : renforcer la chaleur et la cohérence éducative, tout en réduisant les comportements hostiles.
  • Médiation par les pairs : développer des compétences de résistance à l’influence négative des pairs, notamment par des interventions en milieu scolaire ou communautaire.
  • Renforcement de la maturité psychosociale : favoriser l’acquisition de compétences décisionnelles et émotionnelles, par des programmes d’éducation socio-émotionnelle.

Les auteurs soulignent en outre que ces interventions gagneraient à être déployées précocement, dès l’adolescence, afin d’infléchir les trajectoires avant qu’elles ne se stabilisent à l’âge adulte.

Conclusion

L’étude de Decrop et al. (2025) apporte une contribution significative à la compréhension des trajectoires de mensonge atypique, en mobilisant une approche écologique et longitudinale. Elle démontre que la persistance de ce type de malhonnêteté est étroitement liée à un déséquilibre entre facteurs de risque et de protection dans les sphères familiale, peer-based et individuelle. En mettant en lumière la dimension développementale et contextuelle du mensonge, elle offre aux criminologues et aux praticiens des repères empiriquement fondés pour concevoir des stratégies de prévention et d’intervention adaptées aux périodes critiques de la vie.

Référence

Decrop, R., Rodgers, E. L., Cho, S. J., Briones, A., Beardslee, J., & Cauffman, E. (2025). Pathways to honesty: Exploring the ecological desistance of atypical lying features. Journal of Research on Adolescence, 36(1), e70130. 

Depuis plusieurs décennies, la criminologie s’efforce de comprendre les mécanismes sous‑jacents à la victimisation, en particulier le rôle du self‑control (maîtrise de soi). La théorie du self‑control de Gottfredson et Hirschi (1990, 2019) postule que les individus dotés d’une faible maîtrise de soi sont davantage exposés aux comportements à risque et, par conséquent, à la victimisation. Toutefois, les instruments traditionnels de mesure – échelles auto‑déclarées (comme l’échelle de Grasmick) et tests psychométriques – ont fait l’objet de critiques récurrentes, notamment en raison de leur caractère tautologique : ils tendent à définir le self‑control par ses conséquences comportementales.

Dans ce contexte, un article récemment publié dans la revue Victims & Offenders propose une approche méthodologique novatrice : l’utilisation de la réalité virtuelle (RV) pour observer directement les comportements de gestion du risque et prédire la victimisation. Cette recherche, menée par Edoardo Cocco et Julien Chopin, ouvre des perspectives prometteuses pour renouveler l’étude empirique du self‑control en criminologie.

Une méthodologie immersive pour contourner les biais traditionnels

L’étude repose sur un principe simple mais puissant : plutôt que de demander aux participants d’évaluer eux‑mêmes leur propension à prendre des risques, les chercheurs les plongent dans un environnement virtuel urbain dans lequel ils doivent effectuer des choix de navigation. Le scénario, standardisé pour tous les participants, permet d’isoler les comportements d’évitement du risque tout en minimisant les facteurs confondants tels que les habitudes de déplacement ou les contraintes immédiates.

Cette approche présente plusieurs avantages méthodologiques majeurs. D’une part, elle permet une observation directe des prises de décision dans un environnement contrôlé mais plausible, échappant aux biais de désirabilité sociale inhérents aux questionnaires. D’autre part, elle offre la possibilité de séparer les processus décisionnels des motivations externes, offrant ainsi une vision plus fine du self‑control. En cela, la RV répond aux critiques adressées aux mesures traditionnelles et propose un indicateur comportemental plus proche de la réalité théorique du self‑control.

Résultats principaux : une validation partielle de la théorie

Les résultats de l’étude apportent un éclairage nuancé sur la relation entre self‑control et victimisation.

1. Une corrélation significative pour la victimisation physique

Les participants qui adoptaient des comportements d’évitement du risque moins fréquents dans l’environnement virtuel rapportaient des taux plus élevés de victimisation physique et globale. Ce résultat confirme l’hypothèse principale de l’étude (H1) et soutient la théorie générale du self‑control : une faible maîtrise de soi, observée in vivo par le biais de la RV, est associée à une exposition accrue aux situations dangereuses et, partant, à une victimisation plus fréquente.

2. Une distinction fondamentale entre victimisation physique et en ligne

En revanche, la RV n’a pas montré de lien significatif entre les comportements d’évitement du risque observés et la victimisation en ligne. Ce constat, qui contredit certaines études antérieures, suggère que les mécanismes reliant le self‑control à la victimisation diffèrent selon le contexte. La victimisation physique semble davantage influencée par des indices environnementaux visibles – désordre physique et social – qui étaient au cœur du scénario virtuel. À l’inverse, la victimisation en ligne ferait intervenir des caractéristiques propres aux individus, comme leur vulnérabilité numérique.

Cette divergence souligne la nécessité de développer des mesures comportementales adaptées à chaque type de crime. Comme le notent les auteurs, des expériences conçues spécifiquement pour l’espace numérique permettraient de mieux saisir les dynamiques propres à la victimisation en ligne.

3. Des facteurs contextuels significatifs

L’étude met également en évidence plusieurs facteurs contextuels :

  • Le genre : les femmes ont montré des niveaux plus élevés d’évitement du risque et ont rapporté des taux de victimisation inférieurs, ce qui est cohérent avec la littérature existante sur la peur du crime et les comportements préventifs.

  • Le jeu vidéo : une corrélation positive a été observée entre la pratique régulière du jeu vidéo et la victimisation. Si ce résultat peut sembler contre‑intuitif – les joueurs passant davantage de temps à l’intérieur – il rejoint des études antérieures suggérant que le jeu excessif est associé à une baisse du self‑control et à une irritabilité accrue.

  • L’âge : les participants plus âgés, ayant accumulé davantage d’expériences au cours de leur vie, ont rapporté des taux de victimisation plus élevés, ce qui correspond à une mesure de prévalence sur l’ensemble de la vie.

Implications théoriques et pratiques

Sur le plan méthodologique

Cette recherche confirme le potentiel de la RV comme outil innovant pour la recherche criminologique. En offrant la possibilité d’observer des comportements dans des environnements standardisés, elle permet de dépasser les limites des mesures auto‑déclarées et d’apporter une validation comportementale aux construits théoriques. Comme le soulignent les auteurs, cette approche répond à des critiques anciennes et offre une perspective plus précise et plus fondée sur la théorie.

Sur le plan théorique

L’étude enrichit la compréhension du self‑control en victimologie en montrant comment celui‑ci interagit avec les indices environnementaux pour façonner l’exposition au risque. La distinction entre victimisation physique et en ligne ouvre la voie à une théorisation plus fine des mécanismes à l’œuvre dans différents contextes criminels.

Sur le plan pratique

Du point de vue appliqué, la RV pourrait servir à développer des programmes d’intervention visant à réduire la victimisation. La capacité à simuler des environnements dangereux et à observer les comportements des participants offre une opportunité unique de former les individus à reconnaître et éviter les situations à risque. Les auteurs insistent toutefois sur le fait qu’il ne s’agit pas de blâmer la victime, mais de fournir aux services d’aide aux victimes des outils pour réduire la victimisation répétée.

Enfin, ces résultats peuvent éclairer les politiques publiques en matière de prévention situationnelle : si les individus à faible self‑control peuvent être guidés par des expériences virtuelles vers des choix plus sûrs, il est possible d’envisager des stratégies de prévention transposables dans les espaces urbains réels.


Limites et perspectives

Les auteurs reconnaissent plusieurs limites à leur étude :

  1. La durée de la simulation : limitée à trois choix de trajectoire pour éviter le mal des simulateurs, elle a pu simplifier à l’excès la relation entre évitement du risque et victimisation.
  2. L’échantillon : composé majoritairement d’étudiants universitaires, ce qui limite la généralisabilité des résultats.
  3. La validité écologique : l’environnement virtuel, bien que standardisé, ne reproduit pas toute la complexité des situations réelles, où les décisions sont influencées par des habitudes, des contraintes de temps ou des besoins immédiats.
  4. L’abstraction de facteurs sociaux et culturels : la RV neutralise certains éléments contextuels (interactions sociales, pressions situationnelles) qui peuvent pourtant jouer un rôle déterminant.

Pour pallier ces limites, les auteurs suggèrent plusieurs pistes de recherche futures :

  • diversifier les échantillons en incluant des individus de différents âges, milieux socio‑économiques et contextes culturels ;
  • intégrer des méthodes complémentaires (questionnaires détaillés, entretiens, méthode de verbalisation rétrospective) pour enrichir la compréhension contextuelle des comportements observés en RV ;
  • développer des scénarios virtuels plus dynamiques et variés, notamment pour simuler des interactions numériques et mieux appréhender la victimisation en ligne.
  • Conclusion

L’étude de Cocco et Chopin (2025) marque une étape importante dans le renouvellement des méthodes de recherche en criminologie. En démontrant la faisabilité et l’utilité de la réalité virtuelle pour mesurer le self‑control et prédire la victimisation, elle ouvre la voie à une criminologie plus comportementale, plus fine et plus proche des processus décisionnels réels. Si des limites subsistent , les perspectives offertes par cette approche sont considérables, tant pour la recherche fondamentale que pour les applications pratiques en matière de prévention et d’intervention.

Comme le résument les auteurs, l’enjeu est désormais de développer des scénarios virtuels plus diversifiés et d’intégrer des méthodes complémentaires pour saisir toute la complexité des mécanismes de victimisation. La réalité virtuelle, loin d’être un simple gadget technologique, s’impose comme un outil sérieux et prometteur pour la criminologie du XXIe siècle.