Printemps 2020. Alors que le monde s’arrête, les prisons françaises connaissent un mouvement inédit : entre mars et juin 2020, la population carcérale chute de près de 13 300 détenus, soit une baisse historique de −20 %. Une « vidange sanitaire » sans précédent, rendue nécessaire par la menace du virus dans des établissements lourdement surpeuplés.
L’annonce de ces libérations anticipées suscite immédiatement une vague d’inquiétude. Des voix médiatiques et politiques s’élèvent pour prédire une « vague criminelle » imminente. Pourtant, les travaux empiriques menés depuis 2020 brossent un tableau radicalement différent : dans la majorité des juridictions observées, les taux de récidive des personnes libérées pendant les confinements sont restés équivalents, voire inférieurs, à ceux des cohortes pré-pandémiques.
Que nous apprend cette expérience naturelle sur le lien entre fin de peine anticipée, surpopulation carcérale et récidive ? Et comment ces données invitent-elles à repenser les dogmes de la politique pénale ?
Les données empiriques — Une récidive sous contrôle
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Entre le 16 mars et le 11 mai 2020, sur une baisse globale de la population carcérale française de 12 959 détenus, seuls 3 288 condamnés ont bénéficié d’une réduction supplémentaire de peine exceptionnelle et 1 714 d’une assignation à domicile de fin de peine. Les mesures, strictement encadrées, étaient réservées aux profils présentés comme les moins risqués. Le résultat est sans appel : lors de la première vague, seule une trentaine de réincarcérations ont été recensées parmi les personnes libérées de manière anticipée. La garde des Sceaux de l’époque s’était d’ailleurs félicitée du « peu d’échecs » observés.
Aux États-Unis, l’Oregon constitue un cas d’école particulièrement documenté. Sur 963 personnes dont la peine a été commuée par la gouverneure Kate Brown entre juillet 2020 et octobre 2021 (principalement des détenus vulnérables sur le plan médical ou en fin de peine), une étude de l’Oregon Criminal Justice Commission a suivi les 266 premières libérations. Dans l’année suivant leur sortie, 18 % ont été arrêtées, 8 % ont été condamnées pour un nouveau délit et seulement 2 % ont été réincarcérées. Ces chiffres sont similaires à ceux de la cohorte de 2019 ayant bénéficié d’une libération conditionnelle classique. Comme l’a résumé Ken Sanchagrin, directeur exécutif de la Commission : « Il ne semble pas que le fait d’être libéré plus tôt pour ces personnes ait eu un quelconque impact négatif en termes de taux de récidive plus élevés que ce à quoi nous nous attendrions normalement ».
Dans le Minnesota, une évaluation du programme de libération anticipée mis en place au printemps 2020 a comparé 158 individus libérés pendant la pandémie à une cohorte témoin de sorties standards. Les analyses de régression de Cox ont révélé que les personnes libérées de manière anticipée n’étaient ni plus ni moins susceptibles d’être réarrêtées ou renvoyées en détention pour violation de contrôle. L’étude conclut que ces libérations « ne se sont pas faites au prix de la sécurité publique ».
À l’international, les résultats convergent. En Belgique, durant la première vague, 221 détenus ont bénéficié d’une libération anticipée, avec seulement 10 cas de récidive recensés. En Afrique du Sud, la libération sous contrôle judiciaire de 19 000 détenus a été ordonnée en mai 2020, tandis qu’en Indonésie, environ 18 000 personnes ont quitté les établissements pénitentiaires au début de la crise sanitaire sans provoquer le chaos annóancé.
Typologie des retours en détention
Un élément clé nuance le tableau : la majorité des retours en détention observés aux États-Unis ne résultaient pas de nouvelles infractions, mais de violations administratives des obligations de contrôle (parole/probation). En France, les réincarcérations recensées concernaient quasi exclusivement des manquements aux obligations fixées par l’ordonnance — et non des passages à l’acte violents.
Les mécanismes criminologiques — Pourquoi le désastre annoncé n’a pas eu lieu
Lorsqu’un État décide de faire sortir des milliers de détenus en quelques semaines, le réflexe sécuritaire craint une poussée mécanique de la délinquance. Pourtant, l’analyse criminologique montre que la stabilité des taux de récidive observée en 2020 s’explique par la combinaison de trois facteurs structurels.
1. L’effet de filtre : une sélection stricte des profils
L’idée selon laquelle les portes des prisons se sont ouvertes « de façon indifférenciée » est un mythe tenace. Les ordonnances d’urgence reposaient sur des critères d’exclusion extrêmement stricts :
- Exclusion systématique des profils à fort risque : les auteurs de crimes violents, d’actes de terrorisme, d’agressions sexuelles et de violences intrafamiliales étaient formellement exclus des régimes de libération anticipée.
- Ciblage des reliquats de peine : les mesures visaient principalement les personnes arrivant au terme de leur peine, souvent avec moins de 2 à 6 mois restant à purger.
- Garanties matérielles : les sortants devaient justifier d’un hébergement stable afin d’éviter l’errance et la précarité immédiate sur la voie publique.
Les individus libérés appartenaient donc déjà à une cohorte statistique à faible risque intrinsèque de récidive violente.
2. La théorie des activités de routine : l’effondrement des opportunités
Développée par Marcus Felson et Lawrence Cohen (1979), la théorie des activités de routine (routine activity theory) pose qu’un crime se produit lorsqu’il y a convergence dans le temps et l’espace de trois éléments : un auteur motivé, une cible intéressante et l’absence d’un gardien capable.
Le confinement strict a bouleversé cette dynamique en neutralisant les opportunités criminelles :
- Rareté des cibles dans l’espace public : la fermeture des commerces, des bars et des transports, ainsi que le généralisation du télétravail, ont drastiquement réduit les opportunités de vols à l’étalage, de cambriolages résidentiels ou d’agressions de rue.
- Omniprésence des « gardiens » : la présence policière accrue pour le contrôle des attestations et le confinement des citoyens à domicile ont renforcé la surveillance passive de l’espace public comme du milieu résidentiel.
Même si un individu libéré conservait une inclination au passage à l’acte, l’environnement social immédiat offrait très peu d’opportunités de concrétisation.
3. La neutralité criminogène des derniers mois de peine
Cette expérience naturelle a apporté une preuve empirique majeure à la sociologie pénale : écourter une peine de prison de quelques semaines ou de quelques mois n’augmente pas la dangerosité d’un individu.
En matière de déflation carcérale, la détention produit un effet de seuil : les derniers mois d’une peine d’emprisonnement purgés en cellule n’apportent aucun bénéfice dissuasif supplémentaire, mais accentuent la désinsertion sociale. En libérant les personnes à 2, 4 ou 6 mois de leur terme théorique, les autorités judiciaires n’ont pas altéré leur trajectoire de réinsertion : elles ont simplement évité la surpopulation carcérale au moment où le risque infectieux était maximal.
Angles morts et enseignements pour la politique pénale
Le coût humain du confinement : une réinsertion entravée
Même si la récidive est restée basse, les études qualitatives — comme celle menée par Laura Abrams et ses collègues (2023) — montrent que les sortants ont subi de plein fouet les conséquences du confinement. Dans une enquête longitudinale auprès de 15 jeunes adultes (18-25 ans) en réinsertion pendant la pandémie, les participants ont décrit comment la fermeture des structures de formation, des programmes d’emploi et des services sociaux a constitué un obstacle majeur à leur parcours. Paradoxalement, le confinement a également limité leur exposition aux influences négatives et facilité le respect de leurs obligations probatoires. Comme le résument les auteurs, ces jeunes adultes considéraient que la pandémie avait eu un « impact relativement minime sur leur vie comparé au poids des défis habituels de la réinsertion et des exigences probatoires ».
Un argument pour la régulation carcérale
Ces données permettent de déconstruire l’idée reçue selon laquelle réguler la population carcérale par des libérations anticipées met systématiquement en danger la sécurité publique. Comme l’a souligné la National Commission on COVID-19 and Criminal Justice (2020), la crise a mis en évidence la nécessité de créer des mécanismes de « soupape de sécurité » (safety valve) pour réguler les effectifs, de diversifier les réponses pénales au-delà de l’enfermement et de développer des alternatives communautaires soutenues.
L’expérience du Covid-19 démontre la faisabilité d’une déflation pénitentiaire rapide, à condition qu’elle soit ciblée, encadrée et assortie de garanties. La remontée spectaculaire de la population carcérale française après le point bas de juin 2020 — plus de 10 000 détenus supplémentaires en 14 mois, battant ensuite record sur record — invite à une réflexion urgente sur la soutenabilité du modèle carcéral actuel.
Conclusion
La crise sanitaire de 2020 a constitué une expérience naturelle inédite pour la criminologie. Elle a permis de valider empiriquement ce que les travaux sur le modèle Risque-Besoin-Réceptivité (RBR) et la désistance suggéraient déjà : des libérations anticipées, lorsqu’elles ciblent des profils évalués à bas risque et s’accompagnent de conditions claires, ne provoquent pas d’explosion de la délinquance.
Ces résultats ne préconisent pas une libéralisation aveugle ou désordonnée du système pénitentiaire. Ils invitent en revanche à repenser le dogme du « tout-carcéral » et à envisager des alternatives pérennes à la surpopulation : recours accru aux aménagements de peine, renforcement des moyens du milieu ouvert pour accompagner la sortie, et instauration d’un mécanisme fluide de régulation des flux carcéraux.
Références bibliographiques
- Abrams, L. S., Reed, T. A., Bondoc, C., Acosta, D. R., Murillo, M., & Barnert, E. S. (2023). « « It was there when I came home »: Young adults and jail reentry in the context of COVID-19 ». American Journal of Criminal Justice, 48(3), 767-785.
- Cohen, L. E., & Felson, M. (1979). « Social change and crime rate trends: A routine activity approach ». American Sociological Review, 44(4), 588-608.
- Council on Criminal Justice (2020). National Commission on COVID-19 and Criminal Justice: Experience to Action. Washington, DC.
- McNeeley, S. (2023). « The effects of vocational education on recidivism and employment among individuals released before and during the COVID-19 pandemic ». International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 67(15), 1547-1564.
- Minnesota Department of Corrections (2022). The Benefits of Hindsight and Modern Risk Assessment Tools: An Evaluation of Minnesota’s COVID-19 Early Release Program
- Observatoire des disparités dans l’accès à la justice pénale (2021). L’impact du COVID-19 sur la population carcérale : un choc massif mais très hétérogène.
- Oregon Criminal Justice Commission (2022). Preliminary report on recidivism of individuals released early during the COVID-19 pandemic.
- Sénat français (2021). Suivi des individus libérés en raison de leurs courtes peines (Question écrite n° 14951). JO Sénat, 25 novembre 2021.
- La Libre Belgique (2021). « 135 détenus libérés anticipativement lors de la seconde vague ». 12 janvier 2021.

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