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La relation entre victimisation durant l’enfance et délinquance à l’adolescence constitue un champ d’étude majeur en criminologie. De nombreuses recherches ont démontré que les jeunes ayant subi des abus ou des traumatismes précoces sont plus susceptibles de développer des comportements antisociaux ou criminels ultérieurement (Jennings et al., 2012; Widom, 1989). Ce phénomène est connu sous le nom de victim-offender overlap (chevauchement victime-délinquant).

Mais une question plus fine a émergé récemment dans la littérature : cette relation est-elle généralisée ou spécifique ? Autrement dit, un enfant victime d’abus sexuel est-il plus susceptible de devenir un délinquant sexuel plutôt qu’un simple consommateur de drogues ? C’est cette question que se propose d’examiner l’étude de Miley, Fox, Muniz et al. (2020), à travers une analyse rigoureuse menée sur une large population de jeunes délinquants en Floride.

Cadre théorique : Généralité vs. spécificité dans le chevauchement victime-délinquant (VO overlap)

Historiquement, les recherches ont montré que toute forme de victimisation augmente le risque de toute forme de délinquance. Par exemple, Loeber et Farrington (2000) ont établi que les abus pendant l’enfance sont corrélés à un taux élevé de comportements antisociaux à l’adolescence. Cette approche s’inscrit dans des théories comme celle du contrôle de soi (Gottfredson & Hirschi, 1990), selon laquelle une socialisation déficiente (souvent due à des abus) compromet le développement de mécanismes d’autocontrôle, favorisant à la fois la victimisation et l’implication dans la criminalité.

En parallèle, plusieurs travaux récents défendent une spécificité dans ce lien. Selon cette hypothèse, certaines formes précises de victimisation prédisent des formes spécifiques de délinquance. Par exemple, Felson & Lane (2009) et Fox (2017) ont observé que les abus sexuels augmentaient particulièrement le risque de comportements sexuels déviants. De même, witnessing parental substance abuse semble fortement corrélé à l’usage ultérieur de drogues (Chassin et al., 1999; Hussong et al., 2008).

Cette logique rejoint la théorie de l’apprentissage social (Akers, 2011), où les comportements délinquants sont acquis par imitation : les jeunes exposés à certaines formes de violence ou de transgression apprennent ces comportements comme réponses normales à leur environnement.

L’étude de Miley et al. (2020) : Méthodologie

L’étude repose sur un échantillon massif de 64 329 jeunes délinquants en Floride, suivis par le Department of Juvenile Justice. Ces adolescents ont été soumis à un outil d’évaluation des risques nommé PACT (Positive Achievement for Change Tool), croisant auto-déclarations, dossiers judiciaires et enquêtes sociales.

Variables indépendantes (victimisation)

Trois formes précises de victimisation ont été analysées :

  • Abus physique
  • Abus sexuel
  • Exposition à la consommation de drogues ou d’alcool à la maison

Variables dépendantes (délinquance)

Trois catégories de comportements délinquants ont été étudiées :

  • Violence (agression, coups, homicides, etc.)
  • Délits sexuels
  • Usage ou vente de drogues

Des variables de contrôle ont également été intégrées : genre, race, statut socioéconomique, troubles psychologiques, négligence émotionnelle/physique, faible empathie, fréquentation de pairs délinquants, etc.

Résultats : des associations spécifiques claires

Les auteurs ont utilisé des modèles de régression logistique multivariée, ajustés pour les variables de confusion.

1. Abus physique → Violence

Les jeunes ayant subi des abus physiques présentent un risque accru de 55 % de commettre des actes violents (OR = 1,55, p < .001). Cette relation persiste même en contrôlant d’autres facteurs comme l’empathie ou l’exposition à la violence domestique.

2. Abus sexuel → Délits sexuels

L’association la plus forte de l’étude : les victimes d’abus sexuels sont 3,6 fois plus susceptibles de devenir auteurs de délits sexuels (OR = 3,58, p < .001). Ce résultat renforce l’idée d’une transmission comportementale des violences sexuelles, déjà observée dans des travaux antérieurs (Fox, 2017; Soothill et al., 2000).

3. Exposition aux drogues → Usage de drogues

Les jeunes ayant été exposés à des substances illicites à la maison présentent un risque 66 % plus élevé de devenir consommateurs de drogues à leur tour (OR = 1,66, p < .001).

4. Effets croisés (non analogues)

Il existe également une relation générale entre victimisation et délinquance non spécifique, mais elle est moins forte. Par exemple, les victimes d’abus sexuels ont un risque accru de commettre des actes violents, mais ce risque est moins important que celui des délits sexuels.

l’importance de la spécificité

Ces résultats suggèrent une forme de spécialisation criminelle issue de traumatismes spécifiques vécus durant l’enfance. Cette spécificité a des implications théoriques et pratiques majeures :

  • Pour la recherche, cela appelle à affiner les typologies des trajectoires délinquantes, en tenant compte des antécédents victimologiques.
  • Pour la prévention, il devient urgent de concevoir des programmes d’intervention ciblés selon le type de traumatisme subi (ex : abus sexuel vs exposition à la drogue).
  • Pour la justice juvénile, il est nécessaire de mieux dépister les antécédents de victimisation et d’adapter la prise en charge socio-judiciaire.

Limites de l’étude

  • L’échantillon porte sur des jeunes déjà délinquants, ce qui limite la généralisation aux jeunes non judiciarisés.
  • L’étude repose sur des données auto-déclarées de victimisation, même si celles-ci sont croisées avec des données institutionnelles.
  • Le caractère transversal de l’analyse empêche d’établir des causalités absolues.

Conclusion

L’étude de Miley et al. (2020) démontre que ce lien entre victimisation et délinquance n’est pas seulement global ou systémique, mais qu’il peut être spécifique et prévisible.

Dès lors, prévenir la délinquance juvénile ne peut se résumer à des approches universelles. Il est impératif d’identifier les trajectoires individuelles, d’intégrer les adverse childhood experiences (ACEs) dans les politiques publiques, et de proposer des parcours de soin personnalisés.

Ronald D. Potter-Efron (2015), Handbook of anger Managment and domestic violence Offender treatment (second edition)

Le Tableau ci dessous (adapté d’un travail créé à l’origine par Michael Miller, MD, et présenté dans Potter-Efron, 1991) décrit brièvement le risque global que la consommation d’une substance particulière d’exacerber les problèmes de colère ou d’agressivité d’une personne et certaines des raisons pour lesquelles le danger est augmenté.

Tableau Relation entre la colère/l’agressivité et la consommation d’alcool/de drogue

Groupe de drogues Ensemble de Risques Pourquoi ?
Alcool Élevés Permissivité vis-_vis des règles et attentes sociales ; désinhibition ; retrait social; irritabilité ; comportement intrusif ou envahissant en société.
Sédatifs et barbituriques Élevés Favorise l’irritabilité, l’agressivité, les attaques auto-destructrices.
Cocaïne et stimulants Élevés Fortement associé avec des attaques d’irritabilité et d’impulsivité ; la consommation d’amphétamines (à long terme) peut produire des changements de personnalité de type psychotique.
PCP, amphétamines Élevés Produit des tendances colériques/agressives.
Stéroïdes Moyens-élevés Semble encourager la colère et l’agressivité, surtout chez les personnes déjà sensibles.
Substances inhalées (solvants, colle,

pétrole, diluant à peinture, etc.)

Moyens En général, neutralisent les utilisateurs , mais associées à des modes de vie agressifs.
Opiacés Moyens-Faibles Diminue généralement toutes les émotions pendant l’utilisation.

L’agressivité pour se procurer de l’argent de la drogue est le principal problème.

Cannabis Moyens-Faibles On suppose à tort que la colère/l’agressivité diminue.

Peut exacerber la paranoïa sous-jacente.

Hallucinogènes Faible Peut exacerber les délires psychotiques sous-jacents.

 

« Que se passe-t-il si la personne reçoit d’abord un traitement contre la colère/l’agressivité tout en manifestant des comportements de dépendance ? Les possibilités sont les suivantes :

a) les problèmes de dépendance persistants du client rendent pratiquement impossible l’apprentissage de techniques de gestion de la colère ;

2) la personne peut apprendre et même utiliser ces techniques correctement lorsqu’il est sobre, mais pas lorsqu’il sous l’influence de l’alcool ou de la drogue ;

3) la personne peut apprendre et utiliser des techniques de gestion de la colère en toute occasion, même lorsqu’il est intoxiqué et malgré des habitudes de dépendance persistantes.

Je trouve que la deuxième alternative est la plus courante chez mes patients, même si j’ai certainement connu les deux autres fréquemment. Cela peut être dû en partie à la croyance de la société américaine selon laquelle le fait de se saouler ou de se défoncer permet aux gens de « suspendre » leurs inhibitions normales. Cependant, je ne pense pas que ce soit la seule ou la meilleure interprétation. Il semble que de nombreuses bénéficiaires de la gestion de la colère ne peuvent tout simplement pas combler le fossé d’apprentissage entre leur état de sobriété et leur état d’ivresse. En d’autres termes, ce qu’ils apprennent en étant sobres ne se généralise pas à ce qu’ils disent et font en état d’ébriété. L’implication de cette limitation, bien sûr, est que les personnes en proie à la colère ayant des habitudes de consommation d’alcool ou de dépendance doivent être mises au défi de réduire, voire d’éliminer, leur consommation de substances psychotropes ».