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La question de la charge de travail des agents de probation est devenue un enjeu central pour les systèmes de justice pénale à travers le monde. Alors que les politiques pénales évoluent vers une plus grande utilisation des mesures alternatives à l’incarcération, les services de probation voient leurs missions se complexifier et leurs effectifs se trouver sous tension. Cette situation a suscité un intérêt croissant de la part des chercheurs, des administrations et des organisations professionnelles, qui cherchent à mieux comprendre et à quantifier le travail réel des agents.

Une perspective comparative internationale

Les recherches comparatives internationales mettent en évidence à la fois la diversité des systèmes de probation et la convergence des défis liés à la charge de travail. L’ouvrage de référence Probation Round the World: A Comparative Study, qui analyse les pratiques de probation dans 11 pays, souligne que les systèmes sont en « état de flux ». Face à l’augmentation de la criminalité, les pays industrialisés accordent une importance renouvelée à la probation comme moyen de réduire la récidive et de contenir la surpopulation carcérale. Cette évolution se traduit par des systèmes prenant en charge des profils de délinquants plus lourds.

Un constat majeur de ces comparaisons est l’absence de standards internationaux uniformes en matière de charge de travail. Chaque pays développe ses propres outils et normes, rendant les comparaisons difficiles. Cependant, une convergence se dessine autour de la nécessité de dépasser la simple notion de « nombre de dossiers » (caseload) pour adopter une approche plus fine de « charge de travail » (workload), qui intègre la complexité des tâches et le temps nécessaire à leur réalisation.

La Confédération Européenne de la Probation (CEP) : un acteur clé de la recherche

La Confédération Européenne de la Probation (CEP) joue un rôle moteur dans la production et la diffusion de connaissances sur ces questions. Elle a récemment publié un rapport intitulé « The European survey of probation staff’s stress and morale », première étude paneuropéenne à examiner le stress, l’épuisement professionnel et le moral du personnel de probation. Réalisée par les professeurs Charlie Brooker, Karen Tocque, Ioan Durnescu et Liliana Lupsica, cette enquête comble un vide important dans la littérature.

L’étude s’appuie sur le Maslach Burnout Inventory et une enquête organisationnelle menée auprès de directeurs de 22 juridictions. Ses conclusions sont sans appel :

  • Seul un tiers du personnel peut être considéré comme « engagé » dans son travail.
  • Le moral des agents est fortement associé à la conception organisationnelle plutôt qu’à des facteurs individuels seuls.
  • Le rapport identifie trois types d’organisations : celles dotées de structures de prévention et de soutien avancées, celles avec des dispositifs partiels, et celles où le soutien reste informel.
  • Le bien-être du personnel s’améliore lorsqu’il est intégré à la gouvernance, suivi régulièrement et soutenu par des structures claires.

Par ailleurs, la CEP a mis en place un Groupe d’experts sur la charge de travail et le volume de dossiers (Expert Group on Caseload and Workload) qui travaille à l’élaboration de lignes directrices et d’un aperçu des pratiques à travers l’Europe. Cette initiative témoigne de la préoccupation croissante des organisations de probation face à l’augmentation du nombre de dossiers et à l’intensification du travail.

Le cas du Royaume-Uni : la quantification au service de l’alerte

Le Royaume-Uni constitue un cas d’école en matière de mesure de la charge de travail. Le Workload Measurement Tool (WMT), un outil de mesure de la charge de travail, y est utilisé pour évaluer la capacité des agents. Les résultats sont alarmants : cet outil a révélé que la majorité des agents de probation gèrent des charges de travail supérieures à 120 % de leur capacité théorique.

Le syndicat UNISON, dans une motion de 2023, dénonce une « crise des charges de travail » et souligne qu' »aucune organisation ne peut fonctionner ‘à chaud’ de la sorte pendant une longue période sans s’attendre à une défaillance du service ». Les rapports de l’Inspection de la probation (HM Inspectorate of Probation) confirment cette surcharge structurelle. Un rapport de 2020 indiquait déjà que 60 % des agents de probation étaient confrontés à une charge de travail « excessivement élevée » et que 30 % d’entre eux devaient gérer une charge dépassant 120 % de leur capacité.

Cette situation s’explique par un déficit de recrutement chronique : en moyenne, les régions de probation manquent de 30 % de praticiens par rapport aux besoins pour le travail de réinsertion des sortants de prison. Ces données chiffrées ont permis de documenter précisément l’ampleur de la crise et de nourrir le débat public et parlementaire sur les moyens alloués aux services de probation.

L’analyse du temps de travail aux États-Unis

Aux États-Unis, la recherche empirique sur l’activité des agents de probation a longtemps reposé sur des analyses de textes législatifs, des études de temps déclaratives ou des enquêtes par auto-évaluation. Ces approches, bien qu’utiles, sont susceptibles d’être influencées par des biais de désirabilité sociale ou par un effet Hawthorne, où les professionnels modifient leur comportement en se sachant observés. L’étude de Kelli D. Martin et Haley R. Zettler (2020), publiée dans Criminal Justice Policy Review, propose une alternative méthodologique rigoureuse en exploitant directement les traces objectives laissées par les agents dans le système informatisé de gestion des dossiers (case management system) d’un service de probation de taille moyenne situé dans un État du Sud-Ouest des États-Unis.

Une méthodologie fondée sur les données de gestion

L’originalité de cette recherche réside dans l’analyse secondaire de trois types de données extraites du logiciel métier pour l’année fiscale 2019 :

  • Les entrées chronologiques (« chronos ») : chaque action documentée par un agent dans le dossier électronique d’un probationnaire est enregistrée, qu’il s’agisse d’une rencontre en personne, d’un appel téléphonique, de l’envoi d’un courrier, de la rédaction d’un rapport ou encore d’une action automatisée (par exemple, la programmation d’un rendez-vous).
  • Le nombre d’accès aux dossiers : le système enregistre chaque fois qu’un agent consulte ou ouvre un dossier pour y effectuer une opération, ce qui donne une indication de l’activité administrative générée par le suivi.
  • Le nombre de documents archivés : tous les documents numérisés ou créés électroniquement (rapports, courriers, formulaires) sont comptabilisés.

L’étude a porté sur 29 agents de probation certifiés, répartis en trois catégories selon le type de dossiers supervisés : les agents affectés aux tribunaux (court officers, N=7), les agents de dossiers généraux (regular caseload officers, N=7) et les agents de dossiers spécialisés (specialized caseload officers, N=15). Ces derniers gèrent des populations spécifiques comme les auteurs de violences conjugales, les délinquants sexuels, les personnes souffrant de troubles mentaux ou les toxicomanes, avec des exigences de contact renforcées et des tailles de file active théoriquement plus réduites.

Principaux résultats : la prédominance des tâches administratives

Le constat le plus frappant de l’étude est le suivant : seulement 26 % des tâches documentées par l’ensemble des agents impliquent un contact en face-à-face avec les probationnaires. Les 74 % restants correspondent à des activités de nature administrative ou documentaire (rédaction de rapports, traitement de courriers, appels téléphoniques, saisie de données, etc.). Cette proportion confirme une tendance lourde observée dans de nombreux systèmes de probation : la bureaucratisation croissante du métier réduit mécaniquement le temps disponible pour l’accompagnement relationnel, pourtant considéré comme le cœur de la mission de réinsertion.

L’analyse par type de dossiers révèle des disparités significatives :

  • Les agents des tribunaux présentent la plus faible proportion de contacts en face-à-face (17 % de leurs tâches) et le plus fort taux de tâches administratives (83 %). Leur fonction, centrée sur la rédaction des rapports présentenciels, la participation aux audiences et la gestion des dossiers en attente de révocation, explique cette répartition très orientée vers le travail de greffe et de documentation.
  • Les agents de dossiers généraux consacrent 25 % de leur activité à des contacts directs. Ils supervisent les effectifs les plus importants (112 dossiers en moyenne), ce qui génère un volume considérable de suivi administratif.
  • Les agents spécialisés affichent le taux le plus élevé de tâches en présentiel (31 %). Cette proportion plus importante est cohérente avec les exigences réglementaires ou les conditions de financement des programmes spécialisés, qui imposent souvent un nombre minimal de contacts mensuels (jusqu’à quatre par mois pour les dossiers de troubles mentaux ou de surveillance intensive).

Il est toutefois notable que, même pour les agents spécialisés, près de 70 % des tâches restent de nature administrative. Ce résultat nuance l’idée selon laquelle une file active réduite se traduit automatiquement par davantage de temps passé auprès des probationnaires. Comme le soulignent les auteurs, la complexité des prises en charge spécialisées (coordination avec les soignants, rapports pour les juridictions spécialisées, suivi des programmes thérapeutiques) génère une charge documentaire et de coordination qui absorbe une part substantielle du temps de travail.

Différences statistiques entre les catégories d’agents

Les analyses de variance (ANOVA) menées par Martin et Zettler confirment plusieurs différences statistiquement significatives :

  • La proportion de contacts en face-à-face est significativement plus élevée chez les agents spécialisés que chez les agents des tribunaux (p=.002).
  • Inversement, la proportion de tâches administratives est significativement plus faible chez les agents spécialisés que chez les agents des tribunaux (p<.001).
  • En revanche, aucune différence significative n’a été observée entre les agents de dossiers généraux et les agents spécialisés concernant la répartition entre tâches administratives et contacts directs. Cela suggère que la spécialisation, à elle seule, ne suffit pas à renverser la tendance lourde à la bureaucratisation.

Par ailleurs, l’étude confirme que les dossiers spécialisés concentrent une proportion significativement plus élevée de probationnaires à haut risque de récidive (p=.002), ce qui valide l’orientation des ressources spécialisées vers les publics les plus complexes, conformément aux principes du modèle Risque-Besoins-Réceptivité (RBR).

Des défis convergents pour l’avenir de la probation

L’examen des recherches internationales sur la charge de travail des agents de probation fait apparaître un tableau contrasté mais cohérent. Si les systèmes de probation varient considérablement d’un pays à l’autre dans leur organisation et leurs traditions professionnelles, ils sont confrontés à des défis communs :

  1. Une charge de travail excessive et croissante, alimentée par l’augmentation du nombre de personnes suivies et la complexification des mesures.
  2. Un décalage préoccupant entre les missions prescrites et les moyens disponibles, qui se traduit par un épuisement professionnel et une rotation élevée du personnel.
  3. Une bureaucratisation croissante qui, comme le montre l’étude américaine, réduit le temps consacré au cœur de métier : l’accompagnement des personnes placées sous main de justice.

Les recherches convergent pour souligner l’urgence de développer des outils de mesure de la charge de travail (workload) qui soient plus précis que le simple décompte des dossiers (caseload). Elles plaident également pour une meilleure prise en compte de la santé et du bien-être des agents, non pas comme une variable d’ajustement individuelle, mais comme un élément central de la performance et de la qualité des services de probation.

Pour le cas spécifique de la France et des Conseillers Pénitentiaires d’Insertion et de Probation , ces comparaisons internationales montrent l’importance de disposer de données quantitatives fiables pour objectiver le débat sur les moyens et pour concevoir des politiques de ressources humaines et d’organisation du travail qui soient à la hauteur des enjeux de la réinsertion et de la prévention de la récidive.

Qui n’a jamais terminé une journée de suivis avec une montagne de comptes rendus à rédiger ? La charge administrative est l’un des premiers facteurs d’épuisement professionnel chez les CPIP. Pourtant, une expérimentation menée outre-Manche par le ministère de la Justice britannique pourrait bien nous ouvrir des perspectives inattendues.

Le programme Speech AI est actuellement en phase pilote dans les services de probation du Kent, du Surrey, du Sussex et du Pays de Galles. Son objectif est simple mais radical : utiliser l’intelligence artificielle pour transcrire et synthétiser automatiquement les entretiens, afin de libérer du temps pour l’essentiel.

50 % de temps en moins sur les notes

Les premiers résultats sont éloquents :

  • 50 % de réduction du temps consacré à la prise de notes.
  • Une note de 4,5/5 attribuée par les utilisateurs pour l’utilité et l’efficacité de l’outil.
  • Plus de mille officiers de probation sont désormais équipés, suite à l’annonce du vice-Premier ministre David Lammy.

L’outil, baptisé Justice Transcribe, est déployé à grande échelle après une validation en conditions réelles.

“Pour la première fois, j’ai fini toutes mes notes avant de partir”

Le témoignage d’une probation officer résume l’impact sur le quotidien :

“Hier, j’avais 10 rendez-vous dans la journée. Pour la première fois, j’ai fini toutes mes notes avant de quitter le bureau. Je suis partie à 20h avec tout de saisi. Cela ne m’était jamais arrivé. Cela m’a permis de commencer le lendemain sur d’autres tâches au lieu de passer toute la matinée à rattraper mon retard.”

Au-delà du confort personnel, c’est la qualité du suivi qui est visée : en allégeant la charge administrative, les agents peuvent se concentrer sur l’évaluation des risques, l’engagement avec la personne suivie et les missions à visée réinsertive.

 L’objectif n’est pas de remplacer le CPIP, mais de le libérer de la frappe pour qu’il puisse se concentrer sur ce qui est essentiel : l’écoute et l’accompagnement.

Pourquoi cela pourrait intéresser les CPIP ?

En France, les CPIP connaissent bien cette tension entre l’accompagnement et l’administratif. Les retours du programme britannique montrent que l’IA peut agir sur plusieurs leviers :

  1. Fiabilisation des comptes rendus : l’outil structure automatiquement la conversation en notes homogènes, réduisant les risques d’oubli ou d’interprétation hâtive.
  2. Gain de temps : libérer une demi-journée par semaine sur les comptes rendus permettrait de réinvestir ce temps dans des entretiens ou des actions collectives.
  3. Réduction du stress : moins de temps passé à rattraper les notes en soirée ou le week-end améliore la qualité de vie au travail.

Au-delà de la probation : d’autres usages pour la justice

Le programme ne s’arrête pas à la transcription. Les équipes explorent également :

  • Des outils synthèse vocale pour l’accompagnement personnalisé en prison.
  • La traduction automatique (notamment pour des documents en gallois) validée par des experts, avec un potentiel évident pour les publics allophones.
  • Des applications pour les tribunaux, afin d’accélérer la production des audiences et réduire les délais d’accès à la justice.

Une IA sous contrôle ?

L’initiative britannique insiste sur la validation terrain et la supervision humaine. L’IA ne remplace pas l’agent : elle agit comme un assistant qui décharge du travail chronophage, sous le contrôle du professionnel. C’est une approche pragmatique qui mérite d’être suivie de près dans notre pays, alors que la justice française commence à s’intéresser aux usages de l’IA.

Qui est Faye S. Taxman ?

Faye Taxman, George Mason University

Faye Taxman est professeure à l’université George Mason et directrice du Center for Advancing correctional Excellence (ACE!) (content.sitemasonry.gmu.edu). Experte en criminologie des services de santé, elle est reconnue pour ses travaux pionniers sur l’implémentation de pratiques fondées sur les données scientifiques dans le système correctionnel, notamment les modèles de probation innovants et l’articulation entre justice et santé publique.

Le constat de Faye Taxman  est qu’ « Adopter un outil d’évaluation ne suffit pas ; il faut changer la culture organisationnelle et ce qui se passe réellement derrière la porte du bureau. »

Pour Taxman, l’efficacité repose sur la fidélité au modèle RBR. En France, cela implique de passer d’une logique de « gestion de dossier » (administrative et sociale) à une logique d’intervention comportementale.

Le Diagnostic Ciblé (Le « R » et le « B »)

Actuellement, les diagnostics sont souvent narratifs. Selon Taxman, il faut systématiser l’usage d’outils actuariels de 3ème ou 4ème génération (comme le LS-CMI en cours de déploiement, mais mal utilisé).

  • L’approche Taxman : Utiliser l’outil non pas pour « classer » le dossier, mais pour identifier les facteurs criminogènes dynamiques (ceux qu’on peut changer : attitudes antisociales, fréquentations, addiction).
  • Changement pratique : Le CPIP doit consacrer les premiers entretiens uniquement au diagnostic des facteurs de risque, et non à la résolution immédiate de problèmes sociaux (logement/emploi) sauf urgence absolue.

L’Intervention « Cœur de Cible »  (la boite noire)

Faye Taxman critique souvent la « boîte noire » de la probation : on sait qui entre et qui sort, mais on ignore ce qui se passe pendant l’entretien.

  • L’approche Taxman : Les entretiens ne doivent pas être des « conversations ». Ils doivent être des sessions structurées utilisant des techniques cognitivo-comportementales (TCC).
  • Changement pratique : Former les CPIP à devenir des « agents de changement » (voir l’article de Guy Bourgon) plutôt que des « gestionnaires de cas » (case managers). Chaque entretien doit comporter :
  1. Une revue des devoirs/actions passées.
  2. Un exercice cognitif (travailler sur une pensée antisociale).
  3. L’apprentissage d’une nouvelle compétence (gestion de la colère, résolution de problème).

La Réceptivité et l’Alliance

Taxman insiste sur l’adaptation au style d’apprentissage.

  • Changement pratique : Abandonner l’approche unique (« la taille unique:one size fits all »). Si un probationnaire a un faible QI ou des troubles cognitifs, l’intervention doit être simplifiée et répétitive. Ex: Si la motivation est faible, l’entretien motivationnel doit précéder toute autre action…

Sur le plan de l’Organisation Institutionnelle (Le Système)

C’est ici que l’apport de Taxman est le plus critique. Elle démontre que si l’organisation ne soutient pas l’EBP (Evidence-Based Practice), les agents s’épuisent et reviennent aux anciennes méthodes.

Différenciation des flux (Risk-Based Caseloads)

Taxman souligne que la sur-intervention sur des personnes à faible risque est contre-productive (elle augmente la récidive).

  • Réorganisation : Restructurer les SPIP non plus par secteur géographique, mais par niveau de risque.
  • Unités « Contrôle allégé » : Pour les bas risques (administratif, pointage biométrique, très peu d’entretiens). Ratio : 1 CPIP pour 100+ dossiers.
  • Unités « Intervention intensive » : Pour les hauts risques (moyens et élevés). Ratio : 1 CPIP pour 30-40 dossiers maximum, avec une obligation de temps de face-à-face élevé.

Le concept de « Système sans couture » (Seamless System)

Taxman a beaucoup travaillé sur la continuité des soins, notamment pour les toxicomanes.

  • Le problème actuel : La rupture brutale entre le Milieu Fermé (prison) et le Milieu Ouvert (probation).
  • Réorganisation : Créer des équipes mixtes ou des « tuilages ». Le travail sur les facteurs criminogènes commencé en détention (par exemple via des programmes de prévention de la récidive – PPR) doit être poursuivi dehors avec les mêmes outils et le même langage, pas recommencé à zéro.

 L’Alignement Mission-Culture

Faye Taxman utilise des outils comme le Criminal Justice Drug Abuse Treatment Studies (CJ-DATS) pour évaluer la maturité organisationnelle.

  • Critique : Les SPIP oscillent entre « aide » et « contrôle ». Ce flou nuit aux approches EBP.
  • Réorganisation : La Direction de l’Administration Pénitentiaire doit clarifier que l’objectif premier est la réduction de la récidive (et non la paix sociale ou la gestion des flux). Les indicateurs de performance ne doivent plus être le « nombre de rapports rendus » (output), mais la « baisse des facteurs de risque mesurés » (outcome).

Focus sur les CJ-DATS: Les CJ-DATS ont permis de  faire pivoter la réflexion vers les « Science de l’implémentation », en étudiant plus les « toxicomanes », mais les structures (prisons, bureaux de probation) elles-mêmes. Ils ont cherché à répondre à des questions telles que :

  • Comment former les agents de probation pour qu’ils utilisent des techniques d’entretien motivationnel au lieu de la simple menace ?
  • Comment faire collaborer efficacement un directeur de prison et un directeur de centre de soins externe ?
  • Quels sont les leviers organisationnels pour faire accepter un traitement médical (comme la méthadone) dans un environnement qui y est hostile ?

Les études CJ-DATS ont laissé une empreinte durable sur la manière dont nous abordons la réhabilitation aujourd’hui. Voici leurs principaux apports :

  1. La validation des pratiques fondées sur des preuves (EBP) Les CJ-DATS a fourni des données massives confirmant que lorsque le système pénal utilise des méthodes cliniques prouvées (et non juste des groupes de parole informels), la récidive et l’usage de drogues diminuent.
  2. L’importance cruciale de la « collaboration inter-systèmes » Les études ont démontré que le succès ne dépend pas seulement de la qualité du psychologue ou du programme, mais de la qualité de la communication entre la justice et la santé. Si l’agent de probation et le thérapeute ne se parlent pas, le délinquant échoue.
  3. L’introduction de la science de l’implémentation en milieu pénitentiaire:  C’est l’apport le plus théorique. Le CJ-DATS a montré qu’en criminologie, avoir raison sur le traitement ne suffit pas. Il faut comprendre la sociologie des organisations policières et pénitentiaires pour réussir à y « greffer » des soins de santé.

Les études CJ-DATS ont donc déplacé le débat criminologique de la question « Le traitement fonctionne-t-il ? » (la réponse est oui, sous conditions) à la question beaucoup plus difficile : « Comment faire fonctionner le traitement dans un environnement qui n’est pas conçu pour cela ? ».

Stratégie d’Implémentation (Faire que ça marche)

Taxman insiste sur le fait que la formation déconnectée de toute supervision ultérieure dans les services  (« Train and Pray » – former et prier) ne fonctionne pas.

Pratique Actuelle Pratique Recommandée (Taxman Model)
Formation théorique en école. Formation continue avec Coaching et Feedback.
Supervision administrative (délais, procédures). Supervision Clinique : Un superviseur écoute les entretiens ou lit les dossiers pour vérifier la qualité de l’intervention EBP.
Outils déconnectés (un logiciel pour le pointage, un papier pour l’évaluation). Système d’information intégré qui guide la décision (Algorithmes d’aide à la décision).

Faye Taxman a développé le concept de « R-N-R Simulation Tool« . Il serait utile pour l’administration française d’utiliser une version de cet outil pour auditer ses programmes actuels : est-ce que les stages de citoyenneté ou les groupes de parole correspondent vraiment aux besoins criminogènes de la population locale ? Souvent, la réponse est non.

Focus sur le RNR Simulation Tool: La méthode de l’outil repose sur une modélisation par simulation et une analyse des données de la population. Voici comment elle est mise en œuvre :

  • Collecte de Données : L’outil intègre les données des évaluations de risque et de besoins standardisées menées sur la population concernée (détenus, probationnaires).
  • Analyse Comparative : Il compare systématiquement le profil de risque et de besoins de cette population avec l’inventaire et la capacité des programmes de traitement et de services existants dans la juridiction.
  • Simulation et Prise de Décision : En identifiant les écarts (par exemple, un besoin élevé en traitement de la toxicomanie mais une capacité insuffisante), l’outil permet aux gestionnaires de simuler l’impact de différentes décisions d’allocation de ressources. Cela les aide à prioriser les investissements dans de nouveaux programmes ou l’adaptation des services existants.
  • Focus sur la « Réceptivité Systémique » : L’outil incarne le concept de « Réceptivité systémique », une évolution du principe de réceptivité classique. Il ne s’agit pas seulement d’adapter le traitement à l’individu, mais aussi de s’assurer que l’organisation et le système dans son ensemble sont conçus pour offrir des services adéquats, accessibles et de qualité.

Résumé de la transformation

Pour réorganiser la probation française selon Taxman, il faut :

  1. Délester les agents des tâches administratives pour les bas risques.
  2. Concentrer l’énergie clinique (TCC, Entretien Motivationnel) sur les hauts risques.
  3. Transformer l’encadrement : les Directeurs de SPIP (DPIP) doivent devenir des leaders cliniques et non plus seulement des gestionnaires RH/Budget.

Dans le domaine de la justice pénale, un défi persistant est le faible taux d’initiation aux traitements contre les addictions parmi les personnes sous probation, et ce, même lorsque ce traitement est une obligation judiciaire. Pour adresser ce problème, une équipe de recherche a développé MAPIT (Motivational Assessment Program to Initiate Treatment), une intervention basée sur une plateforme web aux USA.

Le constat : un fossé entre l’obligation et l’engagement
Bien que plus de la moitié des personnes sous probation aient une obligation de traitement pour leur usage de substances, seule une minorité s’engage réellement dans ce processus. Les barrières sont multiples, allant du manque de services disponibles à un manque de motivation chez les probationnaires, que la seule pression légale ne suffit pas toujours à surmonter .

MAPIT : Une approche théorique et technologique

MAPIT est un programme structuré en deux sessions d’environ 45 minutes, conçu pour être utilisé au début de la période de probation. Il repose sur trois piliers théoriques solides  :

  1. Le modèle des processus parallèles étendu (EPPM) : Il présente des messages de risque personnalisés et crédibles concernant la probation, l’usage de substances et le VIH.
  2. La théorie sociale cognitive : Elle permet aux usagers de se comparer à des normes et de voir les stratégies de changement utilisées par d’autres.
  3. L’entretien motivationnel (EM) : Le ton du programme est conçu pour être respectueux, collaboratif et pour favoriser l’autonomie.

Les atouts de l’automatisation
Le choix d’un format web présente plusieurs avantages :

  • Efficacité : Le programme nécessite peu ou pas de contact avec le personnel, ce qui le rend potentiellement très accessible en terme de coûts.
  • Fidélité : La diffusion automatisée garantit que l’intervention est délivrée de manière uniforme à chaque utilisateur.
  • Confidentialité : Les données recueillies via des interfaces automatisées peuvent être plus fiables pour les sujets sensibles comme la consommation de drogues ou les comportements à risque.

Le déroulé de l’intervention

  • Séance 1 : Centrée sur la motivation, elle fournit un retour personnalisé immédiat. Elle montre notamment au probationnaire comment différents facteurs de risque (comme les relations sociales ou la consommation de substances) influencent statistiquement le résultat probable de sa probation. L’usager peut même simuler l’impact de changements comportementaux sur ses chances de succès .
  • Séance 2 : Réalisée environ 30 jours plus tard, elle se concentre sur la planification, la fixation d’objectifs et les stratégies d’adaptation. Le programme peut générer des rappels par email ou SMS pour aider l’usager à rester engagé envers ses objectifs .

Une perspective syndémique
Une particularité de MAPIT est de cibler trois comportements interconnectés : la réussite de la probation, l’initiation au traitement des addictions, et la prévention du VIH. Cette approche dite « syndémique » part du principe que traiter plusieurs problèmes de santé liés peut conduire à des changements plus robustes et durables .

Perspectives pour la pratique
MAPIT représente une piste innovante, complémentaire, pour les services de probation qui cherchent à optimiser l’engagement de leur public sans alourdir la charge de travail de leurs agents. Il offre un outil supplémentaire, moderne, fondé sur des preuves, pour aider les personnes sous probation à faire des choix positifs pour leur avenir.

MAPIT: une inspiration pour compléter les outils existants en la France?

Référence

 

Tafrate

L’attrition – définie comme la non-complétion des programmes judiciaires ou thérapeutiques – constitue une problématique récurrente. Une méta-analyse d’Olver, Stockdale et Wormith (2011) a montré que près d’un tiers des justiciables engagés dans un programme communautaire abandonnent avant la fin, et que ces non-compléteurs présentent un risque de récidive accru de 23 % par rapport aux participants qui achèvent leur prise en charge.

Mitchell

Traditionnellement, les prédicteurs de l’attrition incluent les troubles de la personnalité, la psychopathie, les antécédents criminels et l’attitude face au traitement. L’étude de Mitchell et al. (2013) apporte une contribution essentielle en examinant spécifiquement le rôle des styles de pensée criminelle mesurés à l’aide d’un instrument validé, le Criminogenic Thinking Profile (CTP ; Mitchell & Tafrate, 2012).

Méthodologie

Deux contextes communautaires distincts ont été étudiés :

  • Day Reporting Center (DRC) : 141 participants (probationnaires et prévenus), suivis en moyenne 141 jours.
  • Sober House (SH) : 184 participants souffrant de dépendances (dont 27 % sous probation/parole), suivis en moyenne 46 jours.

Les dimensions cognitives du CTP comprennent :

  • Disregard for Others (manque d’empathie),
  • Demand for Excitement (quête de sensations fortes),
  • Poor Judgment (mauvaise anticipation des conséquences),
  • Emotionally Disengaged (désengagement émotionnel),
  • Parasitic/Exploitive, Justifying, Inability to Cope, Grandiosity.

L’issue principale était la complétion ou non du programme.

Résultats

  1. Association générale
    Dans les deux échantillons, les non-compléteurs présentaient des scores totaux de pensée criminelle significativement plus élevés que les compléteurs (p < .05), confirmant le rôle de ces cognitions comme facteur de risque d’attrition.

  2. Profil spécifique au DRC

  • Attrition corrélée à : Disregard for Others (OR = 1.16, p = .01) et Demand for Excitement (OR = 1.21, p = .03).
  • Les non-compléteurs manifestaient un manque marqué d’empathie et une recherche de stimulation.
  1. Profil spécifique au SH

  • Attrition prédite par : Demand for Excitement (OR = 1.17, p = .04).
  • Les non-compléteurs se distinguaient également par des scores plus élevés en Emotionally Disengaged et Inability to Cope, suggérant des difficultés d’autorégulation et de gestion des émotions.

Les résultats confirment que la pensée criminelle ne constitue pas seulement un besoin criminogène (RBR, Andrews & Bonta, 2010), mais aussi un facteur de récéptivité qui interfère avec l’engagement et la persévérance dans les programmes.

  • Pour les DRC, le manque d’égard pour autrui apparaît central : l’absence d’empathie et la désinvolture vis-à-vis des règles peuvent générer des conflits avec les intervenants, précipitant l’exclusion ou le retrait.
  • Pour les SH, c’est la recherche d’excitation et l’incapacité à tolérer l’ennui qui dominent, reflétant des vulnérabilités typiques des personnes avec un passé de consommation problématique.

Ces données complètent les constats de Walters (2004) et Berman (2004) sur la valeur prédictive de certains styles cognitifs pour l’attrition, tout en élargissant l’analyse aux programmes communautaires, là où la majorité des justiciables sont suivis (Pew Center on the States, 2009).

Implications pratiques

  • Évaluation précoce : intégrer systématiquement une mesure standardisée des pensées criminelles (p. ex. CTP, PICTS ; Walters, 1995) dès l’admission.
  • Modules préparatoires : cibler la motivation et l’alliance thérapeutique pour limiter l’impact des styles cognitifs dysfonctionnels.
  • Adaptation différenciée :
    • En DRC, travailler sur l’empathie et la responsabilisation.
    • En SH, développer la tolérance à la frustration et les stratégies de coping.
  • Perspective RBR : considérer la pensée criminelle à la fois comme cible d’intervention et comme obstacle initial à lever pour assurer la réceptivité.

L’étude de Mitchell et al. (2013) démontre que des profils cognitifs distincts sont associés à l’attrition selon le type de programme communautaire. La prise en compte de ces schémas dès l’évaluation initiale permettrait d’améliorer la rétention et, in fine, de réduire la récidive.

Référence principale : Mitchell, D., Tafrate, R. C., Hogan, T., & Olver, M. E. (2013). An exploration of the association between criminal thinking and community program attrition. Journal of Criminal Justice, 41(2), 81–89. https://doi.org/10.1016/j.jcrimjus.2012.09.003

Alléger la charge de travail des SPIP grâce au modèle RBR : l’exemple de la supervision des personnes à faible risque (Taxman 2018))

Faye Taxman, George Mason University

La recherche criminologique s’intéresse de plus en plus à la manière d’optimiser les ressources des services de probation. Un article de Jill Viglione et Faye Taxman (Low Risk Offenders Under Probation Supervision, Criminal Justice and Behavior, 2018) apporte des enseignements précieux pour les services français, notamment les Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation (SPIP).

Que dit l’étude ?

Les auteurs ont étudié le suivi de personnes placées sous probation à faible risque de récidive aux États-Unis.
Leur constat :

  • Beaucoup de probationnaires à faible risque sont sur-supervisés (trop de rendez-vous, trop d’exigences administratives).
  • Cette intensité inutile ne réduit pas la récidive et peut même produire des effets pervers (stress, ruptures d’emploi, surcharge pour les services).
  • La supervision allégée, notamment par téléphone ou à distance, est utilisée dans certains sites et permet de maintenir un suivi sans mobiliser autant de ressources.

Ces résultats s’inscrivent pleinement dans le modèle RBR (Risque-Besoins-Réceptivité) : plus le risque est faible, plus l’intervention doit être légère.

Résumé
« Les services de supervision communautaire utilisent couramment des modèles d’allocation des ressources pour déterminer le niveau de surveillance et de traitement à fournir aux personnes sous supervision. Le modèle risque-besoins-réceptivité guide ces décisions, suggérant que le niveau de supervision devrait correspondre au niveau de risque, avec moins de services fournis aux personnes présentant un faible risque de récidive. Cependant, les agents de probation fonctionnent souvent selon un modèle de gestion des risques où les perceptions du risque guident les décisions. Utilisant des données qualitatives, la présente étude a examiné la mise en œuvre d’un système de surveillance téléphonique pour les délinquants à faible risque. Cette recherche a exploré (a) les perceptions du personnel de probation concernant la surveillance téléphonique, (b) les adaptations de la surveillance téléphonique par le personnel de probation, et (c) les influences individuelles et externes liées à l’utilisation de la supervision téléphonique. Les résultats suggèrent que les perceptions des agents concernant le risque et la responsabilité juridique affectent l’utilisation de la supervision téléphonique pour les probationnaires à faible risque. Les résultats mettent en lumière les défis associés à la mise en œuvre du principe du risque, compte tenu des tendances à surmettre sous supervision comme moyen de protéger la sécurité publique. »

Principaux résultats

1_Usage variable de la supervision téléphonique

  • Le pourcentage de probationnaires à faible risque sous supervision téléphonique varie fortement selon les sites, de 41 % à 98 %. Globalement, dans l’échantillon, environ 74 % des probationnaires à faible risque bénéficient d’un suivi par téléphone.
  • En 2007, l’agence de probation étudiée a commencé à mettre en œuvre la surveillance téléphonique par reconnaissance vocale. L’agence a testé le système de reconnaissance vocale dans deux bureaux de probation (l’agence a commencé une expansion lente de la reconnaissance vocale à travers l’état avec environ 6 500 probationnaires à faible risque inscrits en 2011 et plus de 10 000 en 2014). Le système de surveillance téléphonique permet aux probationnaires d’appeler une fois par semaine un système automatisé et de compléter une série de questions d’entretien courtes une fois par mois lors d’un appel sélectionné au hasard (également automatisé). Le programme avertit automatiquement l’agent de probation lorsque son probationnaire n’appelle pas. L’intention originale de la mise en œuvre de la surveillance téléphonique par reconnaissance vocale était de réallouer les ressources en réduisant l’utilisation des contacts en face à face pour les probationnaires à faible risque tout en améliorant les informations de rapport grâce à des mises à jour fréquentes des informations des probationnaires.

2. Facteurs influant l’utilisation

    • Politiques locales / directives : si le service a mis en place des politiques formelles, les taux d’utilisation sont plus élevés.
    • Perceptions des agents : la perception  des agents sur la supervision allégée est multiple: confort du suivi à distance, crainte de la responsabilité, la confiance dans le probationnaire, etc.
    • Contexte externe : opinions de la justice, attentes du public, contexte institutionnel.

3. Risques d’“oversupervision” des personnes à faible risque

  • Le sur-supervision (trop d’intensité de contact, des exigences de rapports fréquents, etc.) pour les probationnaires à faible risque pose des coûts, sans gains proportionnels en réduction de récidive, voire peut avoir des effets négatifs (stress, coercition, etc.).

3. Alignement avec le modèle RBR

  • L’étude montre que le principe de risque (ne pas donner la même intensité de supervision à tous, mais adapter selon le niveau de risque) justifie que les personnes à faible risque soient supervisées de façon moins intensive. Cependant, dans la pratique, il y a un écart : des agents qui hésitent à réduire/alléger  la supervision, ou qui continuent des pratiques intensives même pour les cas peu risqués.

Comment ces travaux peuvent aider à diminuer les charges de travail des SPIP?

Mesure potentielle Ce qu’elle impliquerait dans le modèle SPIP Effet possible sur la charge de travail / les ressources
Supervision allégée pour les probationaires  à faible risque Identifier clairement les personnes à faible risque via un outil d’évaluation validé; définir des protocoles spécifiques pour elles (peu ou pas de visites fréquentes, allègement des obligations, contacts téléphoniques ou à distance quand possible). Moins de temps passé par les agents en entretiens en personne, moins de déplacements, moins de suivis classiques; cela permet de libérer du temps pour les dossiers plus compliqués ou à risque élevé.
Utilisation de la télé-supervision ou des modalités à distance (ex : téléphone, visioconférence) Développer une politique claire pour ces modalités ; former les agents ; s’assurer que la sécurité / le suivi restent satisfaisants. Réduction des déplacements, réduction du temps de bureau pour les contacts physiques, optimisation du temps des agents.
Pôles selon le niveau de risque Créer des pôles ou des équipes de professsionnels pour les probationnaires à faible risque vs ceux à risque élevé, avec des agents ou modalités distinctes. Cela permet de concentrer les capacités de suivi et les ressources là où le besoin est plus fort, d’éviter la dilution de l’effort, de mieux planifier le travail.
Clarification des politiques et directives claires Mettre en place des directives institutionnelles (au niveau des antennes ou au niveau  de la DAP) qui encouragent la non-surveillance des faible risque, limiter les obligations inutiles. Moins d’arbitraire, moins d’entretiens  inutiles, meilleure efficacité administrative.
Suivi et évaluation des charges Mesurer le temps / ressources consacrés à chaque catégorie (faible, moyen, élevé risque), évaluer les effets sur la récidive, les révocations, etc. Permet d’ajuster les pratiques, de montrer les gains (ou les dangers) et de convaincre les décideurs, ce qui peut conduire à des appuis pour les changements organisationnels.

Un gain double : efficacité et qualité de vie au travail

En appliquant ces principes, les SPIP pourraient :

  • Réduire la charge administrative et relationnelle des conseillers, en leur évitant de gérer de façon intensive des publics qui ne le nécessitent pas.
  • Améliorer la qualité des prises en charge, car le temps libéré permettrait d’approfondir l’accompagnement des publics les plus complexes.
  • Prévenir l’usure professionnelle, enjeu majeur dans un contexte de surpopulation carcérale et de pression institutionnelle.

Bien que le modèle RBR domine le domaine pour guider les pratiques de supervision fondées sur des preuves et les décisions clés concernant les dossiers, la classification et les ressources, peu d’attention s’est concentrée sur les populations à faible risque. C’est un domaine clé à considérer alors que les agences commencent à concevoir et à mettre en œuvre des politiques pour réallouer les ressources des individus à faible risque vers la supervision des probationnaires à risque plus élevé. Bien que les technologies telles que la surveillance téléphonique soient bien intentionnées pour s’aligner sur les preuves scientifiques et déployer les ressources organisationnelles limitées de la manière la plus efficace, une attention doit être portée à la façon dont les technologies comme la surveillance téléphonique sont utilisées par les Agents de Probation. Dans la présente étude, les Agents de Probation tendaient à opérer selon un modèle de gestion des risques avec des perceptions du risque guidant les décisions de supervision. Cela a conduit au développement de stratégies pour contourner la technologie, entraînant des variances dans les politiques et pratiques au sein et à travers les bureaux de probation et une dépendance à des perceptions informelles du risque plutôt qu’à des évaluations actuarielles. La présente étude a cherché à faire le premier pas dans la compréhension des conséquences de la mise en œuvre de politiques et pratiques alignées sur le modèle RBR. Cette ligne de recherche est nécessaire pour comprendre comment les EBP s’alignent dans les environnements correctionnels existants, surtout en considérant les préoccupations prédominantes entourant la responsabilité professionnelle, avec un objectif ultime de mieux informer les agences correctionnelles alors qu’elles déterminent comment mieux gérer les ressources, protéger la communauté et superviser les clients correctionnels. Faye Taxman

Et aprés?

Comment, d’aprés Taxman, agir sur la maitrise des charges de travail?

♦ Prioriser selon le risque : l’application du principe RBR

Taxman insiste sur la nécessité de concentrer les ressources intensives sur les personnes à haut risque de récidive et de limiter l’investissement auprès des personnes à faible risque (Taxman, 2006).

  • En pratique SPIP : réduire les entretiens pour les publics à faible risque (ex. contrôle administratif simplifié, contacts téléphoniques, suivi numérique), afin de libérer du temps pour les publics à fort besoin criminogène.
  • Impact attendu : plus de temps qualitatif consacré aux profils complexes, tout en maintenant un suivi proportionné pour les autres.

♦ Développer des outils standardisés et validés scientifiquement

Taxman promeut l’usage systématique d’instruments d’évaluation validés pour orienter le suivi (p. ex. LSCMI). Ces outils réduisent l’incertitude, limitent les débats subjectifs et accélèrent la prise de décision.

  • En pratique SPIP : utiliser un référentiel unique d’évaluation du risque/du besoin, éviter la redondance d’entretiens exploratoires, et articuler directement les plans d’intervention aux résultats.
  • Impact attendu : moins de temps perdu en réévaluations informelles, plus de cohérence inter-services.

♦ Intégrer des approches de groupe et des programmes structurés

Les recherches de Taxman montrent que les programmes de groupe structurés (cognitivo-comportementaux, motivationnels) permettent d’atteindre davantage de justiciables avec moins de temps par agent (Taxman, 2008).

  • En pratique SPIP : développer les ateliers collectifs (gestion de la colère, prévention de la récidive, addictions), animés par binômes CPIP/partenaires associatifs.
  • Impact attendu : mutualisation du temps, standardisation des contenus, tout en maintenant la qualité de l’intervention.

♦ S’appuyer sur les partenariats et la « justice intégrée »

Plus globalement, Taxman plaide pour une approche de « seamless system of care » : coordonner justice, santé, emploi, logement, associations, pour éviter les doublons (Taxman, 2002).

  • En pratique SPIP : déléguer certaines missions d’accompagnement social (logement, insertion) aux partenaires de terrain, pour concentrer les CPIP sur l’évaluation criminologique et la gestion du risque.
  • Impact attendu : réduction de la dispersion des missions, recentrage sur le cœur de métier pénal.

♦ Utiliser les technologies et solutions numériques

Taxman évoque l’intérêt croissant des outils technologiques dans la supervision à distance (applications, check-in numériques, rappels automatisés).

  • En pratique SPIP : expérimenter des suivis hybrides (présentiel + numérique) pour les personnes à faible risque, outils de rappel automatisé pour réduire les manquements.
  • Impact attendu : diminution du temps consacré aux relances et aux démarches répétitives.

Les travaux de Faye S. Taxman rappellent que la réduction de la charge de travail en probation ne doit pas passer par une simple diminution de l’offre, mais par une allocation stratégique des ressources : cibler l’intensité selon le risque, standardiser les pratiques, mutualiser les interventions, déléguer certaines missions et intégrer les technologies. Pour les SPIP, s’inspirer de ce modèle pourrait permettre d’alléger la pression quotidienne tout en améliorant la qualité et l’efficacité des suivis.

1. Qui est Faye S. Taxman ?

University Professor Faye Taxman outside the Fairfax County Courthouse. Photo by Alexis Glenn/Creative Services/George Mason University

Faye Taxman est professeure à l’université George Mason et directrice du Center for Advancing Correctional Excellence (ACE!) (content.sitemasonry.gmu.edu). Experte en criminologie des services de santé, elle est reconnue pour ses travaux pionniers sur l’implémentation de pratiques fondées sur les données scientifiques dans le système correctionnel, notamment les modèles de probation innovants et l’articulation entre justice et santé publique.

2. CCP & RNR : définitions clés

Les Core Correctional Practices (CCP), développées à la fin des années 1970, regroupent cinq dimensions essentielles d’intervention en probation/parole, fondées sur les théories de l’apprentissage social et de la gestion comportementale. Elles s’inscrivent dans le cadre du modèle Risk‑Need‑Responsivity (RNR), qui préconise d’adapter les interventions selon le niveau de risque, les besoins criminogènes spécifiques et la capacité de réception du client .

3. Les composantes centrales du CCP

D’après Andrews & Kiessling (1980), les CCP incluent :

  • Renforcement positif : encourager les comportements prosociaux.
  • Modélisation prosociale : illustrer les comportements attendus.
  • Résolution de problèmes : aider à repérer et traiter les causes sous-jacentes de la délinquance.
  • Entretien motivationnel et restructuration cognitive : techniques pour favoriser l’engagement du client ( cep-probation.org).

Durant des contacts en face‑à‑face, l’agent supervision doit aller au‑delà des simples contrôles : c’est l’occasion d’évaluer les facteurs criminogènes et de soutenir la motivation du client vers le changement .

4. L’apport de Taxman : formations et impacts

Professeure Taxman a intégré ces pratiques dans des dispositifs de formation pour agents corretionnels et probation, avec évaluation par essais contrôlés :

  • Environ 16 % de réduction de la récidive chez les personnes encadrées par un agent formé aux CCP vs. intensifs sans CCP (tandfonline.com).
  • Une réduction de 13 points de pourcentage des taux de récidive lorsque les agents utilisent ces compétences .

Elle a aussi appliqué ses méthodes dans le Global Institute, en dispensant une formation axée sur les CCP et le modèle RBR, notamment dans un programme européen à Barcelone .

5. Taxman : mise en œuvre et outils

Outre ses publications, Taxman a conçu des outils pratiques comme le RNR Simulation Tool ou CJ-TRAK, permettant aux agences de :

  1. Diagnostiquer les besoins criminogènes.
  2. Cartographier leurs programmes disponibles.
  3. Repérer les lacunes et ajuster leurs interventions.

Elle s’est aussi impliquée avec le Global Community Corrections Initiative, promouvant l’implémentation des CCP à l’échelle internationale.

6. Perspectives et défis

  1. Former les agents avec rigueur et suivi continu (booster sessions, coaching).
  2. Réconcilier supervision et bien-être : Taxman insiste sur l’équilibre entre conditionnel et encouragement, afin d’éviter l’alourdissement des exigences.
  3. Déployer les outils comme le RNR tool dans divers contextes (jails, probation, traitement des addictions).

7. Pourquoi s’intéresser aux CCP aujourd’hui ?

  • Efficacité prouvée : baisse significative de la récidive à court et moyen terme.
  • Fondement scientifique : ancrage dans des théories comportementales bien établies.
  • Transférabilité : applicables globalement, avec adaptation locale.

 Conclusion

L’œuvre de Faye Taxman avec les Core Correctional Practices incarne une avancée majeure dans la transformation des pratiques correctionnelles, son approche s’appuyant sur des preuves solides, des outils d’évaluation pragmatiques et un accent fort sur la formation des intervenants. Sa méthodologie, éprouvée par la recherche et l’expérimentation, constitue aujourd’hui un modèle international pour allier sécurité publique et réinsertion efficace.

Pour aller plus loin :

  • Tools of the Trade: A Guide to Incorporating Science into Practice de Taxman (2004)
  • Implementing Evidence‑Based Community Corrections and Addiction Treatment (2012, avec Belenko)