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« La violence domestique est une urgence nationale. » C’est par ce constat brutal que s’ouvre l’enquête de la journaliste d’investigation Jess Hill. En Australie, un pays de près de 25 millions d’habitants, une femme est tuée chaque semaine par un homme avec qui elle a été intime. La police est appelée pour un incident de violence domestique toutes les deux minutes. Une femme sur quatre a subi des violences de la part d’un partenaire intime au cours de sa vie.

L’ouvrage See What You Made Me Do (« Vois ce que tu m’as fait faire ») est bien plus qu’une simple enquête.Hill nous invite à un renversement de perspective radical : cessons de demander « pourquoi ne part-elle pas ? » et interrogeons-nous plutôt sur l’agresseurSon approche, intersectionnelle, combine les apports de la psychologie clinique, de la sociologie féministe et des sciences criminelles pour offrir une analyse systémique d’un phénomène longtemps réduit à des explications simplistes.

L’abus domestique : au-delà de la violence physique

L’une des contributions de l’ouvrage est de déplacer le regard des actes violents isolés vers un schéma systémique de contrôle coercitif — concept que Hill emprunte au sociologue Evan Stark. Elle remplace délibérément le terme « violence domestique » par « abus domestique », car dans certaines relations les plus destructrices, la violence physique est rare, mineure, voire absente.

« De nombreuses femmes que nous accompagnons m’assurent qu’il n’y a pas eu de violence domestique – « il ne m’a jamais levé la main dessus » – mais après un questionnement plus approfondi, elles réalisent qu’elles ont été abusées pendant des années, de manière plus subtile mais tout aussi dommageable. »
— Yasmin Khan, citée par Hill

L’abus domestique ne se résume pas à des coups : c’est un langage de terreur qui se développe lentement, fait de regards en biais, de tons sarcastiques, de silences de pierre. Comme l’explique Hill : « Ce n’est pas un crime de dire à sa femme ce qu’elle doit porter, comment elle doit nettoyer la maison, ou de la convaincre qu’elle est sans valeur. Ce n’est pas un crime de la couper de sa famille ou de briser son sens du réel. Pourtant, ces comportements sont des signaux d’alarme pour l’homicide conjugal. »

C’est là toute la subtilité — et la difficulté — de l’abus domestique : il opère dans les interstices de la loi, rendant la victime prisonnière d’un système invisible aux yeux du droit.

Les tactiques des agresseurs : un manuel universel

Hill s’appuie sur les travaux pionniers d’Albert Biderman sur les techniques de contrôle coercitif utilisées dans les camps de prisonniers de guerre nord-coréens. Étonnamment, les agresseurs domestiques utilisent les mêmes méthodes, mais à une échelle intime et insidieuse :

Technique de Biderman Application dans l’abus domestique
Isolation Couper la victime de sa famille et de ses amis, la priver de soutien extérieur
Monopolisation de la perception Faire douter la victime de sa propre réalité (gaslighting), la plonger dans un univers parallèle
Épuisement physique et mental Priver de sommeil, interrogatoires prolongés, exigences contradictoires
Alternance punition/récompense Cycles de violence suivis de « lune de miel », de promesses et de gentillesse feinte
Démonstration d’omnipotence Surveillance, traque technologique, étranglement, menace de mort
Dégradation Humiliations systématiques, insultes ciblées sur les insécurités profondes
Menaces Contre la victime, les enfants, les animaux, ou menaces de suicide

Cette grille d’analyse, empruntée à l’étude des prisons et des sectes, permet de comprendre pourquoi les femmes victimes d’abus domestique ne réagissent pas différemment des soldats capturés. Leur résistance est brisée par les mêmes mécanismes universels.

Typologie des agresseurs : Cobras et Pitbulls

Hill présente, à partir des travaux de John Gottman et Neil Jacobson, une typologie qui distingue deux profils d’agresseurs aux dynamiques psychologiques opposées :

Les « Cobras » (serpents)

  • Caractéristiques : froids, calculateurs, hédonistes, dotés d’un sentiment pathologique d’être en droit de tout exiger
  • Réaction physiologique : leur rythme cardiaque diminue pendant les violences — ils sont calmes, en contrôle
  • Violence : plus sévère, plus sadique, pouvant impliquer des armes (38 % menacent avec une arme)
  • Relation : peu d’attachement émotionnel à la victime — elle est interchangeable
  • Dangerosité post-séparation : plus dangereux quand ils risquent d’être exposés, mais passent rapidement à une autre victime
  • Profil : souvent des personnalités antisociales, sociopathes ou psychopathes

Les « Pitbulls »

  • Caractéristiques : dépendants émotionnellement, paranoïaques, rongés par une jalousie morbide
  • Réaction physiologique : leur rythme cardiaque augmente pendant les violences — ils sont en proie à une rage incontrôlable
  • Violence : moins instrumentale, mais peut être extrême
  • Relation : peur viscérale de l’abandon, besoin compulsif de connexion
  • Dangerosité post-séparation : plus susceptibles de traquer et tuer après la séparation
  • Profil : souvent issus de foyers violents, avec des antécédents de honte chronique

Cette typologie n’est pas figée, mais elle permet de comprendre que tous les agresseurs ne sont pas identiques — et donc que les réponses thérapeutiques et judiciaires doivent être diversifiées.

Pourquoi les agresseurs agissent-ils ? Honte, traumatisme et patriarcat

Hill refuse de réduire l’explication à un seul facteur. Elle propose une synthèse entre psychologie clinique et analyse féministe, en trois axes complémentaires :

1. Le rôle de la honte

Les entretiens avec des agresseurs révèlent une honte chronique et profondément enfouie. Comme l’explique le psychologue James Gilligan, la violence est une tentative de remplacer la honte par un sentiment de fierté et de contrôle. L’agresseur perçoit la moindre contradiction comme un « manque de respect » et réagit par la violence pour restaurer son pouvoir.

« Un homme en proie à la honte, chronique ou aiguë, est un homme qui cache un secret : il se sent profondément indigne, impuissant, défaillant. » — James Gilligan

Cette honte est souvent liée à des traumatismes précoces : violences subies dans l’enfance, humiliations répétées, sentiment d’abandon. Comme le montre Hill à travers l’histoire de Kevin — un jeune homme qui a étranglé sa fiancée parce qu’elle menaçait de le quitter — la violence naît d’une fureur humiliée face à la peur d’être exposé comme incompétent et indigne d’amour.

2. Le rôle du patriarcat

La société enseigne aux hommes qu’ils ont le droit d’être en contrôle. La masculinité traditionnelle exige la force, l’indépendance, l’absence d’émotion. Mais beaucoup d’hommes ne se sentent pas puissants individuellement – ils se sentent en droit de l’être. C’est ce mélange d’humiliation et de sentiment de droit qui alimente la furie meurtrière.

Hill cite Michael Kimmel, sociologue spécialiste de la masculinité : « Les femmes sont humiliées et honteuses, et elles ne partent pas en tueries. Pourquoi ? Parce qu’elles ne se sentent pas en droit d’exercer le pouvoir. Pour les hommes, c’est l’humiliation plus le droit à la puissance. »

3. La dimension sociale et culturelle

La violence domestique ne naît pas dans le vide. Elle est le produit d’une culture qui tolère et même encourage le contrôle masculin sur les femmes — à l’échelle du couple, mais aussi dans les institutions (tribunaux, police, entreprises). Hill montre comment les politiques publiques et les systèmes judiciaires ont longtemps invisibilisé cette violence en la renvoyant à la sphère privée.

Les enfants : victimes oubliées et invisibilisées

Hill consacre un chapitre entier à l’impact dévastateur de l’abus domestique sur les enfants. Loin d’être de simples « témoins », ils sont des victimes directes, dont le développement psychologique est profondément altéré.

Effets neurologiques et psychologiques

  • Hypervigilance chronique : leur cerveau se développe pour détecter constamment les menaces
  • Anxiété, dépression, troubles de l’attachement : les enfants développent des mécanismes de survie qui deviennent pathologiques à l’âge adulte
  • Complex PTSD (trouble de stress post-traumatique complexe) : diagnostic récemment reconnu, caractérisé par des troubles de la confiance, de la régulation émotionnelle et de l’identité
  • Risque accru de reproduire la violence : les garçons qui grandissent dans un foyer violent sont plus susceptibles de devenir agresseurs

L’échec du système judiciaire

Hill documente des cas où des mères victimes perdent la garde de leurs enfants au profit de leurs agresseurs, au nom de la « préservation du lien parental ». Elle dénonce un système qui échoue systématiquement les victimes, en particulier dans les affaires de garde d’enfants, où les enfants sont rarement entendus.

« Les femmes seront informées par la protection de l’enfance qu’il est absolument essentiel que leur enfant n’ait aucun contact avec le père violent, sinon l’enfant leur sera retiré. Puis la semaine suivante, le tribunal aux affaires familiales leur dit qu’il est absolument essentiel que cet enfant ait un contact avec son père. »
— Fiona McCormack, citée par Hill

Le problème est culturel : les juges, les experts et les avocats ne sont pas formés à reconnaître les dynamiques de contrôle coercitif. Les victimes, traumatisées, présentent des récits chaotiques qui nuisent à leur crédibilité, tandis que les agresseurs, calmes et rationnels, inspirent confiance.

L’échec du système : police, justice et services sociaux

Hill documente avec une précision chirurgicale les défaillances systémiques qui conduisent à la mort de femmes comme Kelly Thompson, assassinée par son ex-conjoint alors qu’elle avait fait toutes les démarches pour se protéger.

Les ratés de la police

  • Formation insuffisante : les policiers ne sont pas formés à reconnaître le contrôle coercitif
  • Biais victimaire : les policiers tendent à douter des femmes qui ne présentent pas le profil de la « victime idéale » (passive, blanche, coopérative)
  • Culture masculine : des attitudes de victim-blaming persistent dans les forces de l’ordre

Les services sociaux dépassés

  • Manque de places en refuge : les femmes se voient proposer des chambres de motel, sans soutien psychologique ni protection
  • Absence de coordination : les services travaillent en silos, sans vision d’ensemble
  • Sanctions des victimes : Hill montre comment les femmes qui appellent à l’aide peuvent se retrouver arrêtées pour des amendes impayées, comme dans le cas de l’Aborigène Tamica Mullaley

La justice pénale inadaptée

  • Le contrôle coercitif n’est pas un crime en Australie (contrairement au Royaume-Uni)
  • Les ordonnances de protection sont faiblement appliquées
  • Les peines sont trop légères : étrangleur condamné à une simple amende, agresseur relâché sous caution puis assassin

Les enfants : victimes silencieuses et invisibilisées

Hill évoque l’impact dévastateur de l’abus domestique sur les enfants. Loin d’être de simples « témoins », ils sont des victimes directes, dont le développement psychologique est profondément altéré.

Effets neurologiques et psychologiques

  • Hypervigilance chronique : leur cerveau se développe pour détecter constamment les menaces (activité accrue de l’amygdale et de l’insula antérieure)
  • Anxiété, dépression, troubles de l’attachement : les enfants développent des mécanismes de survie qui deviennent pathologiques à l’âge adulte
  • Complex PTSD (trouble de stress post-traumatique complexe) : diagnostic récemment reconnu, caractérisé par des troubles de la confiance, de la régulation émotionnelle et de l’identité
  • Risque accru de reproduire la violence : les garçons qui grandissent dans un foyer violent sont plus susceptibles de devenir agresseurs, tandis que les filles internalisent le rôle de la victime

Le système judiciaire contre les enfants

Hill documente des cas où des mères victimes perdent la garde de leurs enfants au profit de leurs agresseurs, au nom de la « préservation du lien parental ». Elle dénonce un système qui échoue systématiquement les victimes, en particulier dans les affaires de garde d’enfants, où les enfants sont rarement entendus.

« Les enfants sont traités comme des propriétés parentales, et la violence domestique comme une affaire d’adultes qui se résout après la séparation. »

Le problème est culturel : les juges, les experts et les avocats ne sont pas formés à reconnaître les dynamiques de contrôle coercitif. Les victimes, traumatisées, présentent des récits chaotiques qui nuisent à leur crédibilité, tandis que les agresseurs, calmes et rationnels, inspirent confiance.

Femmes violentes : une asymétrie fondamentale

Hill aborde la question épineuse de la violence féminine, sujet souvent instrumentalisé par les groupes masculinistes. Elle montre que si les femmes peuvent être violentes dans le cadre de conflits situationnels, la violence masculine est qualitativement différente :

Critère Violence féminine Violence masculine
Type Conflit situationnel (réaction à une dispute) Contrôle coercitif (système de domination)
Fréquence Isolée ou sporadique Systématique, s’aggrave avec le temps
Impact Peu de blessures graves Blessures graves, hospitalisation, mort
Peur Peu de peur de mort chez le partenaire Peur intense, terrorisme psychologique
Motivation Expression de colère, frustration Contrôle, domination, punition
Post-séparation Cesse généralement Poursuite, harcèlement, homicide

Hill insiste : lorsque des femmes tuent leur partenaire, c’est presque toujours après des années d’abus, en état de légitime défense.

Des solutions qui fonctionnent : les modèles High Point et Bourke

Contrairement au fatalisme ambiant, Hill démontre que la violence domestique peut être réduite dès aujourd’hui grâce à des approches innovantes.

Le modèle de High Point (Caroline du Nord)

À High Point, une ville de 100 000 habitants, la police a identifié ses agresseurs les plus dangereux. Ils ont reçu un message clair, porté par la communauté et l’ensemble des forces de l’ordre :

« Nous voulons que vous changiez, nous vous aiderons. Mais si vous continuez, les conséquences seront immédiates et sévères. »

Le message était soutenu par :

  • Des représentants de la police, du FBI, des procureurs
  • Des leaders religieux, des anciens délinquants
  • Des membres de la communauté

Résultats : les homicides domestiques ont été réduits de plus de moitié (de 18 sur 6 ans à 9 sur 10 ans), et seuls 16 % des agresseurs notifiés ont récidivé (contre 45 à 64 % dans les approches traditionnelles).

Le modèle repose sur trois piliers :

  1. La carotte : offre d’aide et de réinsertion
  2. Le bâton : certitude des sanctions, usage de toutes les lois disponibles
  3. La communauté : un message porté par les pairs

Le modèle de Bourke (Australie)

Dans cette ville de 2 600 habitants, qui était autrefois la plus violente de Nouvelle-Galles du Sud, une approche communautaire nommée Maranguka (signifiant « prendre soin des autres ») a été mise en place. Pilotée par la communauté aborigène locale, elle repose sur :

  • Une analyse fine des données : identification des heures et lieux à risque
  • Des programmes de prévention précoce : le programme Our Place enseigne l’alphabétisation via des activités manuelles, réduisant de 79 % les suspensions scolaires
  • Une coordination des services : réunions quotidiennes entre police, services sociaux et communauté
  • Des solutions simples : cours de conduite donnés par des policiers bénévoles (réduction de 72 % des arrestations pour conduite sans permis)

Résultats : réduction de 39 % des agressions liées à la violence domestique, baisse de la criminalité de 60 %, et zéro homicide domestique pendant 18 mois.

Le contrôle coercitif doit devenir un crime

Hill plaide pour que le contrôle coercitif soit criminalisé en Australie, comme il l’est déjà en Angleterre, au Pays de Galles et en Écosse. Elle s’appuie sur les données des pays qui ont adopté cette législation :

  • Angleterre-Pays de Galles (2015) : puni de 5 ans de prison
  • Écosse (2019) : jusqu’à 15 ans de prison, avec formation massive des policiers et des juges

Les comportements condamnés incluent : confisquer le téléphone, interdire le travail, contrôler l’alimentation, menacer de se faire du mal pour empêcher la séparation.

« Pourquoi devrions-nous attendre que des bleus apparaissent pour agir ? Les comportements de contrôle sont des signaux d’alarme pour l’homicide. »

Hill souligne que l’inaction est un choix politique : les gouvernements trouvent de l’argent pour les sous-marins, mais pas pour les refuges.

Pour un changement de paradigme

L’ouvrage de Jess Hill nous confronte à une vérité dérangeante : nous avons collectivement échoué à protéger les victimes. Non par méchanceté, mais par ignorance, par peur de regarder la réalité en face, et par un système qui privilégie les droits des agresseurs sur la sécurité des femmes et des enfants.

Hill nous montre que la violence domestique n’est pas une fatalité :

  • En recentrant notre attention sur l’agresseur (plutôt que sur la victime)
  • En réformant le système judiciaire (criminalisation du contrôle coercitif, formation des juges)
  • En investissant dans des modèles de prévention qui ont fait leurs preuves (High Point, Bourke)
  • En changeant la culture masculine (éducation des garçons, déconstruction du patriarcat)

« Si nous pouvons arrêter de demander « pourquoi ne part-elle pas ? » et commencer à demander « pourquoi fait-il ça ? », alors nous pourrons peut-être, enfin, sauver des vies. »

En criminologie, le modèle du « Pouvoir et Contrôle » (la roue du « pouvoir est du contrôle » de Duluth) est devenu la norme pour expliquer les violences conjugales. C’est un outil indispensable. Mais que se passe-t-il lorsque l’infracteur n’utilise pas seulement le pouvoir patriarcal structurel, mais s’arme de scripts culturels romantiques, pornographiques et homosociaux pour justifier ses actes, manipuler sa victime, et tromper le système judiciaire ?
C’est le pari provocateur de Sharon Hayes dans son ouvrage Sex, Love and Abuse: Discourses on Domestic Violence and Sexual Assault (2014). En croisant la philosophie morale, la sociologie des médias et la criminologie, Hayes démontre que l’intrication entre le sexe, l’amour et la violence est profondément enracinée dans notre « culture populaire ».

📚 Le Diagnostic Criminologique : Les Scripts de la Violence

Hayes ne nie pas les structures patriarcales, mais elle argue que la criminologie traditionnelle échoue parfois à saisir comment les agresseurs rationalisent leurs actes en les enveloppant dans des discours socialement valorisés.

A. Le Mythe de la « Romance Sombre » et le Complexe de Sauveur

De Disney à Twilight en passant par Fifty Shades of Grey, la culture populaire enseigne que l’amour véritable implique le sacrifice, la douleur, et la capacité de « sauver » un homme dangereux ou blessé.
  • L’angle criminel : L’infracteur utilise ce script pour neutraliser sa culpabilité (au sens de Sykes et Matza). Le contrôle coercitif (jalousie extrême, isolement) n’est pas présenté comme de la violence, mais comme une « passion débordante » ou une « protection ». L’agresseur se pose en amant tragique, et la victime en otage consentante d’un destin romantique.

B. La « Bro Culture », l’Entitlement et la Pornographie « Gonzo »

Hayes identifie une backlash (réaction violente) contre le féminisme, incarnée par la « Bro Culture » (ou Laddism). Nourrie par une pornographie mainstream de plus en plus degradante (le « Gonzo » ou « Hate Porn », où l’humiliation et l’étouffement sont la norme), cette culture promeut un sentiment d’entitlement (le droit dû).
  • L’angle criminel : Les jeunes hommes sont socialisés dans l’idée que le refus d’une femme est un défi, et que la misogynie est un ciment homosocial (« Bros before hoes »). L’agression sexuelle ou psychologique devient une performance de masculinité attendue par le groupe de pairs.

C. L’Invisibilisation de la Prédation Féminine (Le piège de l’essentialisme)

Un apport majeur de Hayes (Chapitre 7) est sa critique de la façon dont le système judiciaire traite les femelles auteurs d’infractions sexuelles. La société et les médias les infantilisent, les décrivant comme « émotionnellement immatures » ou « victimes de leurs traumatismes », niant leur agency (capacité d’agir) et leur statut de prédatrices.
  • L’angle criminel : L’essentialisme de genre (la femme = nourricière/inoffensive, l’homme = prédateur) crée un angle mort énorme dans l’évaluation des risques et la protection de l’enfance, y compris pour les victimes masculins adolescents.

🛠️ Axes d’Interventions en Milieu Pénal et de Probation

Si la violence est nourrie par des scripts culturels, les interventions traditionnelles centrées uniquement sur la « gestion de la colère » sont insuffisantes. Voici des pistes d’interventions novatrices et ciblées pour les programmes de réhabilitation :

Axe A : Déconstruire les « Neutralisations Romantiques » (Thérapie Narrative)

L’objectif en probation est de s’attaquer à la manière dont l’infracteur utilise le vocabulaire de l’amour pour masquer celui de l’abus.
  • L’entretien motivationnel et cognitif : Amener l’infracteur à décortiquer comment il utilise des concepts comme « Je t’aime trop », « J’ai peur de te perdre » ou « Nous sommes destinés l’un à l’autre » pour justifier le contrôle coercitif et l’isolement de la victime.
  • Travail sur la fusion identitaire : Hayes note que le discours romantique pousse à la « fusion des identités » (devenir un seul « nous »). En théérapie de groupe, il faut travailler sur la réindividualisation : apprendre à l’infracteur que l’amour ne nécessite pas l’annihilation de l’autre ni la possession.

Axe B : Littératie Médiatique et Pornographique (Le Choc du « Gonzo »)

Puisque la socialisation sexuelle de nombreux infracteurs passe par les écrans, la probation doit intégrer une éducation critique aux médias.
  • Analyse de la pornographie « Hate » : Beaucoup d’agresseurs sexuels ont une éducation sexuelle forgée par des scènes de domination, d’humiliation (ex: sites où l’on étouffe les femmes) et de non-consentement. Les groupes de parole en détention doivent inclure des séances de « déprogrammation » de ces scripts visuels qui déshumanisent le partenaire et banalisent la violence comme un préliminaire obligatoire.
  • Déconstruire la « Bro Culture » : Travailler en groupe sur la pression des pairs, l’homosocialité toxique et l’objectification. L’infracteur doit prendre conscience de la manière dont son groupe de référence valide ses comportements abusifs et comment il utilise la misogynie pour gagner du statut social.

Axe C : Repenser l’Évaluation du Risque et la Manipulation du Système

Hayes rappelle que la victimologie n’est pas une science exacte et que la « dépendance » de la victime est souvent le fruit d’une distorsion culturelle. Les agents de probation et les juges doivent être formés pour ne pas se faire manipuler par ces scripts.
  • Identifier la « Romantisation de l’abus » comme indicateur de risque : L’infracteur utilise souvent la repentance romantique (fleurs, promesses de changement, discours sur le « destin », larmes) pour manipuler le système judiciaire et sa victime. Les évaluateurs doivent être formés à repérer ces tactiques non pas comme de la « remorse » (remords) genuine, mais comme des outils de Power and Control adaptés au tribunal.
  • Ne pas minimiser le retour de la victime : Si une victime retourne vers son agresseur, ce n’est pas un échec thérapeutique de la victime, mais la preuve de la puissance du script de « l’amour sauveur » ou de la peur. Cela doit alerter le probationniste sur la dangerosité de l’emprise.

Axe D : Briser l’Essentialisme de Genre (Cas des Auteures)

Pour les professionnels supervisant des femmes auteurs d’infractions (notamment sexuelles ou sur mineurs) :
  • Sortir du mythe de la « victime-traumatisée » : Les agents de probation doivent éviter le piège de la sur-empathie ou de l’infantilisation face aux délinquantes. Il faut évaluer leur agentivité et leur responsabilité pleine et entière, sans systématiquement chercher un homme dominant en arrière-plan (le « ringleader ») pour excuser leurs actes, comme le démontre Hayes dans son analyse médiatique.
  • Reconnaître la prédation féminine : Adapter les outils d’évaluation des risques qui ont été historiquement calibrés sur des profils masculins, et prendre au sérieux les discours de minimisation de la part des auteures qui utilisent leur rôle maternel/nourricier comme bouclier.

💡 Vers une Criminologie de la Complexité Culturelle

L’ouvrage de Sharon Hayes nous rappelle que la violence conjugale et sexuelle n’est pas seulement une déviance individuelle ou le simple reflet d’une structure patriarcale abstraite. C’est aussi le symptôme d’une société saturée de messages contradictoires sur l’amour, le sexe, le sacrifice et la masculinité.
En tant que criminologues et praticiens de la justice pénale, notre rôle n’est pas seulement de punir ou de surveiller, mais de participer à la déconstruction des mythes cruels (pour reprendre l’expression de Lauren Berlant citée par Hayes). Intervenir auprès des infracteurs, c’est les confronter à la réalité de leurs actes en les arrachant aux fantasmes de la culture pop, de la pornographie degradante et des contes de fées qui leur servent d’alibi.
 Hayes, S. (2014). Sex, Love and Abuse: Discourses on Domestic Violence and Sexual Assault. Palgrave Macmillan.
Pour le grand public, et malheureusement encore pour de nombreux professionnels du droit, la violence conjugale se résume souvent à une équation simpliste : des coups, un bourreau, une victime, et une porte de sortie. Pourtant, la réalité clinique et forensique est infiniment plus sombre et complexe.
Dans son ouvrage de référence, Forensic Psychology of Spousal Violence (2016), le chercheur et psychologue forensique Mauro Paulino dissèque l’anatomie de ce terrorisme domestique. Loin des clichés, il démontre que la violence conjugale est un processus insidieux qui érige une « prison invisible », dont les barreaux sont forgés par des distorsions cognitives, une dépendance traumatique et une terreur psychologique absolue.
Plus grave encore, Paulino met en lumière un phénomène tragique et systémique : la victimation secondaire. Lorsque la victime parvient à briser le silence, c’est souvent le système judiciaire, médical et social lui-même — par ignorance forensique et biais historiques — qui l’enfonce davantage.

la « Prison Invisible » : Pourquoi les victimes restent-elles ?

La question la plus fréquente, et la plus maladroite, posée aux victimes est : « Pourquoi ne part-elle pas ? ». Paulino répond en déconstruisant le mythe du libre arbitre dans un contexte de terreur coercitive.
  • La prééminence de la violence psychologique : Les données de Paulino révèlent un fait clinique majeur : si les coups laissent des traces médico-légales, c’est la violence psychologique (humiliations, isolement social, chantage économique, contrôle coercitif) qui cause la souffrance la plus profonde. Évaluée à son maximum par près de 79% des victimes dans ses études, c’est elle qui détruit l’estime de soi, altère le test de réalité et paralyse la capacité de réaction.
  • Le conditionnement traumatique et le « Syndrome de la Femme Battue » : En s’appuyant sur les travaux de Lenore Walker, Paulino explique comment le cycle de la violence (tension, explosion, réconciliation/lune de miel) crée une dissonance cognitive insurmontable. La victime finit par internaliser la blame, développant une « impuissance apprise ». Elle ne reste pas par masochisme, mais parce que son appareil psychique a été restructuré pour survivre dans un environnement imprévisible.
  • Le lien traumatique (Syndrome de Stockholm conjugal) : Paulino établit un parallèle forensique avec la prise d’otage. L’agresseur alterne entre punitions extrêmes et petites « grâces » (ne pas la tuer ce jour-là, montrer un remords bref). Cette dynamique de renforcement intermittent crée un lien d’attachement traumatique où la victime perçoit l’agresseur non plus comme une menace, mais comme la seule source potentielle de réconfort et de sécurité.

Le Paradoxe de la Séparation et l’Évaluation du Risque Létal

L’un des apports les plus cruciaux de l’ouvrage pour les évaluateurs de risques, les policiers et les magistrats est la compréhension de la dynamique temporelle du risque.
  • Le mythe de la sécurité post-séparation : Contrairement à une intuition commune, la séparation n’est pas la fin du danger, c’est souvent son paroxysme. Paulino rappelle que la perte de contrôle est le moteur principal de la violence patriarcale. Lorsque la victime tente de s’échapper, l’agresseur utilise la violence ultime pour rétablir son « droit de propriété » historique sur elle.
  • Les marqueurs forensiques du féminicide : L’auteur identifie des indicateurs précis de passage à l’acte létal qui doivent alerter les professionnels :
    • Les tentatives d’étranglement (un facteur de risque majeur : une femme ayant subi une tentative d’étranglement a un risque d’être tuée multiplié par sept).
    • Les menaces de mort antérieures ou les menaces de suicide de l’agresseur.
    • La possession ou l’accès à des armes à feu.
    • La jalousie pathologique et le contrôle coercitif extrême (surveillance, isolement).
  • Les victimes silencieuses : Les enfants et la victimisation vicariante : Paulino dénonce vigoureusement les failles des systèmes judiciaires (notamment les tribunaux aux affaires familiales) qui imposent des droits de visite aux pères violents au nom du « maintien du lien parental ». Les études de cas montrent que les enfants, témoins directs des violences, subissent une victimisation vicariante (un abus psychologique direct). Imposer un contact forcé avec l’agresseur sous couvert de « syndrome d’aliénation parentale » est une erreur forensique qui re-victimise l’enfant dans un contexte de terreur.

La Victimation Secondaire : Quand le Système devient Complice

Paulino démontre que la violence conjugale ne s’arrête pas à la porte du commissariat ou du tribunal.
  • Le biais de la « preuve physique » et l’incompétence forensique : Paulino pointe du doigt le manque de formation des professionnels de santé et du droit. Un médecin légiste ou un policier non formé à la psychologie forensique cherchera des ecchymoses physiques, ignorant qu’une violence psychologique extrême laisse des séquelles neurologiques et psychiatriques (ESPT complexe, dépression majeure, troubles somatiques, dissociation) bien plus invalidantes. L’exigence de « preuves physiques » pour reconnaître le crime est un héritage patriarcal qui invisibilise la terreur.
  • Le scepticisme institutionnel (Le « Gaslighting » judiciaire) : Face à une victime qui se contredit (à cause du trauma et de la sidération), qui minimise les faits (mécanisme de survie) ou qui retire sa plainte (par peur des représailles ou par dépendance économique), le système judiciaire interprète souvent ces comportements comme des « preuves » de son manque de fiabilité ou de sa « culpabilité ». Le système exige de la victime une rationalité et une cohérence que son état de stress post-traumatique lui interdit.
  • La nécessité d’une évaluation psychologique spécialisée : L’auteur plaide pour que l’évaluation du dommage psychique devienne une pierre angulaire des procédures. Prouver la violence psychologique nécessite des outils forensiques spécifiques pour évaluer la crédibilité du témoignage (en tenant compte des biais de mémoire liés au trauma) et l’impact traumatique, au-delà des simples certificats médicaux initiaux.

Vers une Responsabilisation Forensique (Sans Culpabilisation)

Comment sortir de cette prison invisible ? Paulino propose un changement de paradigme dans l’accompagnement : passer de la posture infantilisante de « sauveur » à une approche de responsabilisation (accountability).
Il ne s’agit absolument pas de blâmer la victime pour les violences qu’elle subit (la responsabilité pénale et morale appartient à 100% à l’agresseur). Il s’agit de l’aider à reprendre le contrôle de son propre récit et de sa sécurité. Le travail psychologique et judiciaire doit viser à :
  1. Valider la réalité du trauma (briser le déni, la honte et l’isolement).
  2. Comprendre les barrières situationnelles (dépendance économique, menaces sur les enfants, isolement géographique) plutôt que de les juger.
  3. Élaborer un plan de sécurité dynamique, car la fuite sans préparation face à un agresseur narcissique, antisocial ou en phase de « perte de contrôle » est une stratégie mortelle.

Conclusion : L’Urgence d’une Réforme Forensique Intégrée

L’ouvrage de Mauro Paulino est un rappel à l’ordre cinglant pour tous les professionnels de la criminologie, de la justice et de la santé. La violence conjugale n’est pas un simple « conflit de couple » qui a mal tourné, ni une « perte de contrôle ». C’est un système complexe de domination et de terrorisme intime, soutenu par des héritages culturels patriarcaux et perpétué par des failles institutionnelles.
Pour protéger efficacement les victimes, et surtout leurs enfants, nous devons cesser de juger les réactions des victimes à l’aune de la logique rationnelle. Nous devons former les juges, les policiers et les médecins à la réalité forensique de l’emprise psychologique et aux marqueurs de létalité.
Tant que le système continuera à exiger des « preuves physiques » pour reconnaître la violence, et tant qu’il imposera des contacts forcés avec les agresseurs au nom d’une coparentalité idéalisée et aveugle, la prison invisible restera fermée. Et le prix de cette ignorance forensique se paie encore, trop souvent, en vies humaines.
Paulino, M. (2016). Forensic Psychology of Spousal Violence. Academic Press.

La violence domestique constitue l’un des enjeux de santé publique les plus préoccupants des sociétés contemporaines. Ses conséquences — physiques, psychologiques et économiques — pèsent durablement sur les victimes et sur les systèmes de santé et de justice pénale. Pourtant, dans le débat public comme dans la recherche criminologique, une question demeure largement inexplorée: au-delà du nombre d’agressions, peut-on agir sur leur gravité ?

C’est précisément à cette question que s’attellent Jacob Kaplan et Li Sian Goh dans leur étude Physical Harm Reduction in Domestic Violence: Does Marijuana Make Assaults Safer? (2020). Leur approche, originale à plus d’un titre, invite à repenser la manière dont nous mesurons l’efficacité des politiques publiques en matière de violences conjugales.

Une méthodologie robuste pour lever les biais d’endogénéité

Les études antérieures sur les liens entre consommation de cannabis et violence souffrent fréquemment de problèmes d’endogénéité : variables omises, biais de sélection et données autorapportées en limitent la portée causale. Pour y remédier, Kaplan et Goh mobilisent une méthode économétrique rigoureuse : l’analyse en différence-de-différences (difference-in-differences) sur un panel de 24 États américains couvrant la période 2005-2016.

Les données proviennent du National Incident-Based Reporting System (NIBRS) du FBI, qui offre l’avantage de fournir des informations détaillées incident par incident : type de crime, relation victime-auteur, blessures subies, usage d’alcool ou de substances, et armes éventuellement employées. Cette granularité permet de distinguer les agressions domestiques avec blessures graves de celles sans blessure grave.

Les variables indépendantes sont la décriminalisation du cannabis et la légalisation du cannabis médical, mesurées comme une proportion continue de l’année durant laquelle la loi était en vigueur. Un ensemble de variables de contrôle — démographiques, économiques, relatives à la consommation d’alcool et aux effectifs policiers — complète le modèle.

Point méthodologique crucial : Les auteurs appliquent la correction de Bonferroni pour éviter l’inflation du risque d’erreur de type I (faux positifs) liée à la multiplication des tests (12 hypothèses). Ainsi, le seuil de significativité statistique est drastiquement relevé à p<0,00417 (contre 0,05 habituellement). Tous les résultats que nous présentons ci-dessous résistent à ce seuil très exigeant.

Résultats principaux : une baisse de 18 % des agressions graves (données annuelles)

Les résultats sont à la fois clairs et contre-intuitifs :

  1. La décriminalisation du cannabis n’a aucun effet statistique sur le nombre total d’agressions domestiques (ni sur les agressions non-domestiques). En d’autres termes, la fréquence des violences conjugales ne diminue pas.
  2. En revanche, la décriminalisation réduit significativement les agressions domestiques entraînant des blessures graves de 18 % (IRR = 0,820 ; p<0,001).

Précision issue des panels : Ce résultat de −18% provient de l’analyse sur les données annuelles (spécification principale retenue par les auteurs). L’analyse sur les données mensuelles (panel B) suggère une réduction légèrement plus marquée, de −21,1 % (IRR = 0,789), confirmant la robustesse du phénomène.

Ainsi, si les agressions restent aussi nombreuses, elles deviennent moins dangereuses pour les victimes. Les auteurs interprètent ceci comme un effet sur la marge intensive de la violence (sa gravité) plutôt que sur sa marge extensive (sa fréquence).

À l’inverse, la légalisation du cannabis médical ne produit aucun effet significatif sur aucune catégorie d’agression (les IRRs oscillent autour de 1,00 avec des p-valeurs très élevées). Ce contraste suggère que le mécanisme en jeu n’est pas un simple effet d’accès, mais probablement un changement dans les pratiques de consommation induit par la levée de la prohibition pénale.

Mécanismes explicatifs : le rôle clé de l’alcool et des armes

Pour comprendre pourquoi les agressions deviennent moins graves, Kaplan et Goh explorent plusieurs sous-groupes et variables situationnelles (Tableau 4 de l’étude).

1. Une réduction spectaculaire des agressions impliquant l’alcool (-37,6 %)

La décriminalisation est associée à une baisse de 37,6 % des agressions domestiques graves impliquant un auteur intoxiqué par l’alcool (IRR = 0,624 ; p<0,001). Ce résultat est cohérent avec l’hypothèse d’une substitution entre alcool et cannabis : le cannabis devenant plus accessible, certains consommateurs réduisent leur consommation d’alcool. Or, l’alcool étant un facteur avéré d’aggravation de la violence (effet désinhibiteur et augmentant l’impulsivité), cette substitution rend les agressions mécaniquement moins violentes.

2. Une diminution des agressions graves impliquant une arme (-18,4 %)

Les agressions graves avec usage d’une arme diminuent significativement, avec un IRR de 0,816 (soit une réduction de 18,4 %). Note de correction : L’article mentionne dans son texte une baisse « d’environ un quart (23,1 %) », mais les données du Tableau 4 (Panel A) indiquent très précisément un IRR de 0,816. C’est ce dernier chiffre, plus fiable (issu du tableau statistique), que nous retenons ici. L’usage moindre d’armes est un facteur déterminant, car il réduit mécaniquement le risque de lésions graves et de traumatismes psychologiques liés à la coercition armée.

3. Disparités ethniques : des effets contrastés

  • Victimes blanches : réduction de −16,2 % (significatif).
  • Victimes hispaniques : réduction de −31,3 % (significatif).
  • Victimes noires : réduction de −12,1 % (non significatif, p=0,198).

Les auteurs appellent à une grande prudence sur ce dernier point. L’absence d’effet pour les victimes noires pourrait refléter des différences dans les pratiques de consommation, l’application différenciée des lois, ou des dynamiques sociales spécifiques que les données ne permettent pas d’élucider.

Une dynamique temporelle : l’effet s’estompe après cinq ans

L’analyse par event study (étude d’événements) révèle un autre enseignement : la réduction des agressions graves n’est pas permanente.

Les coefficients montrent une baisse significative principalement entre la troisième et la quatrième année suivant la décriminalisation (les IRRs pour T=3 et T=4 sont respectivement de 0,878 et 0,826, avec des intervalles de confiance n’incluant pas 1). Cependant, dès la cinquième année, l’effet s’estompe (IRR = 0,974, non significatif). Ce déclin pourrait s’expliquer par une dissipation de l’effet de substitution entre alcool et cannabis dans le long terme, ou par des changements dans les habitudes de consommation que les données disponibles ne permettent pas de mesurer.

Limites méthodologiques

Les auteurs identifient plusieurs limites qu’il convient de mentionner pour une lecture éclairée :

  • Sous-déclaration des violences : le NIBRS ne recense que les faits signalés à la police, or une part importante des violences conjugales reste dans l’ombre (le taux de blessures graves dans le NIBRS est d’environ 5 %, contre plus d’un tiers dans les enquêtes de victimation comme le NCVS).
  • Absence de distinction des substances : le NIBRS indique si l’auteur est sous l’influence de drogues en général, mais ne distingue pas le cannabis des autres stupéfiants.
  • Qualité variable des données : certains États rapportent très peu d’incidents liés à la drogue, suggérant des lacunes dans la collecte.
  • Données victimaires limitées : aucune information sur le revenu, l’éducation ou l’idéologie des victimes, ce qui restreint les analyses contextuelles.

Implications pour les politiques publiques

Cette étude apporte trois enseignements majeurs pour les décideurs publics et les criminologues :

  1. Infirmation des craintes sécuritaires : contrairement à certains discours alarmistes, la décriminalisation du cannabis n’augmente pas le nombre d’agressions domestiques.
  2. Un effet protecteur inattendu sur la gravité : elle réduit l’intensité des violences, probablement via un mécanisme de substitution à l’alcool, substance bien plus délétère en termes d’agressivité.
  3. L’intérêt d’une approche par réduction des risques : plutôt que de se focaliser uniquement sur l’éradication des violences (objectif souvent inaccessible à court terme), les politiques publiques gagneraient à intégrer des stratégies de réduction des dommages — ici, en influant sur les substances consommées par les auteurs potentiels.

L’étude de Kaplan et Goh ne prétend pas que le cannabis soit une solution à la violence domestique. Elle démontre en revanche que certaines politiques de régulation des substances peuvent avoir des effets collatéraux positifs sur la sévérité des violences subies par les victimes. En déplaçant le regard du nombre d’agressions vers leur intensité dommageable, elle ouvre une voie nouvelle pour la recherche criminologique et pour l’action publique.

Comme le soulignent les auteurs, des recherches complémentaires sont nécessaires pour affiner ces résultats — notamment en distinguant les types de substances, en intégrant des données plus fines sur les victimes et en élargissant le périmètre géographique et temporel. Mais une chose est sûre : l’hypothèse selon laquelle le cannabis pourrait, indirectement, « rendre les agressions moins dangereuses » mérite d’être prise au sérieux comme un objet de recherche rigoureux, et non comme une provocation.

Référence : Kaplan, J., & Goh, L. S. (2020). Physical Harm Reduction in Domestic Violence: Does Marijuana Make Assaults Safer? Journal of Interpersonal Violence*37*(7-8),

La violence entre partenaires intimes (VPI) demeure l’un des problèmes de santé publique et de sécurité les plus préoccupants dans les sociétés occidentales. En Australie, près d’une femme sur quatre déclare avoir subi, depuis l’âge de 15 ans, des violences physiques, sexuelles ou psychologiques de la part d’un partenaire actuel ou antérieur (ABS, 2017). À l’extrémité la plus grave, une femme est tuée en moyenne tous les onze jours par son conjoint ou ex‑conjoint (Bricknell, 2020). Face à cette ampleur, les politiques publiques ont massivement investi dans des dispositifs de prise en charge des auteurs – programmes de modification des comportements (Men’s Behaviour Change Programs), arrestations, ordonnances de protection –, mais les évaluations convergent : ces interventions n’apportent qu’une amélioration marginale par rapport à l’absence de traitement (Akoensi et al., 2013 ; Feder et al., 2008), et leur efficacité ne se manifeste que dans des circonstances très spécifiques, notamment lorsque les victimes ont quitté leur agresseur.

Ce constat d’échec relatif contraste pourtant avec une réalité empirique bien établie : de nombreux hommes violents cessent ou réduisent leurs comportements abusifs, souvent sans jamais avoir eu affaire à la justice ou à un programme thérapeutique. Dès lors, comment expliquer que la violence s’arrête, alors que les réponses institutionnelles peinent à produire des effets durables ? C’est à cette question que s’attèle l’ouvrage de Hayley BoxallReimagining Desistance from Male‑Perpetrated Intimate Partner Violence (2023), en proposant un changement de focale : et si les victimes‑survivantes elles‑mêmes jouaient un rôle central, jusqu’ici largement négligé, dans l’initiation et le maintien de la désistance ?

Les angles morts des théories de la désistance

La criminologie du parcours de vie a identifié trois grands cadres pour expliquer la cessation des activités délictuelles. Les modèles ontogénétiques mettent l’accent sur le vieillissement et la maturation physiologique, qui réduiraient la capacité à passer à l’acte. Les modèles sociogénétiques soulignent l’importance des « tournants » biographiques – mariage, emploi, paternité – qui, en créant des liens sociaux conventionnels, rendent la délinquance plus coûteuse. Enfin, les modèles agentiques placent l’individu au cœur du processus : sa capacité à réévaluer son existence, à transformer son identité et à se projeter dans un « soi redouté » le motive à changer (Paternoster & Bushway, 2009).

Ces théories, bien qu’heuristiques, présentent une lacune majeure : elles sont principalement construites à partir d’entretiens menés avec des hommes auteurs de délits contre les biens, et non avec des auteurs de violences conjugales. Or, la VPI possède des caractéristiques singulières qui la distinguent profondément des infractions acquisitives. D’une part, elle est motivée par des logiques de pouvoir, de contrôle et d’expression d’une masculinité hégémonique, bien éloignées du calcul coût‑bénéfice qui prévaut dans les vols ou les cambriolages. D’autre part, et c’est le point le plus décisif, la VPI s’inscrit dans une relation dyadique : elle se déroule dans l’intimité du couple, implique des interactions continues entre la victime et l’auteur, et confère à la première une connaissance fine des déclencheurs et des modes opératoires du second. Comme le souligne Boxall (p. 14), « comprendre la VPI implique nécessairement d’examiner les deux individus, leurs interactions et la signification de la violence dans le contexte de la relation ».

En dépit de ces données, les travaux sur la désistance ont systématiquement négligé le rôle des victimes. Cette cécité théorique n’est pas anodine : elle conduit à sous‑estimer le travail considérable que les victimes‑survivantes accomplissent au quotidien pour tenter d’infléchir le comportement de leur partenaire violent.

Une enquête au plus près des expériences féminines

Pour combler ce vide, Boxall a mené des entretiens semi‑directifs approfondis auprès de 40 femmes résidant dans le Territoire de la capitale australienne et ses environs, âgées de 18 à 72 ans, et ayant toutes subi des violences de la part d’un partenaire masculin. L’échantillon, recruté via les réseaux sociaux et les médias traditionnels, se distingue par sa diversité socioprofessionnelle : la majorité des participantes occupaient un emploi (souvent dans les services publics, la santé ou l’éducation), et près de la moitié étaient diplômées de l’université. Ce profil, inhabituel dans les études sur la VPI qui recrutent généralement en centres d’hébergement ou via la justice, permet de saisir des expériences souvent invisibilisées, celles de femmes qui ne sollicitent pas – ou pas encore – d’aide institutionnelle.

La désistance a été définie comme « la cessation ou la réduction significative des comportements violents pendant une période d’au moins six mois, alors que la relation entre la victime‑survivante et l’auteur était maintenue » (p. 40). Quinze participantes ont connu une telle période de désistance, tandis que vingt‑cinq ont vu la violence persister ou s’aggraver.

Des stratégies variées, souvent déployées seules et dans l’urgence

L’analyse des récits fait apparaître trois grandes catégories de stratégies mises en œuvre par les femmes.

1. Stratégies centrées sur leur propre comportement : la conformité (« être la partenaire parfaite ») et l’évitement des déclencheurs sont les plus fréquemment citées. Il s’agit, par exemple, de ne pas contester le partenaire, de sublimer ses propres besoins, de réguler ses émotions ou de limiter ses relations sociales pour ne pas susciter de jalousie. Ces stratégies, bien que perçues comme passives par les intéressées elles‑mêmes, sont en réalité le fruit d’une adaptation fine et d’une hypervigilance constante.

2. Stratégies visant à modifier le comportement du partenaire : certaines femmes ont tenté de parler de la violence et de son impact, d’autres ont demandé à leur conjoint de consulter un professionnel, ou ont cherché à établir des limites claires (par exemple, refuser d’avoir des relations sexuelles, menacer de quitter la relation).

3. Recours à des tiers : l’entourage familial et amical, mais aussi les services de conseil conjugal, la police ou les services sociaux ont été sollicités, même si ces démarches se sont souvent heurtées à des réponses de déni, de minimisation ou de blame envers les victimes. Boxall souligne que « pour de nombreuses participantes, les membres de la famille du partenaire, et parfois même leurs propres proches, ont minimisé la violence ou ont encouragé la compliance » (p. 96‑98).

Les mécanismes de la désistance : une pluralité de voies

Chez les quinze femmes ayant connu une désistance, plusieurs mécanismes ont été identifiés, souvent combinés.

  • L’augmentation des conséquences : menacer de partir, de porter plainte, ou rendre la violence plus risquée (par exemple, en impliquant un tiers protecteur) a pu dissuader certains auteurs. Imogen, par exemple, attribue l’arrêt des violences à son premier appel à la police, qui a « choqué » son partenaire (p. 111).
  • Le gardien capable : dans certains cas, la présence d’un tiers (fils adolescent, chien de garde) a physiquement dissuadé l’agresseur, en augmentant le coût et le risque de l’agression (p. 112‑113).
  • L’apaisement du besoin de contrôle : en se conformant aux exigences du partenaire, certaines femmes ont temporairement satisfait son désir de domination, ce qui a entraîné une accalmie dans les violences physiques, mais souvent au prix d’une aggravation des violences psychologiques ou coercitives.
  • L’atténuation des facteurs de stress : réduire les sources de tension (financières, professionnelles, liées à la garde des enfants) a également contribué à désamorcer certains épisodes violents.
  • L’évocation d’un « soi redouté » : dans quelques cas, la prise de conscience par l’auteur qu’il risquait de devenir comme son propre père violent a déclenché un processus de changement (p. 121‑122).

Ces mécanismes ne sont pas exclusifs et s’articulent souvent entre eux. Surtout, ils révèlent que la désistance n’est pas un phénomène univoque : la plupart des femmes n’ont connu qu’une cessation partielle de la violence (par exemple, arrêt des violences physiques mais persistance des violences psychologiques ou sexuelles), et huit d’entre elles ont vu la violence reprendre après une période d’accalmie. La désistance se présente donc comme un processus marqué par des allers‑retours, des rémissions et des rechutes, ce qui invite à dépasser les définitions trop rigides de la désistance primaire (p. 155‑156).

La « désistance par défaut » : un concept critique

L’une des contributions les plus stimulantes de l’ouvrage est la notion de désistance par défaut (desistance by default, empruntée à Paternoster & Bushway, 2009). Dans plusieurs cas, la réduction de la violence ne résultait pas d’une transformation identitaire de l’auteur, mais uniquement du travail d’adaptation et de contrôle exercé par la femme. Boxall formule cette interrogation : « la question se pose de savoir si l’on peut véritablement parler de désistance lorsque son maintien repose largement sur l’hypervigilance, la conformité et le travail des victimes‑survivantes » (p. 124‑126). Cette désistance « en trompe‑l’œil » souligne les limites des définitions purement comportementales et plaide pour une prise en compte des dimensions cognitives et relationnelles, tant du côté de l’auteur que de la victime.

Implications théoriques et pratiques

Les résultats de cette étude invitent à une révision en profondeur des modèles explicatifs de la désistance.

Sur le plan théorique, ils confirment que les processus de désistance ne sauraient être compris sans intégrer la dimension dyadique et le rôle actif des victimes. Boxall montre que les stratégies des femmes sont éminemment cohérentes avec les mécanismes identifiés par la théorie de la désistance (augmentation des coûts, évocation du soi redouté, rôle des liens sociaux), mais qu’elles n’opèrent que si elles sont perçues comme légitimes par l’auteur. Or, dans un contexte de violence conjugale, la légitimité de la parole de la femme est structurellement compromise par les rapports de domination masculine. Dès lors, l’efficacité des stratégies dépend moins de leur nature intrinsèque que de la manière dont l’auteur les interprète – et cette interprétation est elle‑même conditionnée par ses propres dispositions, ses croyances et sa motivation à changer (p. 162‑164).

Sur le plan pratique, ces constats dessinent des pistes d’action novatrices :

  • Former les professionnels (policiers, conseillers conjugaux, travailleurs sociaux) à reconnaître et à valoriser le travail de désistance effectué par les femmes, sans pour autant les responsabiliser de la violence.
  • Développer des dispositifs d’accompagnement des couples qui ne se réduisent pas à une injonction à quitter le partenaire, mais qui offrent un espace sécurisé pour négocier les limites et soutenir les changements comportementaux, à condition que ces dispositifs soient encadrés par des professionnels formés à la dynamique des violences conjugales.
  • Intégrer les proches et les réseaux sociaux dans les interventions, car ils peuvent soit renforcer la violence (par le déni ou la minimisation), soit au contraire jouer un rôle de « gardien capable » et de soutien à la désistance.
  • Promouvoir la justice restaurative comme alternative ou complément aux réponses pénales, en offrant aux victimes la possibilité de confronter l’auteur à l’impact de ses actes et de participer à la co‑construction d’un processus de réparation (p. 151‑152).

Limites de l’étude et perspectives

L’auteure reconnaît plusieurs limites : l’absence de femmes autochtones dans l’échantillon, le biais de rappel possible chez certaines participantes ayant quitté leur agresseur depuis plusieurs années, et le fait que les récits ne reflètent que la perception des victimes, sans corroboration par les auteurs eux‑mêmes (p. 48‑49). Ces réserves n’enlèvent rien à la portée heuristique des résultats, mais appellent à des recherches complémentaires associant les deux membres du couple pour saisir pleinement la co‑construction de la désistance.

Conclusion

L’ouvrage de Hayley Boxall constitue une contribution majeure à la criminologie de la désistance. En donnant la parole aux victimes‑survivantes, il déplace le regard et met en lumière un travail invisible, quotidien, souvent épuisant, mais néanmoins crucial pour la réduction des violences. Il rappelle avec force que la désistance n’est pas un chemin solitaire, mais une voie que les auteurs et les victimes empruntent ensemble, dans un jeu d’interactions où le pouvoir et la vulnérabilité se mêlent inextricablement. Comme le souligne Boxall en écho aux propos d’une participante, « le public ne parle pas de la façon dont les femmes gèrent la situation. Ce qu’ils disent, c’est : “Si vous n’aimez pas ça, vous partez”. Partir, et aller où ? » (p. 16). En cessant de réduire les victimes à leur statut de victimes passives, et en reconnaissant leur agentivité, nous pourrons peut‑être enfin concevoir des réponses qui ne se contentent pas de punir, mais qui accompagnent durablement la sortie de la violence.

Référence principale : Boxall, H. (2023). Reimagining Desistance from Male‑Perpetrated Intimate Partner Violence: The Role and Experiences of Female Victim‑Survivors. Springer.

Dans le domaine de la criminologie, la violence conjugale a longtemps été théorisée et traitée à travers un prisme unique : celui d’un agresseur masculin motivé par le patriarcat et d’une victime féminine impuissante. Pourtant, les données empiriques accumulées depuis les années 1970 dressent un tableau beaucoup plus complexe.
Dans son ouvrage de référence, Abused Men: The Hidden Side of Domestic Violence (2e éd., 2008), le journaliste et chercheur Philip W. Cook compile des décennies de recherches pour mettre en lumière une réalité que le système de justice pénale peine encore à intégrer : la violence conjugale est souvent une affaire de symétrie de genre, de combats mutuels, et les hommes en sont des victimes significatives.
Cependant, pour les criminologues et les agents de probation, il est impératif d’analyser ces données avec rigueur. Les travaux fondateurs qui ont révélé cette symétrie, notamment ceux de Murray Straus, ont non seulement bouleversé la sociologie de la famille, mais ont également soulevé des débats méthodologiques intenses et subi une censure académique sans précédent.

Le séisme empirique : l’affirmation de la symétrie de genre 

Les constats de Cook s’appuient lourdement sur les National Family Violence Surveys (NFVS) menées par les sociologues Murray Straus, Richard Gelles et Suzanne Steinmetz à la fin des années 1970. À l’aide de la Conflict Tactics Scale (CTS), ces enquêtes de population générale ont révélé des faits majeurs :
  • La symétrie des actes : Les femmes initient la violence physique contre leur partenaire intime presque aussi souvent que les hommes.
  • La prédominance du « combat mutuel » : Environ 50 % des cas de violence conjugale impliquent une violence mutuelle, et non un schéma exclusif de « contrôle coercitif » unilatéral.
  • L’initiation : Dans les couples violents, les femmes rapportent avoir frappé en premier dans environ 53 % des cas de violence mutuelle.
Ces données contredisent frontalement le sens commun et les statistiques policières, qui montrent une surreprésentation masculine dans les arrestations. Cook explique ce fossé par le fait que les hommes victimes portent très rarement plainte (par honte, peur du ridicule ou crainte de ne pas être crus) et que les politiques d’arrestation obligatoire biaisent l’identification de l’agresseur principal.

Critique des travaux de Straus : Entre limites méthodologiques et guerre académique

Si Murray Strausa brisé un tabou sociétal, son travail — et particulièrement son outil de mesure, la Conflict Tactics Scale (CTS) — fait l’objet de critiques légitimes au sein même de la criminologie. Cook aborde frontalement ces limites, ainsi que le climat toxique qui a entouré ces recherches.

A. La limite du CTS : Mesurer l’acte en ignorant le contexte

La critique méthodologique principale adressée à Straus concerne la CTS. Cette échelle mesure la fréquence et la nature des actes violents (gifles, coups, menaces), mais elle est « aveugle » au contexte.
  • Elle ne différencie pas la violence initiée par désir de contrôle (terrorisme intime) de la violence situationnelle ou de l’autodéfense.
  • Elle ne mesure pas la peur ressentie par la victime, ni les dynamiques de pouvoir.
  • La défense de Straus : Straus a toujours répondu que la CTS est comme un « test d’orthographe » : elle mesure l’acte de violence en lui-même, et n’a pas à mesurer pourquoi l’enfant (ou l’individu) « écrit mal ». Néanmoins, cette absence de contexte a permis aux détracteurs de Straus d’affirmer que ses données minimisaient la violence masculine en la mettant à plat, sans tenir compte de l’asymétrie des forces.

B. Le débat sur la gravité et les blessures (L’interprétation des données)

C’est sur la question des conséquences physiques que Cook prend ses distances avec certaines interprétations de Straus.
  • Le constat partagé : Straus et Cook s’accordent sur le fait que les hommes causent statistiquement plus de blessures graves nécessitant une hospitalisation, en raison de la différence de masse musculaire et de la force de frappe (coups de poing).
  • La divergence tactique : Straus tend à interpréter les données montrant des blessures graves chez les hommes comme un « artefact de signalement » (les actes des femmes ne seraient rapportés que lorsqu’ils sont exceptionnels et graves). Cook, s’appuyant sur les travaux de la criminologue Maureen McLeod, oppose à Straus une réalité tactique effrayante : les femmes utilisent massivement des armes (couteaux, objets contondants, liquides bouillants) et attaquent souvent leur partenaire par surprise pendant son sommeil. Pour Cook et McLeod, la gravité des blessures infligées aux hommes n’est pas un biais statistique, mais le résultat direct de l’utilisation d’armes mortelles par des partenaires féminines.

C. La censure académique et le poids de l’idéologie

L’ouvrage de Cook consacre une partie cruciale à la réception hostile des travaux de Straus. 
  • Attaques ad hominem : Straus a été accusé de harcèlement sexuel par des militantes (des accusations publiquement démenties par sa propre ex-femme), et ses conférences ont été perturbées par des manifestations agressives.
  • Suppression de données : Cook documente comment des agences gouvernementales et des instituts de recherche ont parfois sciemment omis de publier les données sur la victimisation masculine, ou ont refusé des financements (comme le National Institute of Justice) pour des études qui contredisaient la théorie du patriarcat.
  • La leçon pour la criminologie : Cette guerre académique illustre le danger de laisser l’idéologie dicter les politiques publiques. En voulant protéger la cause des femmes battues à tout prix, une partie du milieu scientifique a invalidé la réalité des hommes victimes et des femmes auteures de violences, privant ces dernières de prise en charge thérapeutique et perpétuant le cycle de la violence.

Les limites du modèle pénal actuel (Le Modèle de Duluth)

En contexte de probation, l’aveuglement face aux données de Straus et Cook a des conséquences désastreuses. Les Programmes d’Intervention pour Auteurs de Violence (BIP) sont largement calqués sur le Modèle de Duluth, qui postule que toute violence est le fruit du patriarcat et d’un désir de pouvoir.
Ce modèle montre ses limites, voire son échec :
  1. Il est inadapté pour les femmes infractrices, à qui l’on enseigne un modèle qui ne correspond pas à leur réalité (on leur fait croire que leur violence est une « réaction » à l’oppression masculine, les dispensant de toute responsabilisation).
  2. Il ignore les comorbidités majeures : abus de substances, troubles de la santé mentale (ex. troubles de la personnalité borderline ou narcissique).
  3. Il est inefficace pour les couples engagés dans une violence mutuelle situationnelle (liée à une mauvaise gestion des conflits). Pire, les directives de certains États (comme le Massachusetts ou l’Oregon) interdisent explicitement la thérapie de couple ou le traitement des addictions dans ces programmes, au nom de la « pureté » du modèle Duluth.

Axes d’intervention en contexte pénal et de probation

Pour une justice pénale équitable et efficace, la criminologie doit exiger des interventions basées sur des données probantes (evidence-based) et neutres du point de vue du genre. Voici des axes d’intervention concrets pour les tribunaux et les services de probation :

Axe 1 : Évaluation rigoureuse et neutre de l’agresseur principal

Les politiques d’arrestation obligatoire (« dual arrest » ou arrestation systématique du mâle) sont contre-productives.
  • Action : Cook propose la création d’Équipes d’Évaluation de Réponse Initiale (composées de professionnels de la santé mentale ou de criminologues) intervenant aux côtés de la police.
  • Objectif : Déterminer le véritable « agresseur principal » en évaluant l’historique de la violence, la peur ressentie, la nature des blessures et l’utilisation d’armes, plutôt que de se fier à la taille physique ou au genre.

Axe 2 : Réformer les programmes de probation vers une approche multidimensionnelle

Les tribunaux doivent cesser d’envoyer systématiquement les contrevenants vers des programmes idéologiques. Les programmes de probation doivent offrir des pistes de traitement adaptées au profil de risque :
  • Pour la violence mutuelle situationnelle : Autoriser et encourager la thérapie de couple (lorsque la sécurité est assurée) et l’apprentissage de la résolution de conflits.
  • Pour les infractrices (et les victimes masculines devenues violents par « effet de retour ») : Traitement des traumatismes, gestion des émotions, et prise en charge des addictions.
  • Évaluation psychiatrique systématique : Dépistage obligatoire des troubles de la personnalité et des abus de substances à l’entrée en probation.

Axe 3 : L’approche systémique et familiale (Le Modèle de Sedgwick County)

Plutôt que de traiter la violence conjugale uniquement comme un crime interpersonnel puni par l’incarcération, le système de probation et les tribunaux familiaux devraient s’inspirer du modèle du comté de Sedgwick (Kansas) :
  • Cours obligatoires sur les enfants du divorce : Avant toute audience, les deux partenaires doivent suivre un cours sur l’impact du conflit parental.
  • Médiation obligatoire et supervisée : Pour les couples en instance de séparation, afin de désamorcer les conflits liés à la garde. Les médiateurs sont formés pour repérer les dynamiques de contrôle et protéger la partie vulnérable, tout en évitant l’escalade du système adversarial.

Axe 4 : Lutter contre les fausses allégations et l’usage stratégique du système

Cook souligne que les ordonnances restrictives (restraining orders) sont parfois utilisées comme tactique dans les divorces pour obtenir la garde des enfants.
  • Action pour la probation et les tribunaux : Mettre en place des audiences probatoires rapides avec présentation de preuves (dossiers médicaux, historiques des appels policiers) avant de statuer sur les ordonnances d’éloignement définitives.
  • Évaluation des allégations d’abus sexuels sur enfants : Cook note une recrudescence de fausses allégations en contexte de séparation. Les tribunaux devraient utiliser des Panels d’Évaluation par les Pairs (experts indépendants) plutôt que de laisser la guerre des experts payés par chaque avocat dicter la garde des enfants.

Vers une criminologie inclusive et factuelle

L’ouvrage de Philip W. Cook, et les travaux controversés mais fondateurs de Murray Straus, nous rappellent une règle d’or en criminologie : on ne peut pas résoudre un problème que l’on refuse de voir dans sa globalité.
Le déni de la violence féminine et de la victimisation masculine ne protège pas les femmes ; il perpétue le cycle de la violence en laissant les femmes abusives sans traitement adéquat, et en aliénant les hommes victimes qui, faute de soutien, peuvent basculer dans la dépression, l’addiction ou la violence réactionnelle.
  • Cook, P. W. (2008). Abused Men: The Hidden Side of Domestic Violence (2nd ed.). Praeger.
  • Hamel, J. (2005). Gender-Inclusive Treatment of Intimate Partner Abuse: A Comprehensive Approach. Springer.
  • Straus, M. A. (2008). From Ideology to Inclusion: Evidence-Based Policy and Intervention in Domestic Violence. National Family Violence Legislative Resource Center.
  • McLeod, M. (1984). Women against Men: An Examination of Domestic Violence Based on an Analysis of Official Data and National Victimization Data. Justice Quarterly

Relationship Beliefs Inventory – RBI

Epstein & Eidelson, 1982

PRÉSENTATION DE L’ÉCHELLE

L’Inventaire des croyances relationnelles (Relationship Beliefs Inventory, RBI) a été développé par Roy J. Eidelson et Norman Epstein en 1982 dans le cadre d’une recherche visant à identifier les cognitions dysfonctionnelles susceptibles de contribuer à la détresse conjugale. Cet instrument s’inscrit dans le courant cognitivo-comportemental appliqué à la thérapie de couple, lequel postule que les croyances irrationnelles entretenues par les partenaires à l’égard de leur relation jouent un rôle déterminant dans l’apparition et le maintien des difficultés conjugales.

L’échelle a été construite à partir d’une enquête menée auprès de vingt thérapeutes conjugaux, invités à identifier les croyances relatives aux relations intimes qu’ils jugeaient les plus susceptibles d’engendrer de la détresse chez leurs clients. Un pool initial de 128 items a été soumis à des analyses statistiques auprès de 47 couples en détresse clinique, puis réduit à 60 items, avant d’être administré à 100 couples pour aboutir à la version finale de 40 items, organisés en cinq sous-échelles de huit items chacune.

Les cinq dimensions évaluées par le RBI sont les suivantes :

  1. Le désaccord est destructeur (Disagreement is destructive) – croyance selon laquelle tout désaccord au sein du couple est synonyme d’échec relationnel et menace l’intégrité de la relation.
  2. La lecture des pensées est attendue (Mind reading is expected) – croyance selon laquelle un partenaire aimant devrait être capable de deviner les pensées, les sentiments et les besoins de l’autre sans qu’ils soient exprimés verbalement.
  3. Les partenaires ne peuvent pas changer (Partners cannot change) – croyance en l’impossibilité pour un partenaire de modifier ses comportements ou pour la relation d’évoluer favorablement.
  4. Le perfectionnisme sexuel (Sexual perfectionism) – croyance selon laquelle un partenaire sexuellement compétent doit être capable de performances sexuelles irréprochables et de satisfaire pleinement l’autre à chaque occasion.
  5. Les sexes sont différents (The sexes are different) – croyance en l’existence de différences fondamentales et irréductibles entre les hommes et les femmes, tant sur le plan des besoins émotionnels que de la compréhension mutuelle.

Les qualités psychométriques de l’instrument ont été évaluées dès sa création : les coefficients alpha de Cronbach pour les cinq sous-échelles variaient de .72 à .81, et les intercorrélations entre les échelles étaient comprises entre .17 et .44. Des études ultérieures ont confirmé une consistance interne adéquate ainsi qu’une stabilité temporelle satisfaisante. La validité convergente a été établie par une corrélation négative avec la satisfaction conjugale et une corrélation positive avec l’abandon précoce de la thérapie conjugale. Des recherches plus récentes ont toutefois suggéré qu’une structure factorielle à six facteurs pourrait être préférable à la solution originale à cinq facteurs, et que certaines sous-échelles, notamment celle relative aux différences entre les sexes et celle portant sur l’incapacité des partenaires à changer, pourraient nécessiter des révisions.

L’instrument est aujourd’hui largement utilisé tant dans la recherche que dans la pratique clinique, et a fait l’objet d’adaptations dans de nombreuses langues.

TRADUCTION FRANÇAISE DE L’INVENTAIRE

Consignes

Les énoncés ci-dessous décrivent des façons dont une personne peut envisager sa relation avec un ou une partenaire. Pour chaque énoncé, veuillez indiquer dans quelle mesure vous estimez qu’il est vrai ou faux pour vous, en utilisant l’échelle suivante :

1 J’estime que cet énoncé est tout à fait faux
2 J’estime que cet énoncé est faux
3 J’estime que cet énoncé est probablement faux, ou plus faux que vrai
4 J’estime que cet énoncé est probablement vrai, ou plus vrai que faux
5 J’estime que cet énoncé est vrai
6 J’estime que cet énoncé est tout à fait vrai

Items

  1. Si votre partenaire exprime un désaccord avec vos idées, c’est probablement qu’il/elle n’a pas une haute estime de vous.

  2. Je n’attends pas de mon/mà partenaire qu’il/elle devine toutes mes humeurs.

  3. Les dommages causés en début de relation ne peuvent probablement pas être réparés.

  4. Je suis contrarié(e) si je pense ne pas avoir pleinement satisfait mon/mà partenaire sur le plan sexuel.

  5. Les hommes et les femmes ont les mêmes besoins émotionnels fondamentaux.

  6. Je ne peux pas accepter que mon/mà partenaire soit en désaccord avec moi.

  7. Si je dois dire à mon/mà partenaire que quelque chose est important pour moi, cela ne signifie pas qu’il/elle est insensible à mon égard.

  8. Mon/mà partenaire ne semble pas capable de se comporter autrement qu’il/elle ne le fait actuellement.

  9. Si je ne suis pas d’humeur pour un rapport sexuel quand mon/mà partenaire l’est, cela ne me contrarie pas.

  10. Les malentendus entre partenaires sont généralement dus à des différences innées dans la constitution psychologique des hommes et des femmes.

  11. Je prends comme une insulte personnelle le fait que mon/mà partenaire soit en désaccord avec une idée importante pour moi.

  12. Je suis très contrarié(e) si mon/mà partenaire ne reconnaît pas ce que je ressens et que je dois le/la lui dire.

  13. Un/une partenaire peut apprendre à devenir plus attentif/attentive aux besoins de l’autre.

  14. Un/une bon(ne) partenaire sexuel(le) devrait pouvoir se mettre lui-même/elle-même dans les dispositions nécessaires à une relation sexuelle 

  15. Les hommes et les femmes ne parviendront probablement jamais à bien se comprendre mutuellement.

  16. J’apprécie que mon/mà partenaire présente des points de vue différents des miens.

  17. Les personnes qui entretiennent une relation étroite peuvent sentir les besoins de l’autre comme si elles pouvaient lire dans leurs pensées.

  18. Ce n’est pas parce que mon/mà partenaire a agi d’une façon qui m’a contrarié(e) qu’il/elle agira de nouveau ainsi à l’avenir.

  19. Si je ne parviens pas à avoir une performance sexuelle satisfaisante chaque fois que mon/mà partenaire est d’humeur, je considérerais que j’ai un problème.

  20. Les hommes et les femmes ont besoin des mêmes choses fondamentales dans une relation.

  21. Je suis très contrarié(e) quand mon/mà partenaire et moi ne voyons pas les choses de la même façon.

  22. Il est important pour moi que mon/mà partenaire anticipe mes besoins en percevant les changements dans mes humeurs.

  23. Un/une partenaire qui vous a gravement blessé(e) une fois vous blessera probablement de nouveau.

  24. Je peux me sentir bien par rapport à mes rapports sexuels même si mon/mà partenaire n’atteint pas l’orgasme.

  25. Les différences biologiques entre les hommes et les femmes ne sont pas des causes majeures des problèmes de couple.

  26. Je ne supporte pas que mon partenaire me contredise.

  27. Un/une partenaire devrait savoir ce que vous pensez ou ressentez sans que vous ayez à le/la lui dire.

  28. Si mon/mà partenaire veut changer, je crois qu’il/elle peut y parvenir.

  29. Si mon/mà partenaire sexuel(le) n’est pas pleinement satisfait(e), cela ne signifie pas que j’ai échoué.

  30. L’une des causes majeures des problèmes conjugaux est que les hommes et les femmes ont des besoins émotionnels différents.

  31. Quand mon/mà partenaire et moi sommes en désaccord, j’ai l’impression que notre relation s’effondre.

  32. Les personnes qui s’aiment savent exactement ce que l’autre pense sans qu’un mot soit jamais prononcé.

  33. Si vous n’aimez pas la direction que prend une relation, vous pouvez l’améliorer.

  34. Certaines difficultés dans ma performance sexuelle ne signifient pas pour moi un échec personnel.

  35. On ne peut pas vraiment comprendre une personne du sexe opposé.

  36. Je ne doute pas des sentiments de mon/mà partenaire à mon égard lorsque nous nous disputons.

  37. Si vous devez demander quelque chose à votre partenaire, cela montre qu’il/elle n’était pas « à l’écoute » de vos besoins.

  38. Je n’attends pas de mon/mà partenaire qu’il/elle puisse changer.

  39. Quand il me semble que je n’ai pas une bonne performance sexuelle, je suis contrarié(e).

  40. Les hommes et les femmes resteront toujours des mystères l’un pour l’autre.

COTATION

Attribution aux sous-échelles

Chaque item est associé à l’une des cinq sous-échelles suivantes :

Sous-échelle Items
Désaccord destructeur (Disagreement is destructive) 1, 6, 11, 16, 21, 26, 31, 36
Lecture des pensées (Mind reading is expected) 2, 7, 12, 17, 22, 27, 32, 37
Les partenaires ne peuvent pas changer (Partners cannot change) 3, 8, 13, 18, 23, 28, 33, 38
Perfectionnisme sexuel (Sexual perfectionism) 4, 9, 14, 19, 24, 29, 34, 39
Les sexes sont différents (The sexes are different) 5, 10, 15, 20, 25*, 30, 35, 40

Les items suivis d’un astérisque () sont inversés.*

Calcul

  1. Inversion des items : Pour les items marqués d’un astérisque (*), inverser la cotation selon la formule suivante : score inversé = 7 - score original (ainsi, un 1 devient 6, un 2 devient 5, un 3 devient 4, un 4 devient 3, un 5 devient 2, un 6 devient 1).
  2. Calcul des scores par sous-échelle : Pour chacune des cinq sous-échelles, faire la somme des scores (après inversion le cas échéant) des huit items qui la composent. Le score pour chaque sous-échelle varie donc de 8 à 48.
  3. Score total : La somme des scores des cinq sous-échelles donne un score total compris entre 40 et 240, reflétant le niveau global de croyances dysfonctionnelles.

INTERPRÉTATION

Principe général

Un score élevé sur une sous-échelle indique une adhésion plus forte à la croyance dysfonctionnelle correspondante. À l’inverse, un score faible reflète une croyance plus réaliste et adaptative dans le domaine considéré.

Des scores élevés ne signifient pas nécessairement que ces croyances s’expriment systématiquement dans les comportements du couple ; ils traduisent avant tout des schémas cognitifs susceptibles d’influencer les interprétations, les émotions et les interactions.

Interprétation par sous-échelle

1. Désaccord destructeur (items 1, 6, 11, 16, 21, 26, 31, 36)

Un score élevé témoigne d’une conception selon laquelle tout conflit ou désaccord est perçu comme une menace pour la relation. La personne tend à interpréter les divergences d’opinion comme des rejets personnels ou des signes d’effondrement du couple. Cette croyance peut conduire à l’évitement des conflits, à la suppression des émotions et à une communication altérée.

2. Lecture des pensées (items 2, 7, 12, 17, 22, 27, 32, 37)

Un score élevé reflète l’attente irréaliste selon laquelle un partenaire aimant devrait être capable de deviner les pensées, les sentiments et les besoins de l’autre sans communication explicite. Cette croyance favorise les déceptions, les ressentiments et les malentendus, dans la mesure où le partenaire est inévitablement jugé insuffisamment attentif.

3. Les partenaires ne peuvent pas changer (items 3, 8, 13, 18, 23, 28, 33, 38)

Un score élevé indique une vision figée de la relation et des partenaires, selon laquelle les personnes et les dynamiques relationnelles sont immuables. Cette croyance peut entraver les efforts de changement et renforcer un sentiment d’impuissance face aux difficultés conjugales.

4. Perfectionnisme sexuel (items 4, 9, 14, 19, 24, 29, 34, 39)

Un score élevé traduit une exigence de performance sexuelle irréprochable, associant la valeur personnelle et la qualité de la relation à la satisfaction sexuelle systématique du partenaire. Cette croyance génère de l’anxiété de performance, une diminution du plaisir et une fragilisation de l’intimité.

5. Les sexes sont différents (items 5, 10, 15, 20, 25*, 30, 35, 40)

Un score élevé reflète la conviction que les hommes et les femmes diffèrent fondamentalement dans leurs besoins émotionnels, leurs modes de pensée et leur capacité à se comprendre mutuellement. Cette croyance essentialiste peut conduire à renoncer à la communication intergenre et à naturaliser les difficultés relationnelles.

Score total

Le score total, somme des cinq sous-échelles, offre une indication du niveau global de croyances dysfonctionnelles. Dans les populations cliniques (couples en thérapie), les scores totaux sont généralement plus élevés que dans les populations non cliniques, et corrèlent négativement avec la satisfaction conjugale.

Remarques cliniques

  • Le RBI n’est pas un instrument diagnostique ; il vise à identifier des schémas cognitifs susceptibles d’interférer avec le fonctionnement relationnel.
  • Dans un contexte thérapeutique, les scores élevés sur certaines sous-échelles peuvent orienter le travail cognitif vers la remise en question des croyances irrationnelles identifiées.
  • Il est recommandé d’interpréter les résultats en tenant compte du contexte culturel, des normes sociales et des caractéristiques individuelles du répondant.
  • Des études ont suggéré que la sous-échelle « Les sexes sont différents » pourrait présenter une validité factorielle moins robuste que les autres ; son interprétation doit donc être effectuée avec une prudence particulière.

Référence : Eidelson, R. J., & Epstein, N. (1982). Cognition and relationship maladjustment: Development of a measure of dysfunctional relationship beliefs. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 50(5), 715-720