« La violence domestique est une urgence nationale. » C’est par ce constat brutal que s’ouvre l’enquête de la journaliste d’investigation Jess Hill. En Australie, un pays de près de 25 millions d’habitants, une femme est tuée chaque semaine par un homme avec qui elle a été intime. La police est appelée pour un incident de violence domestique toutes les deux minutes. Une femme sur quatre a subi des violences de la part d’un partenaire intime au cours de sa vie.
L’ouvrage See What You Made Me Do (« Vois ce que tu m’as fait faire ») est bien plus qu’une simple enquête.Hill nous invite à un renversement de perspective radical : cessons de demander « pourquoi ne part-elle pas ? » et interrogeons-nous plutôt sur l’agresseur. Son approche, intersectionnelle, combine les apports de la psychologie clinique, de la sociologie féministe et des sciences criminelles pour offrir une analyse systémique d’un phénomène longtemps réduit à des explications simplistes.
L’abus domestique : au-delà de la violence physique
L’une des contributions de l’ouvrage est de déplacer le regard des actes violents isolés vers un schéma systémique de contrôle coercitif — concept que Hill emprunte au sociologue Evan Stark. Elle remplace délibérément le terme « violence domestique » par « abus domestique », car dans certaines relations les plus destructrices, la violence physique est rare, mineure, voire absente.
« De nombreuses femmes que nous accompagnons m’assurent qu’il n’y a pas eu de violence domestique – « il ne m’a jamais levé la main dessus » – mais après un questionnement plus approfondi, elles réalisent qu’elles ont été abusées pendant des années, de manière plus subtile mais tout aussi dommageable. »
— Yasmin Khan, citée par Hill
L’abus domestique ne se résume pas à des coups : c’est un langage de terreur qui se développe lentement, fait de regards en biais, de tons sarcastiques, de silences de pierre. Comme l’explique Hill : « Ce n’est pas un crime de dire à sa femme ce qu’elle doit porter, comment elle doit nettoyer la maison, ou de la convaincre qu’elle est sans valeur. Ce n’est pas un crime de la couper de sa famille ou de briser son sens du réel. Pourtant, ces comportements sont des signaux d’alarme pour l’homicide conjugal. »
C’est là toute la subtilité — et la difficulté — de l’abus domestique : il opère dans les interstices de la loi, rendant la victime prisonnière d’un système invisible aux yeux du droit.
Les tactiques des agresseurs : un manuel universel
Hill s’appuie sur les travaux pionniers d’Albert Biderman sur les techniques de contrôle coercitif utilisées dans les camps de prisonniers de guerre nord-coréens. Étonnamment, les agresseurs domestiques utilisent les mêmes méthodes, mais à une échelle intime et insidieuse :
| Technique de Biderman | Application dans l’abus domestique |
|---|---|
| Isolation | Couper la victime de sa famille et de ses amis, la priver de soutien extérieur |
| Monopolisation de la perception | Faire douter la victime de sa propre réalité (gaslighting), la plonger dans un univers parallèle |
| Épuisement physique et mental | Priver de sommeil, interrogatoires prolongés, exigences contradictoires |
| Alternance punition/récompense | Cycles de violence suivis de « lune de miel », de promesses et de gentillesse feinte |
| Démonstration d’omnipotence | Surveillance, traque technologique, étranglement, menace de mort |
| Dégradation | Humiliations systématiques, insultes ciblées sur les insécurités profondes |
| Menaces | Contre la victime, les enfants, les animaux, ou menaces de suicide |
Cette grille d’analyse, empruntée à l’étude des prisons et des sectes, permet de comprendre pourquoi les femmes victimes d’abus domestique ne réagissent pas différemment des soldats capturés. Leur résistance est brisée par les mêmes mécanismes universels.
Typologie des agresseurs : Cobras et Pitbulls
Hill présente, à partir des travaux de John Gottman et Neil Jacobson, une typologie qui distingue deux profils d’agresseurs aux dynamiques psychologiques opposées :
Les « Cobras » (serpents)
- Caractéristiques : froids, calculateurs, hédonistes, dotés d’un sentiment pathologique d’être en droit de tout exiger
- Réaction physiologique : leur rythme cardiaque diminue pendant les violences — ils sont calmes, en contrôle
- Violence : plus sévère, plus sadique, pouvant impliquer des armes (38 % menacent avec une arme)
- Relation : peu d’attachement émotionnel à la victime — elle est interchangeable
- Dangerosité post-séparation : plus dangereux quand ils risquent d’être exposés, mais passent rapidement à une autre victime
- Profil : souvent des personnalités antisociales, sociopathes ou psychopathes
Les « Pitbulls »
- Caractéristiques : dépendants émotionnellement, paranoïaques, rongés par une jalousie morbide
- Réaction physiologique : leur rythme cardiaque augmente pendant les violences — ils sont en proie à une rage incontrôlable
- Violence : moins instrumentale, mais peut être extrême
- Relation : peur viscérale de l’abandon, besoin compulsif de connexion
- Dangerosité post-séparation : plus susceptibles de traquer et tuer après la séparation
- Profil : souvent issus de foyers violents, avec des antécédents de honte chronique
Cette typologie n’est pas figée, mais elle permet de comprendre que tous les agresseurs ne sont pas identiques — et donc que les réponses thérapeutiques et judiciaires doivent être diversifiées.
Pourquoi les agresseurs agissent-ils ? Honte, traumatisme et patriarcat
Hill refuse de réduire l’explication à un seul facteur. Elle propose une synthèse entre psychologie clinique et analyse féministe, en trois axes complémentaires :
1. Le rôle de la honte
Les entretiens avec des agresseurs révèlent une honte chronique et profondément enfouie. Comme l’explique le psychologue James Gilligan, la violence est une tentative de remplacer la honte par un sentiment de fierté et de contrôle. L’agresseur perçoit la moindre contradiction comme un « manque de respect » et réagit par la violence pour restaurer son pouvoir.
« Un homme en proie à la honte, chronique ou aiguë, est un homme qui cache un secret : il se sent profondément indigne, impuissant, défaillant. » — James Gilligan
Cette honte est souvent liée à des traumatismes précoces : violences subies dans l’enfance, humiliations répétées, sentiment d’abandon. Comme le montre Hill à travers l’histoire de Kevin — un jeune homme qui a étranglé sa fiancée parce qu’elle menaçait de le quitter — la violence naît d’une fureur humiliée face à la peur d’être exposé comme incompétent et indigne d’amour.
2. Le rôle du patriarcat
La société enseigne aux hommes qu’ils ont le droit d’être en contrôle. La masculinité traditionnelle exige la force, l’indépendance, l’absence d’émotion. Mais beaucoup d’hommes ne se sentent pas puissants individuellement – ils se sentent en droit de l’être. C’est ce mélange d’humiliation et de sentiment de droit qui alimente la furie meurtrière.
Hill cite Michael Kimmel, sociologue spécialiste de la masculinité : « Les femmes sont humiliées et honteuses, et elles ne partent pas en tueries. Pourquoi ? Parce qu’elles ne se sentent pas en droit d’exercer le pouvoir. Pour les hommes, c’est l’humiliation plus le droit à la puissance. »
3. La dimension sociale et culturelle
La violence domestique ne naît pas dans le vide. Elle est le produit d’une culture qui tolère et même encourage le contrôle masculin sur les femmes — à l’échelle du couple, mais aussi dans les institutions (tribunaux, police, entreprises). Hill montre comment les politiques publiques et les systèmes judiciaires ont longtemps invisibilisé cette violence en la renvoyant à la sphère privée.
Les enfants : victimes oubliées et invisibilisées
Hill consacre un chapitre entier à l’impact dévastateur de l’abus domestique sur les enfants. Loin d’être de simples « témoins », ils sont des victimes directes, dont le développement psychologique est profondément altéré.
Effets neurologiques et psychologiques
- Hypervigilance chronique : leur cerveau se développe pour détecter constamment les menaces
- Anxiété, dépression, troubles de l’attachement : les enfants développent des mécanismes de survie qui deviennent pathologiques à l’âge adulte
- Complex PTSD (trouble de stress post-traumatique complexe) : diagnostic récemment reconnu, caractérisé par des troubles de la confiance, de la régulation émotionnelle et de l’identité
- Risque accru de reproduire la violence : les garçons qui grandissent dans un foyer violent sont plus susceptibles de devenir agresseurs
L’échec du système judiciaire
Hill documente des cas où des mères victimes perdent la garde de leurs enfants au profit de leurs agresseurs, au nom de la « préservation du lien parental ». Elle dénonce un système qui échoue systématiquement les victimes, en particulier dans les affaires de garde d’enfants, où les enfants sont rarement entendus.
« Les femmes seront informées par la protection de l’enfance qu’il est absolument essentiel que leur enfant n’ait aucun contact avec le père violent, sinon l’enfant leur sera retiré. Puis la semaine suivante, le tribunal aux affaires familiales leur dit qu’il est absolument essentiel que cet enfant ait un contact avec son père. »
— Fiona McCormack, citée par Hill
Le problème est culturel : les juges, les experts et les avocats ne sont pas formés à reconnaître les dynamiques de contrôle coercitif. Les victimes, traumatisées, présentent des récits chaotiques qui nuisent à leur crédibilité, tandis que les agresseurs, calmes et rationnels, inspirent confiance.
L’échec du système : police, justice et services sociaux
Hill documente avec une précision chirurgicale les défaillances systémiques qui conduisent à la mort de femmes comme Kelly Thompson, assassinée par son ex-conjoint alors qu’elle avait fait toutes les démarches pour se protéger.
Les ratés de la police
- Formation insuffisante : les policiers ne sont pas formés à reconnaître le contrôle coercitif
- Biais victimaire : les policiers tendent à douter des femmes qui ne présentent pas le profil de la « victime idéale » (passive, blanche, coopérative)
- Culture masculine : des attitudes de victim-blaming persistent dans les forces de l’ordre
Les services sociaux dépassés
- Manque de places en refuge : les femmes se voient proposer des chambres de motel, sans soutien psychologique ni protection
- Absence de coordination : les services travaillent en silos, sans vision d’ensemble
- Sanctions des victimes : Hill montre comment les femmes qui appellent à l’aide peuvent se retrouver arrêtées pour des amendes impayées, comme dans le cas de l’Aborigène Tamica Mullaley
La justice pénale inadaptée
- Le contrôle coercitif n’est pas un crime en Australie (contrairement au Royaume-Uni)
- Les ordonnances de protection sont faiblement appliquées
- Les peines sont trop légères : étrangleur condamné à une simple amende, agresseur relâché sous caution puis assassin
Les enfants : victimes silencieuses et invisibilisées
Hill évoque l’impact dévastateur de l’abus domestique sur les enfants. Loin d’être de simples « témoins », ils sont des victimes directes, dont le développement psychologique est profondément altéré.
Effets neurologiques et psychologiques
- Hypervigilance chronique : leur cerveau se développe pour détecter constamment les menaces (activité accrue de l’amygdale et de l’insula antérieure)
- Anxiété, dépression, troubles de l’attachement : les enfants développent des mécanismes de survie qui deviennent pathologiques à l’âge adulte
- Complex PTSD (trouble de stress post-traumatique complexe) : diagnostic récemment reconnu, caractérisé par des troubles de la confiance, de la régulation émotionnelle et de l’identité
- Risque accru de reproduire la violence : les garçons qui grandissent dans un foyer violent sont plus susceptibles de devenir agresseurs, tandis que les filles internalisent le rôle de la victime
Le système judiciaire contre les enfants
Hill documente des cas où des mères victimes perdent la garde de leurs enfants au profit de leurs agresseurs, au nom de la « préservation du lien parental ». Elle dénonce un système qui échoue systématiquement les victimes, en particulier dans les affaires de garde d’enfants, où les enfants sont rarement entendus.
« Les enfants sont traités comme des propriétés parentales, et la violence domestique comme une affaire d’adultes qui se résout après la séparation. »
Le problème est culturel : les juges, les experts et les avocats ne sont pas formés à reconnaître les dynamiques de contrôle coercitif. Les victimes, traumatisées, présentent des récits chaotiques qui nuisent à leur crédibilité, tandis que les agresseurs, calmes et rationnels, inspirent confiance.
Femmes violentes : une asymétrie fondamentale
Hill aborde la question épineuse de la violence féminine, sujet souvent instrumentalisé par les groupes masculinistes. Elle montre que si les femmes peuvent être violentes dans le cadre de conflits situationnels, la violence masculine est qualitativement différente :
| Critère | Violence féminine | Violence masculine |
|---|---|---|
| Type | Conflit situationnel (réaction à une dispute) | Contrôle coercitif (système de domination) |
| Fréquence | Isolée ou sporadique | Systématique, s’aggrave avec le temps |
| Impact | Peu de blessures graves | Blessures graves, hospitalisation, mort |
| Peur | Peu de peur de mort chez le partenaire | Peur intense, terrorisme psychologique |
| Motivation | Expression de colère, frustration | Contrôle, domination, punition |
| Post-séparation | Cesse généralement | Poursuite, harcèlement, homicide |
Hill insiste : lorsque des femmes tuent leur partenaire, c’est presque toujours après des années d’abus, en état de légitime défense.
Des solutions qui fonctionnent : les modèles High Point et Bourke
Contrairement au fatalisme ambiant, Hill démontre que la violence domestique peut être réduite dès aujourd’hui grâce à des approches innovantes.
Le modèle de High Point (Caroline du Nord)
À High Point, une ville de 100 000 habitants, la police a identifié ses agresseurs les plus dangereux. Ils ont reçu un message clair, porté par la communauté et l’ensemble des forces de l’ordre :
« Nous voulons que vous changiez, nous vous aiderons. Mais si vous continuez, les conséquences seront immédiates et sévères. »
Le message était soutenu par :
- Des représentants de la police, du FBI, des procureurs
- Des leaders religieux, des anciens délinquants
- Des membres de la communauté
Résultats : les homicides domestiques ont été réduits de plus de moitié (de 18 sur 6 ans à 9 sur 10 ans), et seuls 16 % des agresseurs notifiés ont récidivé (contre 45 à 64 % dans les approches traditionnelles).
Le modèle repose sur trois piliers :
- La carotte : offre d’aide et de réinsertion
- Le bâton : certitude des sanctions, usage de toutes les lois disponibles
- La communauté : un message porté par les pairs
Le modèle de Bourke (Australie)
Dans cette ville de 2 600 habitants, qui était autrefois la plus violente de Nouvelle-Galles du Sud, une approche communautaire nommée Maranguka (signifiant « prendre soin des autres ») a été mise en place. Pilotée par la communauté aborigène locale, elle repose sur :
- Une analyse fine des données : identification des heures et lieux à risque
- Des programmes de prévention précoce : le programme Our Place enseigne l’alphabétisation via des activités manuelles, réduisant de 79 % les suspensions scolaires
- Une coordination des services : réunions quotidiennes entre police, services sociaux et communauté
- Des solutions simples : cours de conduite donnés par des policiers bénévoles (réduction de 72 % des arrestations pour conduite sans permis)
Résultats : réduction de 39 % des agressions liées à la violence domestique, baisse de la criminalité de 60 %, et zéro homicide domestique pendant 18 mois.
Le contrôle coercitif doit devenir un crime
Hill plaide pour que le contrôle coercitif soit criminalisé en Australie, comme il l’est déjà en Angleterre, au Pays de Galles et en Écosse. Elle s’appuie sur les données des pays qui ont adopté cette législation :
- Angleterre-Pays de Galles (2015) : puni de 5 ans de prison
- Écosse (2019) : jusqu’à 15 ans de prison, avec formation massive des policiers et des juges
Les comportements condamnés incluent : confisquer le téléphone, interdire le travail, contrôler l’alimentation, menacer de se faire du mal pour empêcher la séparation.
« Pourquoi devrions-nous attendre que des bleus apparaissent pour agir ? Les comportements de contrôle sont des signaux d’alarme pour l’homicide. »
Hill souligne que l’inaction est un choix politique : les gouvernements trouvent de l’argent pour les sous-marins, mais pas pour les refuges.
Pour un changement de paradigme
L’ouvrage de Jess Hill nous confronte à une vérité dérangeante : nous avons collectivement échoué à protéger les victimes. Non par méchanceté, mais par ignorance, par peur de regarder la réalité en face, et par un système qui privilégie les droits des agresseurs sur la sécurité des femmes et des enfants.
Hill nous montre que la violence domestique n’est pas une fatalité :
- En recentrant notre attention sur l’agresseur (plutôt que sur la victime)
- En réformant le système judiciaire (criminalisation du contrôle coercitif, formation des juges)
- En investissant dans des modèles de prévention qui ont fait leurs preuves (High Point, Bourke)
- En changeant la culture masculine (éducation des garçons, déconstruction du patriarcat)
« Si nous pouvons arrêter de demander « pourquoi ne part-elle pas ? » et commencer à demander « pourquoi fait-il ça ? », alors nous pourrons peut-être, enfin, sauver des vies. »

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