La violence entre partenaires intimes (VPI) demeure l’un des problèmes de santé publique et de sécurité les plus préoccupants dans les sociétés occidentales. En Australie, près d’une femme sur quatre déclare avoir subi, depuis l’âge de 15 ans, des violences physiques, sexuelles ou psychologiques de la part d’un partenaire actuel ou antérieur (ABS, 2017). À l’extrémité la plus grave, une femme est tuée en moyenne tous les onze jours par son conjoint ou ex‑conjoint (Bricknell, 2020). Face à cette ampleur, les politiques publiques ont massivement investi dans des dispositifs de prise en charge des auteurs – programmes de modification des comportements (Men’s Behaviour Change Programs), arrestations, ordonnances de protection –, mais les évaluations convergent : ces interventions n’apportent qu’une amélioration marginale par rapport à l’absence de traitement (Akoensi et al., 2013 ; Feder et al., 2008), et leur efficacité ne se manifeste que dans des circonstances très spécifiques, notamment lorsque les victimes ont quitté leur agresseur.
Ce constat d’échec relatif contraste pourtant avec une réalité empirique bien établie : de nombreux hommes violents cessent ou réduisent leurs comportements abusifs, souvent sans jamais avoir eu affaire à la justice ou à un programme thérapeutique. Dès lors, comment expliquer que la violence s’arrête, alors que les réponses institutionnelles peinent à produire des effets durables ? C’est à cette question que s’attèle l’ouvrage de Hayley Boxall, Reimagining Desistance from Male‑Perpetrated Intimate Partner Violence (2023), en proposant un changement de focale : et si les victimes‑survivantes elles‑mêmes jouaient un rôle central, jusqu’ici largement négligé, dans l’initiation et le maintien de la désistance ?
Les angles morts des théories de la désistance
La criminologie du parcours de vie a identifié trois grands cadres pour expliquer la cessation des activités délictuelles. Les modèles ontogénétiques mettent l’accent sur le vieillissement et la maturation physiologique, qui réduiraient la capacité à passer à l’acte. Les modèles sociogénétiques soulignent l’importance des « tournants » biographiques – mariage, emploi, paternité – qui, en créant des liens sociaux conventionnels, rendent la délinquance plus coûteuse. Enfin, les modèles agentiques placent l’individu au cœur du processus : sa capacité à réévaluer son existence, à transformer son identité et à se projeter dans un « soi redouté » le motive à changer (Paternoster & Bushway, 2009).
Ces théories, bien qu’heuristiques, présentent une lacune majeure : elles sont principalement construites à partir d’entretiens menés avec des hommes auteurs de délits contre les biens, et non avec des auteurs de violences conjugales. Or, la VPI possède des caractéristiques singulières qui la distinguent profondément des infractions acquisitives. D’une part, elle est motivée par des logiques de pouvoir, de contrôle et d’expression d’une masculinité hégémonique, bien éloignées du calcul coût‑bénéfice qui prévaut dans les vols ou les cambriolages. D’autre part, et c’est le point le plus décisif, la VPI s’inscrit dans une relation dyadique : elle se déroule dans l’intimité du couple, implique des interactions continues entre la victime et l’auteur, et confère à la première une connaissance fine des déclencheurs et des modes opératoires du second. Comme le souligne Boxall (p. 14), « comprendre la VPI implique nécessairement d’examiner les deux individus, leurs interactions et la signification de la violence dans le contexte de la relation ».
En dépit de ces données, les travaux sur la désistance ont systématiquement négligé le rôle des victimes. Cette cécité théorique n’est pas anodine : elle conduit à sous‑estimer le travail considérable que les victimes‑survivantes accomplissent au quotidien pour tenter d’infléchir le comportement de leur partenaire violent.
Une enquête au plus près des expériences féminines
Pour combler ce vide, Boxall a mené des entretiens semi‑directifs approfondis auprès de 40 femmes résidant dans le Territoire de la capitale australienne et ses environs, âgées de 18 à 72 ans, et ayant toutes subi des violences de la part d’un partenaire masculin. L’échantillon, recruté via les réseaux sociaux et les médias traditionnels, se distingue par sa diversité socioprofessionnelle : la majorité des participantes occupaient un emploi (souvent dans les services publics, la santé ou l’éducation), et près de la moitié étaient diplômées de l’université. Ce profil, inhabituel dans les études sur la VPI qui recrutent généralement en centres d’hébergement ou via la justice, permet de saisir des expériences souvent invisibilisées, celles de femmes qui ne sollicitent pas – ou pas encore – d’aide institutionnelle.
La désistance a été définie comme « la cessation ou la réduction significative des comportements violents pendant une période d’au moins six mois, alors que la relation entre la victime‑survivante et l’auteur était maintenue » (p. 40). Quinze participantes ont connu une telle période de désistance, tandis que vingt‑cinq ont vu la violence persister ou s’aggraver.
Des stratégies variées, souvent déployées seules et dans l’urgence
L’analyse des récits fait apparaître trois grandes catégories de stratégies mises en œuvre par les femmes.
1. Stratégies centrées sur leur propre comportement : la conformité (« être la partenaire parfaite ») et l’évitement des déclencheurs sont les plus fréquemment citées. Il s’agit, par exemple, de ne pas contester le partenaire, de sublimer ses propres besoins, de réguler ses émotions ou de limiter ses relations sociales pour ne pas susciter de jalousie. Ces stratégies, bien que perçues comme passives par les intéressées elles‑mêmes, sont en réalité le fruit d’une adaptation fine et d’une hypervigilance constante.
2. Stratégies visant à modifier le comportement du partenaire : certaines femmes ont tenté de parler de la violence et de son impact, d’autres ont demandé à leur conjoint de consulter un professionnel, ou ont cherché à établir des limites claires (par exemple, refuser d’avoir des relations sexuelles, menacer de quitter la relation).
3. Recours à des tiers : l’entourage familial et amical, mais aussi les services de conseil conjugal, la police ou les services sociaux ont été sollicités, même si ces démarches se sont souvent heurtées à des réponses de déni, de minimisation ou de blame envers les victimes. Boxall souligne que « pour de nombreuses participantes, les membres de la famille du partenaire, et parfois même leurs propres proches, ont minimisé la violence ou ont encouragé la compliance » (p. 96‑98).
Les mécanismes de la désistance : une pluralité de voies
Chez les quinze femmes ayant connu une désistance, plusieurs mécanismes ont été identifiés, souvent combinés.
- L’augmentation des conséquences : menacer de partir, de porter plainte, ou rendre la violence plus risquée (par exemple, en impliquant un tiers protecteur) a pu dissuader certains auteurs. Imogen, par exemple, attribue l’arrêt des violences à son premier appel à la police, qui a « choqué » son partenaire (p. 111).
- Le gardien capable : dans certains cas, la présence d’un tiers (fils adolescent, chien de garde) a physiquement dissuadé l’agresseur, en augmentant le coût et le risque de l’agression (p. 112‑113).
- L’apaisement du besoin de contrôle : en se conformant aux exigences du partenaire, certaines femmes ont temporairement satisfait son désir de domination, ce qui a entraîné une accalmie dans les violences physiques, mais souvent au prix d’une aggravation des violences psychologiques ou coercitives.
- L’atténuation des facteurs de stress : réduire les sources de tension (financières, professionnelles, liées à la garde des enfants) a également contribué à désamorcer certains épisodes violents.
- L’évocation d’un « soi redouté » : dans quelques cas, la prise de conscience par l’auteur qu’il risquait de devenir comme son propre père violent a déclenché un processus de changement (p. 121‑122).
Ces mécanismes ne sont pas exclusifs et s’articulent souvent entre eux. Surtout, ils révèlent que la désistance n’est pas un phénomène univoque : la plupart des femmes n’ont connu qu’une cessation partielle de la violence (par exemple, arrêt des violences physiques mais persistance des violences psychologiques ou sexuelles), et huit d’entre elles ont vu la violence reprendre après une période d’accalmie. La désistance se présente donc comme un processus marqué par des allers‑retours, des rémissions et des rechutes, ce qui invite à dépasser les définitions trop rigides de la désistance primaire (p. 155‑156).
La « désistance par défaut » : un concept critique
L’une des contributions les plus stimulantes de l’ouvrage est la notion de désistance par défaut (desistance by default, empruntée à Paternoster & Bushway, 2009). Dans plusieurs cas, la réduction de la violence ne résultait pas d’une transformation identitaire de l’auteur, mais uniquement du travail d’adaptation et de contrôle exercé par la femme. Boxall formule cette interrogation : « la question se pose de savoir si l’on peut véritablement parler de désistance lorsque son maintien repose largement sur l’hypervigilance, la conformité et le travail des victimes‑survivantes » (p. 124‑126). Cette désistance « en trompe‑l’œil » souligne les limites des définitions purement comportementales et plaide pour une prise en compte des dimensions cognitives et relationnelles, tant du côté de l’auteur que de la victime.
Implications théoriques et pratiques
Les résultats de cette étude invitent à une révision en profondeur des modèles explicatifs de la désistance.
Sur le plan théorique, ils confirment que les processus de désistance ne sauraient être compris sans intégrer la dimension dyadique et le rôle actif des victimes. Boxall montre que les stratégies des femmes sont éminemment cohérentes avec les mécanismes identifiés par la théorie de la désistance (augmentation des coûts, évocation du soi redouté, rôle des liens sociaux), mais qu’elles n’opèrent que si elles sont perçues comme légitimes par l’auteur. Or, dans un contexte de violence conjugale, la légitimité de la parole de la femme est structurellement compromise par les rapports de domination masculine. Dès lors, l’efficacité des stratégies dépend moins de leur nature intrinsèque que de la manière dont l’auteur les interprète – et cette interprétation est elle‑même conditionnée par ses propres dispositions, ses croyances et sa motivation à changer (p. 162‑164).
Sur le plan pratique, ces constats dessinent des pistes d’action novatrices :
- Former les professionnels (policiers, conseillers conjugaux, travailleurs sociaux) à reconnaître et à valoriser le travail de désistance effectué par les femmes, sans pour autant les responsabiliser de la violence.
- Développer des dispositifs d’accompagnement des couples qui ne se réduisent pas à une injonction à quitter le partenaire, mais qui offrent un espace sécurisé pour négocier les limites et soutenir les changements comportementaux, à condition que ces dispositifs soient encadrés par des professionnels formés à la dynamique des violences conjugales.
- Intégrer les proches et les réseaux sociaux dans les interventions, car ils peuvent soit renforcer la violence (par le déni ou la minimisation), soit au contraire jouer un rôle de « gardien capable » et de soutien à la désistance.
- Promouvoir la justice restaurative comme alternative ou complément aux réponses pénales, en offrant aux victimes la possibilité de confronter l’auteur à l’impact de ses actes et de participer à la co‑construction d’un processus de réparation (p. 151‑152).
Limites de l’étude et perspectives
L’auteure reconnaît plusieurs limites : l’absence de femmes autochtones dans l’échantillon, le biais de rappel possible chez certaines participantes ayant quitté leur agresseur depuis plusieurs années, et le fait que les récits ne reflètent que la perception des victimes, sans corroboration par les auteurs eux‑mêmes (p. 48‑49). Ces réserves n’enlèvent rien à la portée heuristique des résultats, mais appellent à des recherches complémentaires associant les deux membres du couple pour saisir pleinement la co‑construction de la désistance.
Conclusion
L’ouvrage de Hayley Boxall constitue une contribution majeure à la criminologie de la désistance. En donnant la parole aux victimes‑survivantes, il déplace le regard et met en lumière un travail invisible, quotidien, souvent épuisant, mais néanmoins crucial pour la réduction des violences. Il rappelle avec force que la désistance n’est pas un chemin solitaire, mais une voie que les auteurs et les victimes empruntent ensemble, dans un jeu d’interactions où le pouvoir et la vulnérabilité se mêlent inextricablement. Comme le souligne Boxall en écho aux propos d’une participante, « le public ne parle pas de la façon dont les femmes gèrent la situation. Ce qu’ils disent, c’est : “Si vous n’aimez pas ça, vous partez”. Partir, et aller où ? » (p. 16). En cessant de réduire les victimes à leur statut de victimes passives, et en reconnaissant leur agentivité, nous pourrons peut‑être enfin concevoir des réponses qui ne se contentent pas de punir, mais qui accompagnent durablement la sortie de la violence.
Référence principale : Boxall, H. (2023). Reimagining Desistance from Male‑Perpetrated Intimate Partner Violence: The Role and Experiences of Female Victim‑Survivors. Springer.

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