William Herbert Sheldon (1898–1977) était un psychologue et médecin américain dont les travaux s’inscrivent dans la tradition de la physiognomonie positive du début du XX^e^ siècle.
Influencé par William James et le mouvement pragmatique américain, il a cherché à établir des liens entre biologie, morphologie corporelle et tempérament.
À cette époque, la criminologie positive – héritière de Lombroso – accordait encore une place aux approches biologiques de la délinquance. Bien que les théories de Lombroso aient été largement discréditées pour leur eugénisme et leur déterminisme, des chercheurs comme Sheldon ou Earnest Hooton poursuivaient l’idée que la constitution physique pouvait renseigner sur le caractère et la propension au crime. Sheldon s’appuya également sur la tradition de la psychiatrie constitutionnelle (Ernst Kretschmer, 1920s) qui associait trois types corporels (pyknique, athlétique, asthénique) à des tempéraments particuliers. Dans cet esprit, et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il publia ses principaux ouvrages fondateurs – The Varieties of Human Physique (1940) et The Varieties of Temperament (1942) – où il introduit sa propre classification somatotypologique.
Les somatotypes de Sheldon

William Herbert Sheldon
Sheldon définit le somatotype comme un triplet de scores (chacun sur une échelle de 1 à 7) représentant la contribution de trois « couches embryonnaires » à la silhouette d’un individu. Il appelle endomorphe le type corporel à dominance endodermique (largeur abdominale prononcée), mésomorphe le type mésodermique (musculature développée, carrure carrée) et ectomorphe le type ectodermique (silhouette longiligne et fine). Chaque type s’accompagne selon lui d’un ensemble de traits psychologiques « constitutionnels ».
- Ainsi, endomorphe (« viscerotonique ») se décrit comme détente, bon vivant et extraverti,
- mésomorphe (« somotonique ») comme actif, dynamique et agressif,
- ectomorphe (« cérébrotonique ») comme introverti, réfléchi et sensible.
En pratique, tout individu est une combinaison des trois composantes mais Sheldon posait qu’on pouvait le caractériser par son triplet somatotypique, par exemple « 3–6–1 » (faible endomorphie, forte mésomorphie, quasi pas d’ectomorphie).
Ces notions de somatotypes prolongent et précisent le modèle de Kretschmer (pyknique, athlétique, asthénique) en y introduisant une mesure graduée. Elles ont été popularisées dans les milieux de la physiologie et de la morphologie et adoptées – parfois de façon simpliste – par des éducateurs physiques. L’« Atlas of Men » (1954) de Sheldon illustre les corps masculins selon une grille numérique, montrant comment chaque type extrême (7–1–1 pour l’endomorphe, 1–7–1 pour le mésomorphe, 1–1–7 pour l’ectomorphe) se manifeste visuellement.
Liens supposés avec la délinquance
Sheldon introduisit le concept de « somatotype délinquant » en observant que, dans ses échantillons, les sujets délinquants étaient majoritairement mésomorphes. Il suggérait ainsi que la vigueur musculaire et la carrure athlétique (« tempérament somotonique ») prédisposeraient à l’agressivité et à l’impulsivité, donc au crime.
En ses termes, « la mésomorphie [et ses traits associés actifs et agressifs, voire manquant de sensibilité ou d’inhibition] tend à provoquer la délinquance ».
Ce lien supposé s’inscrit dans un schéma général : les body-builders (mésomorphes) sans frein social commettraient plus souvent des crimes que les geeks (ectomorphes) ou les bonhommes ronds et placides (endomorphes).
Plus concrètement, dans The Varieties of Human Physique, Sheldon mesurait statistiquement la composition corporelle de centaines de jeunes mâles (souvent des étudiants issus de milieux aisés et, dans certaines études, de délinquants juvéniles) et calculait leur position sur les trois échelles.
Il a noté, par exemple, que dans son échantillon de délinquants « réels » (jugés et condamnés), la plupart présentaient un score élevé en mésomorphie. Cela lui permit d’inventer l’expression de « type délinquant mésomorphe ».
Il relata qu’« en moyenne, ces délinquants étaient physiquement supérieurs aux autres jeunes, excellant en force générale et en aptitude athlétique » – constat qui, ironiquement, contredisait sa thèse initiale d’« infériorité biologique ».
Implications criminologiques
Dans son sillage, Sheldon établit ce que l’on peut appeler une « typologie du délinquant » fondée sur le physique : le délinquant idéal (pour lui) était un jeune mésomorphe, vigoureux, agressif et peu éduqué, un « Dionysiaque » qui céderait à ses pulsions musculaires avant toute inhibition mentale. Cette idée eut un écho certain auprès des milieux prônant la « rénovation eugénique » de la société : selon Rafter, Sheldon tentait de rallier la science à un programme eugéniste, voulant prouver que les délinquants ont un « protoplasma pauvre » pour justifier leur élimination ou leur réforme forcée.
Criminologiquement, l’héritage de Sheldon a été double. D’une part, il a inauguré la notion qu’une mesure du corps pouvait renseigner sur le risque de criminalité. Certains auteurs plus tardifs (par ex. Wilson et Herrnstein, 1985) reprirent l’idée selon laquelle « partout où cela a été examiné, les criminels diffèrent en moyenne de la population générale par leur physique : ils tendent à être plus mésomorphes (musclés) et moins ectomorphes (longilignes) ».
D’autre part, ses conclusions ont conduit à des réflexions sur le déterminisme biologique en criminologie. Il a poussé les chercheurs à discuter si le crime pouvait être « inscrit » dans le corps. Par exemple, certains ont exploité la notion de tempérament (« somatotype délinquant ») pour orienter la prévention (hypothèse : un musculus mésomorphe aura besoin d’une discipline et d’un environnement approprié pour éviter de sombrer dans la violence). Mais globalement, l’effet le plus durable a été de stimuler la méfiance : le travail de Sheldon a renforcé chez nombre de criminologues classiques le rejet des explications corporelles du crime au profit de facteurs sociaux et psychologiques.
Critiques méthodologiques, éthiques et idéologiques
Les travaux de Sheldon furent vivement critiqués sous plusieurs angles.
Dès leur publication, des sociologues comme Edwin Sutherland contestèrent l’idée d’un « type délinquant » héréditaire en vertu d’une logique simpliste. Plus récemment, l’historienne du sport Patricia Vertinsky a résumé que Sheldon avançait que le crime découle d’« une infériorité biologique héréditaire » ; il présentait les délinquants comme des êtres de moindre valeur dominés par leur constitution musculaire. Or, en pratique, ses propres données montrèrent l’inverse : « les délinquants évaluables étaient physiquement supérieurs aux autres jeunes, excellant en force générale et en aptitude athlétique ». Autrement dit, sa conviction initiale (projet eugéniste) fut contredite par ses mesures, ce qui discrédite la causalité biologique simple qu’il proposait.
La méthodologie même de Sheldon est aussi mise en cause. Ses échantillons étaient très biaisés : il utilisait prioritairement des étudiants de l’Ivy League (non représentatifs de la population), des photos sans consentement préalable, et comparait cela à des petits groupes de délinquants. Comme le rappelle Britannica, ses études « étaient critiquées du fait que ses échantillons n’étaient pas représentatifs et qu’il confondait corrélation et causalité ». Autrement dit, il observait une association (mesomorphie+délinquance) qu’il interprétait abusivement comme lien de cause à effet.
Idéologiquement, Sheldon a été critiqué pour son biologisme déterministe. Il réduisait le crime à une question de constitution naturelle, occultant totalement l’influence du milieu social, de l’éducation ou des expériences personnelles. Ses écrits laissent transparaître une visée eugénique explicite (il voyait dans l’anthropologie criminelle un moyen de « sauver le monde moderne » par l’élimination des inférieurs). Cet aspect lui a valu de perdre le soutien d’un grand nombre de criminologues et d’anthropologues dès les années 1950. Comme le note Rafter, bien que certains recherchent aujourd’hui à valider rétroactivement son hypothèse, la communauté est restée globalement ambivalente voire hostile envers Sheldon : son travail est « décertain et discrédité depuis des décennies ». De fait, à l’heure actuelle, aucune donnée robuste ne confirme scientifiquement un « type criminel » somatotypique, et ses idées sont le plus souvent citées à titre historique, voire dénoncées comme du « charlatanisme ».
Au final…
Dans son ensemble, l’œuvre de William Sheldon a constitué une tentative systématique de lier le corps au crime par une approche quantitative et prescriptive. Son héritage dans la criminologie est paradoxal : d’un côté, il a introduit la notion de « somatotype » et popularisé l’idée qu’un physique particulier (mésomorphe) prédisposerait à la délinquance; de l’autre, ses conclusions ont finalement servi d’exemple caution pour la critique du déterminisme biologique en criminologie. Ses études ont été saluées pour leur audace méthodologique mais sévèrement reprochées pour leur manque de rigueur, leur éthique douteuse et leur idéologie eugéniste. Pour les criminologues contemporains, les travaux de Sheldon restent ainsi un cas d’école : ils invitent à comprendre l’attrait des explications physiologiques du crime tout en soulignant leurs dangers épistémologiques. En définitive, le « modèle somatotypique du délinquant » de Sheldon est aujourd’hui relégué au rang d’hypothèse historique, intéressante sur le plan intellectuel, mais dénuée de validité scientifique avérée.

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