Ressources en psychocriminologie, psychologie forensique et criminologie
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Les études en criminologie biologique indiquent que les comportements délinquants et criminels ne sont pas uniquement le produit de l’environnement social, mais impliquent aussi une composante génétique. Les recherches sur les jumeaux, en particulier les jumeaux monozygotes (MZ) et dizygotes (DZ), occupent une place centrale en criminologie biosociale pour évaluer l’influence des facteurs génétiques et environnementaux sur les comportements criminels. Voir en particulier sur ce sujet l’article synthétique du journal férédral sur la probation (2000) genetic factors and criminal behavior,  qui souligne l’importance d’une approche biosociale intégrée, combinant biologie et contexte social, tout en restant vigilants face aux risques de déterminisme biologique et aux limites méthodologiques des études sur les jumeaux: « Les résultats semblent confirmer que des traits comme l’impulsivité ou la recherche de sensations fortes, partiellement héréditaires, peuvent prédisposer aux comportements délinquants, en particulier lorsque ces traits interagissent avec des environnements défavorables. Par exemple, un jumeau MZ élevé dans un milieu socio-économique difficile pourrait exprimer ces traits par des actes de vol, tandis que son jumeau dans un environnement stable pourrait canaliser ces mêmes traits dans des activités non criminelles (comme le sport extrême). »

Des méta-analyses réalisées depuis montrent une héritabilité modérée, soulignant que les gènes influencent la susceptibilité sans causer directement les actes. Cela encourage une perspective biosociale, intégrant nature et nurture pour mieux comprendre et prévenir la criminalité.

  • Les recherches suggèrent que les facteurs génétiques contribuent à environ 40-60 % de la variance dans les comportements antisociaux, qui incluent la délinquance et la criminalité, selon des méta-analyses d’études sur des jumeaux et des adoptions. Cependant, cela n’implique pas un déterminisme génétique absolu, car les environnements jouent un rôle tout aussi crucial.
  • Des gènes spécifiques, comme la variante à faible activité du gène MAOA (souvent appelé « gène du guerrier »), sont associés à un risque accru de comportements violents, particulièrement en interaction avec des expériences négatives comme la maltraitance infantile.
  • Les interactions gène-environnement (GxE) sont essentielles : les prédispositions génétiques amplifient souvent les risques en présence de facteurs environnementaux adverses, tels que des pairs délinquants ou un milieu familial dysfonctionnel.
    • Pour autant les recherches avancent de servères limitations à ces prédispositions génétiques: « La recherche génétique commence à identifier des variants génétiques qui pourraient avoir une influence sur la prédisposition d’un individu à développer des caractéristiques comportementales antisociales. Conformément au modèle polygénique d’héritage proposé pour les comportements antisociaux, la contribution de chaque gène individuel à la prédisposition globale d’un individu est probablement faible. Ceci est évident dans le Tableau 1 qui résume les risques relatifs (RR) et les odds ratios (OR) pour les gènes candidats examinés ci-dessus. Ces mesures de risque indiquent qu’un individu porteur d’une variante de susceptibilité dans l’un de ces gènes n’aura qu’un risque environ 1,5 fois plus élevé de comportement antisocial par rapport à un individu de la population générale. Ainsi, un individu n’aura un risque significativement accru de s’engager dans un comportement antisocial que s’il porte un grand nombre de gènes variants. Ce risque relatif moyen est cohérent avec les résultats des méta-analyses des associations entre des gènes individuels et le risque de développer une série de troubles et de maladies (Ioannidis 2003) ». (Morley & Hall, 2003)

  • Bien que ces découvertes offrent des pistes pour la prévention, elles soulèvent des controverses, notamment sur le risque de stigmatisation et d’interprétations déterministes qui pourraient minimiser les facteurs sociaux. Les effets génétiques sont faibles individuellement et polyogéniques, impliquant de multiples gènes.

La Composante Génétique dans les Comportements Délinquants

Dans le domaine de la criminologie, l’exploration de la part génétique dans les comportements délinquants et criminels a suscité un intérêt croissant au cours des dernières décennies. Bien que les théories traditionnelles se soient concentrées sur les facteurs sociaux et environnementaux – tels que la pauvreté, l’éducation ou les influences familiales – les avancées en génétique comportementale ont révélé que les prédispositions biologiques jouent un rôle non négligeable.

Contexte Historique et Méthodologique

Les premières tentatives pour lier la génétique à la criminalité remontent au XIXe siècle avec des théories comme celle de Cesare Lombroso sur les « criminels nés », souvent critiquées pour leur réductionnisme et leurs implications eugénistes. Aujourd’hui, les approches modernes reposent sur des méthodes rigoureuses, telles que les études sur des jumeaux (comparant les jumeaux monozygotes et dizygotes) et les adoptions (évaluant les similitudes avec les parents biologiques vs. adoptifs). Ces designs permettent de décomposer la variance phénotypique en composantes génétiques (héritabilité, h²), environnementales partagées (c²) et non partagées (e²).

Des méta-analyses anciennes cestiment l’héritabilité oscille entre 40 et 60 %, avec des variations selon le type de comportement (agressif vs. non agressif) et l’âge.

« Dans cet article, nous décrivons une synthèse quantitative de 12 études sur des jumeaux (n=3795 paires de jumeaux) et de 3 études sur l’adoption (n=338 adoptés) publiées depuis 1975, qui ont fourni 21 estimations de l’héritabilité du comportement antisocial. Des tailles d’effet moyennes à importantes ont été constatées pour les influences génétiques à travers les études, avec environ 50 % de la variance dans les mesures du comportement antisocial attribuable à des effets génétiques. Bien que les tailles d’effet n’aient pas varié selon les différentes définitions du comportement antisocial (criminalité, agressivité ou personnalité antisociale), des estimations significativement plus grandes de l’effet génétique ont été trouvées pour les manifestations sévères de comportement antisocial. L’importance de la sévérité a été en outre soulignée par les effets significativement plus grands obtenus dans les études utilisant des échantillons cliniques par rapport aux effets obtenus dans les études utilisant des échantillons de volontaires. Les caractéristiques démographiques des échantillons n’ont pas influencé les tailles d’effet, bien que les études utilisant une méthodologie plus rigoureuse aient tendance à trouver des effets plus importants. Ces résultats doivent être interprétés à la lumière du nombre limité d’études convenant à la méta-analyse en raison des nombreuses limitations méthodologiques des études existantes. » (Mason & Frick 1994)

Une méta-analyse plus récente de Rhee et Waldman (2002), couvrant 51 études sur des jumeaux et adoptions, a estimé que les facteurs génétiques expliquent environ 41 % de la variance dans les comportements antisociaux, les environnements partagés 16 %, et les non partagés 43 %. Ces comportements antisociaux englobent la délinquance juvénile, les troubles de la conduite et la criminalité adulte, souvent mesurés par des auto-rapports, des dossiers officiels ou des diagnostics psychiatriques.

« Dans la présente méta-analyse, nous avons constaté l’existence d’influences génétiques additives modérées (a² = 0,32), de facteurs génétiques non additifs (d² = 0,09), d’effets environnementaux partagés (c² = 0,16) et d’influences environnementales non partagées (e² = 0,43) sur les comportements antisociaux. Lorsque les études sur les jumeaux et les études d’adoption ont été comparées, une différence significative a été observée entre les études sur les jumeaux et les études d’adoption parent-enfant, mais pas entre les études sur les jumeaux et les études d’adoption entre frères et sœurs. Une magnitude plus faible des influences familiales (c’est-à-dire à la fois a² et c²) a été constatée dans les études d’adoption parent-enfant par rapport aux études sur les jumeaux ou aux études d’adoption entre frères et sœurs. Tous les modérateurs potentiels examinés, à l’exception du sexe (c’est-à-dire l’opérationnalisation, la méthode d’évaluation, la méthode de détermination de la zygosité et l’âge), se sont avérés expliquer des différences significatives dans les influences génétiques et environnementales sur le comportement antisocial. Bien qu’une différence significative ait été observée entre les études examinant les deux sexes simultanément et les études examinant les deux sexes séparément, aucune différence statistiquement significative n’a été trouvée entre les résultats pour les hommes et les femmes dans les études incluant les deux sexes.  » (Rhee & Waldman 2002)

Estimation de l’héritabilité (part de la variance expliquée par les facteurs génétiques)

Les méta-analyses convergent vers une héritabilité moyenne d’environ 40 à 56 % selon la définition du comportement et l’âge :

Méta-analyse / Étude Année Échantillon Héritabilité estimée Remarques
Mason & Frick 1994 15 études (jumeaux + adoption) ~50 % Effet plus fort pour les formes graves
Rhee & Waldman 2002 51 études (jumeaux + adoption) 41 % (32 % additif + 9 % non-additif) Partage environnemental ~16 %, non-partagé ~43 %
Burt 2009 >100 études Plus élevée pour l’agressivité (~60-70 %) que pour les infractions non-agressives (~40-50 %)
Ferguson 2010 Méta-analyse large 56 %
Revues récentes (2018-2024) Toujours autour de 50 % en moyenne Pas de changement majeur

En résumé : environ la moitié de la variance observée dans la population pour ces comportements est attribuable à des différences génétiques.

Gènes Candidats et Mécanismes Moléculaires

Les recherches moléculaires se concentrent sur des gènes impliqués dans les systèmes neurotransmetteurs, tels que la sérotonine (inhibitrice, liée à l’impulsivité) et la dopamine (excitatrice, liée à la récompense et l’agressivité). Le gène MAOA, codant pour l’enzyme monoamine oxydase A, est l’un des plus étudiés. Sa variante à faible activité (allèles courts comme 2R/3R) est associée à des niveaux élevés de neurotransmetteurs, augmentant le risque d’agressivité et de violence, particulièrement chez les hommes (gène lié à l’X). Une étude familiale néerlandaise (Brunner et al., 1993) a identifié une mutation MAOA causant des comportements impulsifs et violents, bien que rare.

« Des études génétiques et métaboliques ont été réalisées sur une large famille dans laquelle plusieurs hommes sont atteints d’un syndrome associant un retard mental limite et des troubles du comportement. Les types de comportements observés incluent l’agressivité impulsive, les incendies volontaires, les tentatives de viol et l’exhibitionnisme. L’analyse d’échantillons d’urine sur 24 heures a révélé un métabolisme des monoamines gravement perturbé. Ce syndrome était associé à une déficience complète et sélective de l’activité enzymatique de la monoamine oxydase A (MAOA). Chez chacun des cinq hommes affectés, une mutation ponctuelle a été identifiée dans le huitième exon du gène structural de la MAOA, transformant une glutamine en codon stop. Ainsi, une déficience complète et isolée en MAOA dans cette famille est associée à un phénotype comportemental reconnaissable incluant une régulation perturbée de l’agression impulsive ». (Brunner et al., 1993)

D’autres gènes incluent :

  • Système dopaminergique : DAT1 (transporteur de dopamine, risque avec allèle 9R pour l’ADHD et la délinquance), DRD2 (récepteur D2, allèle A1 lié à la dépendance et l’ASPD), DRD4 (récepteur D4, allèle 7R associé à la recherche de nouveauté et la délinquance).
  • Système sérotoninergique : 5HTT (transporteur de sérotonine, allèle court « s » lié à l’alcoolisme).

Ces associations sont modestes (risque relatif moyen ~1,5), et les effets directs des gènes isolés sont faibles (moins de 6 % de variance). Les comportements criminels suivent un modèle polyogénique, impliquant des centaines de variantes génétiques cumulatives.

Gène Système Neurotransmetteur Variante de Risque Associations Principales Taux de Risque Relatif (RR) ou Odds Ratio (OR)
MAOA Sérotoninergique/Dopaminergique Allèles courts (2R/3R) Agressivité, CD, conviction criminelle OR ~2,8 pour impulsivité/agressivité
DAT1 Dopaminergique 9R ADHD, délinquance, consommation de substances OR ~1,2-1,5 pour externalisation
DRD2 Dopaminergique A1 Alcoolisme, ASPD, délinquance OR ~1,5-2,0 pour ASPD
DRD4 Dopaminergique 7R ADHD, recherche de nouveauté, délinquance OR ~1,2-1,8 pour ADHD
5HTT Sérotoninergique Allèle court (s) Dépendance alcoolique, arrestations OR ~1,18 pour alcoolisme

Interactions Gène-Environnement (GxE)

Un consensus émerge sur le fait que les gènes n’agissent pas seuls : les interactions GxE amplifient les risques. Par exemple, la variante faible de MAOA interagit avec la maltraitance infantile pour augmenter les comportements antisociaux (OR jusqu’à 2,0), comme démontré dans l’étude Dunedin (Caspi et al., 2002). Dans l’Add Health, les gènes dopaminergiques comme DRD2 montrent des effets de corrélation positive sur la délinquance en présence de pairs délinquants ou de risques familiaux élevés (β ~0,07-0,24). Les corrélations gène-environnement (rGE) ajoutent de la complexité, où les gènes influencent les environnements choisis (e.g., pairs antisociaux). Des études épigénétiques montrent que des stress comme l’abus modifient l’expression génétique, perpétuant un « cycle de violence ».

« Nous avons étudié un large échantillon de garçons suivis de la naissance à l’âge adulte pour déterminer pourquoi certains enfants maltraités développent un comportement antisocial en grandissant, tandis que d’autres non. Un polymorphisme fonctionnel dans le gène codant pour l’enzyme de métabolisation des neurotransmetteurs, la monoamine oxydase A (MAOA), s’est avéré modérer l’effet de la maltraitance. Les enfants maltraités portant un génotype conférant des niveaux élevés d’expression de la MAOA étaient moins susceptibles de développer des problèmes antisociaux. Ces résultats peuvent expliquer en partie pourquoi toutes les victimes de maltraitance ne grandissent pas pour victimiser les autres à leur tour, et ils fournissent des preuves épidémiologiques que les génotypes peuvent modérer la sensibilité des enfants aux agressions environnementales ». (Caspi et al., 2002)

Facteurs Psychophysiologiques et Cérébraux Complémentaires

Bien que centrée sur la génétique, cette revue intègre d’autres aspects biologiques. Les individus antisociaux montrent souvent une arousal autonomique réduite (e.g., faible rythme cardiaque), liée à la recherche de sensations ou à un déficit de peur. Au niveau cérébral, des déficits dans le cortex préfrontal (contrôle impulsif), l’amygdale (régulation émotionnelle) et le striatum (récompense) sont courants, avec des volumes réduits ou une hyperactivité selon les sous-types (e.g., psychopathes « réussis » vs. « ratés »). Ces facteurs interagissent avec la génétique, renforçant les explications biosociales.

Limites

Malgré ces avancées, les méta-analyses génétiques montrent des résultats nuls pour des variants isolés, soulignant le besoin d’interactions complexes. Éthiquement, l’utilisation en justice – comme dans des cas où MAOA atténue les peines – risque la stigmatisation, la discrimination et un retour à l’eugénisme. Les critiques soulignent le déterminisme génétique, qui ignore les contextes sociaux et pourrait justifier des interventions coercitives (e.g., screening génétique). De plus, les études risquent de médicaliser la criminalité, réduisant la responsabilité personnelle.

Au final, les recherches indiquent une part génétique significative mais nuancée dans les comportements délinquants, favorisant une approche intégrative. Pour la criminologie, cela ouvre des voies pour des préventions ciblées, tout en appelant à la vigilance éthique.

La criminologie, en tant que discipline, cherche à articuler les logiques micro (comportement individuel, interactions locales) et macro (structures sociales, politiques criminelles) dans l’explication du crime. Les méthodes traditionnelles — statistiques, analyse de données empiriques ou études de cas — atteignent parfois leurs limites lorsqu’il s’agit de comprendre les phénomènes émergents à l’échelle agrégée (effets non linéaires, interdépendances, rétroactions).

C’est dans ce contexte que s’impose l’agent-based modeling (ABM) : une approche « orientée micro », où les décisions et interactions d’agents individuels sont simulées selon des règles, pour observer la trajectoire collective du système. L’article de Birks, Groff et Malleson (Agent-Based Modeling in Criminology, 2025) dresse un bilan critique de l’adoption de l’ABM en criminologie, identifiant ses forces, ses défis méthodologiques, et ses voies de développement.

Principaux apports : ce que permet l’ABM

  1. Exploration des hypothèses causales 
    En mode « laboratoire virtuel », l’ABM autorise la manipulation de variables (par exemple, le niveau de surveillance, la distribution de la sévérité des sanctions, la mobilité des individus) pour tester des hypothèses causales contrefactuelles. Il devient possible de simuler l’impact potentiel de politiques (ex. augmenter la couverture policière, modifier les incitations locales) sur la criminalité.

  2. Capturer les processus d’interaction locale, les effets de voisinage et les rétroactions
    L’un des atouts de l’ABM est de rendre explicites les processus d’influence locale (par exemple, imitation, contagion criminelle, peur collective) dans un espace géographique ou social. De plus, l’agrégation de ces interactions peut générer des dynamiques non triviales (seuils, basculements, effets de congestion).

  3. Pont entre micro et macro : émergence de patterns collectifs
    En simulant les décisions locales des agents, l’ABM peut produire des configurations agrégées (taux de criminalité, zones critiques, hot spots) à partir d’unités élémentaires. Cela offre une passerelle formelle entre les logiques individuelles (motivations, contraintes) et les résultats macroscopiques.

  4. Visualisation et scénarios de politique
    Les modèles peuvent être visualisés graphiquement (cartographie des trajectoires, distribution spatiale dans le temps), ce qui est précieux pour les décideurs et praticiens : on peut tester différentes stratégies, comparer scénarios, calibrer des interventions réalistes.

Limites et défis méthodologiques

Birks et ses coauteurs ne tombent pas dans l’enthousiasme naïf : ils identifient plusieurs obstacles à l’essor de l’ABM en criminologie.

  • Calibration et validation
    Le calibrage de modèles d’agents à partir de données empiriques fiables est souvent difficile. Il faut garantir que les comportements simulés ressemblent aux comportements observés. La validation externe (tester le modèle sur des phénomènes non utilisés pour le calibrage) reste une exigence cruciale, encore trop peu respectée.
  • Choix des agents et de leurs règles
    Quelle granularité (individus, ménages, groupes) ? Quels comportements modéliser (déplacement, opportunité criminelle, décision de commettre une infraction) ? Chaque choix impose des compromis entre complexité, réalisme et parsimony.
  • Données nécessaires et incertitudes
    L’ABM exige des données fines (mobilité, réseaux relationnels, contraintes spatiales). Or, en criminologie, ces données sont souvent incomplètes, biaisées ou inaccessibles. L’ajout d’incertitudes (stochasticité) complique encore l’interprétation.
  • Complexité computationnelle et transparence
    Certains modèles d’agents deviennent lourds à simuler, surtout à grande échelle. Par ailleurs, la « boîte noire » du modèle (nombre de paramètres) peut rendre l’interprétation difficile ou opaque pour les non-spécialistes.
  • Généralisation et transférabilité
    Un modèle calibré pour une ville ou un contexte particulier peut ne pas être transférable à un autre cadre géographique, culturel ou institutionnel. Le surajustement est un risque réel.

Implications et pistes pour les acteurs de la justice

Pour les professionnels de la justice (juges, services pénitentiaires, police, administrations pénales), voici quelques points de convergence entre l’ABM et la pratique :

  • Évaluation prospective des politiques locales
    Avant de déployer à grande échelle une réforme (ex. renforcement d’une présence policière, redéfinition des zones de patrouille, modulation des peines), l’ABM peut jouer un rôle de « banc d’essai » pour anticiper effets secondaires ou trajectoires inattendues.
  • Collaboration entre chercheurs et praticiens
    La conception de modèles exige une articulation fine entre le savoir empirique (données de terrain, retours opérationnels) et les modélisateurs. Une coopération régulière entre praticiens de la justice et modélisateurs est essentielle pour garantir la pertinence des hypothèses simulées.
  • Sensibilisation méthodologique
    Les décideurs doivent être formés aux forces et limites de la modélisation par agents : ce n’est pas une baguette magique, mais un outil complémentaire. Reconnaître la sensibilité aux paramètres, la dépendance des hypothèses, et la nécessité d’une validation rigoureuse est fondamental.
  • Transparence, reproductibilité et responsabilité
    Pour être crédible aux yeux des institutions judiciaires, les modèles doivent être documentés (code, choix d’hypothèses, jeux de données), accessibles et soumis à validation externe ou revue par pairs.
  • Usage prudent mais éclairé
    L’ABM ne remplace ni l’expertise judiciaire, ni l’évaluation empirique classique. Il doit être utilisé comme un outil d’aide à la décision, non comme une prescription figée. À ce titre, il pourrait être intégré dans les analyses d’impact, les études prospectives ou les protocoles de réforme.

Les modèles « Agent-Based Modeling in Criminology »  invitent à faire un pari — certes ambitieux — sur la simulation des interactions locales comme moyen de mieux anticiper les dynamiques criminelles. Pour les professionnels de la justice, l’ABM ouvre une opportunité d’expérimentation virtuelle des politiques, à condition d’en maîtriser les limites.

De fait, dans un monde où les données se densifient (capteurs urbains, mobilité, réseaux sociaux) et où les décisions doivent être mieux anticipées, l’agent-based modeling semble appelé à devenir un instrument précieux dans l’arsenal de la criminologie appliquée. Reste, pour chaque juridiction, à bâtir les ponts entre les modélisateurs et les réalités institutionnelles.

La psychocriminologie, qui étudie les processus psychologiques sous-jacents aux comportements criminels, a également bénéficié de nombreuses innovations récentes. Voici quelques-unes des plus notables :

  1. Analyse prédictive et évaluation du risque :
    • Modèles prédictifs basés sur l’IA : Utilisation de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage automatique pour évaluer le risque de récidive chez les délinquants. Ces modèles prennent en compte une multitude de facteurs, y compris les antécédents criminels, les caractéristiques psychologiques et les circonstances sociales.
    • Évaluation dynamique du risque : Approches qui ajustent continuellement l’évaluation du risque en fonction de nouveaux comportements et de changements dans la situation de vie du délinquant.
  2. Thérapies assistées par la technologie :
    • Réalité virtuelle (VR) : Utilisée dans le traitement des délinquants pour recréer des scénarios de la vie réelle et les aider à développer des compétences en résolution de problèmes, à gérer leur colère et à pratiquer des comportements sociaux appropriés dans un environnement contrôlé.
    • Applications de thérapie mobile : Applications de santé mentale qui offrent un accès continu à des techniques thérapeutiques, des exercices de pleine conscience, et des modules de thérapie cognitive et comportementale (TCC).
  3. Neurocriminologie :
    • Neuroimagerie : Utilisation de techniques d’imagerie cérébrale comme l’IRM fonctionnelle pour étudier les anomalies structurelles et fonctionnelles dans le cerveau des criminels violents ou impulsifs. Ces études aident à comprendre les corrélations entre les structures cérébrales et les comportements criminels.
    • Électroencéphalographie (EEG) : Utilisée pour surveiller l’activité cérébrale et détecter les schémas associés à l’agressivité ou à l’impulsivité, permettant une intervention préventive plus ciblée.
  4. Thérapies innovantes :
    • Thérapie par la réalité virtuelle : Simule des situations de vie réelle pour aider les délinquants à apprendre à gérer des situations stressantes sans recourir à des comportements criminels.
    • Stimulation cérébrale non invasive : Techniques comme la stimulation magnétique transcrânienne (TMS) pour moduler l’activité cérébrale dans les régions associées aux comportements criminels.
  5. Études sur les traits de personnalité et la psychométrie :
    • Développement de nouvelles échelles psychométriques pour évaluer les traits de personnalité qui peuvent prédire le comportement criminel, tels que l’empathie réduite, l’impulsivité et la tendance à la manipulation.
    • Analyse factorielle des traits criminogènes : Identification des combinaisons de traits de personnalité et de circonstances qui augmentent le risque de comportement criminel.
  6. Interventions précoces et programmes de prévention :
    • Programmes de résilience et d’intervention précoce : Visent à identifier et à intervenir auprès des enfants et des adolescents à risque avant qu’ils ne développent des comportements criminels. Ces programmes utilisent souvent des techniques de thérapie cognitivo-comportementale et des approches basées sur la pleine conscience.
    • Approches communautaires : Incluent la collaboration avec des familles, des écoles et des services sociaux pour créer des environnements de soutien qui réduisent les facteurs de risque criminogènes.
  7. Recherche sur les effets de la victimisation et du trauma :
    • Études longitudinales sur les effets de la victimisation précoce et du trauma sur le développement de comportements criminels ultérieurs, informant ainsi des interventions thérapeutiques plus adaptées.
    • Techniques de guérison des traumas : Utilisation de thérapies spécifiques pour traiter les traumas chez les délinquants, aidant ainsi à réduire les comportements criminels liés à des antécédents de victimisation.

Ces innovations montrent comment la psychocriminologie évolue en utilisant des technologies avancées et des approches intégratives pour mieux comprendre, traiter et prévenir le comportement criminel.

Découvrez ici une serie de podcast qui explique les différents roles des psychologues forensiques dans le service des prisons et de probation au Royaume Uni. 

Des missions centrées principalement sur l’évaluation psychocriminologique, mais pas que! Les psychologues forensiques interveinnent aussi dans la prise en charge de spresonnes aynat des troubles menteux sévéres, en complment par exemple des agents de probation.

https://forensicpsychologypodcast.libsyn.com/website

(La spécilaité de psychologue forensique est ouverte, au royaume uni, aux psychologues diplomés dans leurs cursus d’une license en psychologue forensique, délivrée par de nombreuses universités).

Ecoutez par exemple et notament cet indisênsable podcat de Karl Hanson (l’auteur de la statique 99-R):

 

En 1944, le psychiatre anglais John Bowlby découvre un lien entre des séparations affectives dans l’enfance et le risque de basculer dans la délinquance.

Se fondant sur ces découvertes, il fonde la théorie de l’attachement, qui fait des liens affectifs précoces une nourriture essentielle du cerveau.

Ses travaux mettront fin aux pratiques éducatives distantes qui avaient cours jusqu’au début du xx e siècle.

À sa sortie du lycée, le jeune Bowlby est banalement poussé par son père – un chirurgien renommé de Londres – vers des études de médecine. Au cours d’un stage, il se découvre une passion pour la psychologie du développement, et décide alors d’aller étudier à Cambridge. Alors que ses capacités intellectuelles sont remarquées par ses enseignants, il renonce à une carrière de prestige pour prendre un poste d’enseignant dans une école pour enfants difficiles : jeunes en rupture familiale, atteints de troubles du comportement, voire délinquants… Devant cette réalité, il ne peut manquer de s’interroger sur le lien entre l’environnement dans lequel évoluent ces enfants et le développement de leurs névroses.

C’est ce qui le décide à se spécialiser en psychiatrie. En 1944, Bowlby entame ses premiers travaux sur l’effet de la séparation chez des enfants hospitalisés, qu’il peut suivre plus facilement, et dont certains ont vécu des expériences de séparation précoce. Chez ces enfants, Bowlby observe que l’absence maternelle à court terme engendre un état de détresse dont il décrit le développement en trois phases : une phase de protestation (l’enfant se rebelle contre la séparation), de désespoir (il sombre dans une profonde tristesse) puis de détachement (il annihile en lui tout sentiment d’affection). Après ces premières constatations, Bowlby s’intéresse aux carences relationnelles précoces chez les jeunes délinquants et découvre que plus de la moitié d’entre eux ont été séparés de leur mère pendant plus de six mois au cours des cinq premières années de leur vie. Parmi eux, certains présentent même des troubles graves que John Bowlby nomme psychopathie sans affection, ou incapacité à se soucier des autres. Il se doute alors que la privation  maternelle durant les premières années de vie entraîne souvent de lourdes conséquences.

À la demande de l’Organisation mondiale de la santé, il y entame une étude portant sur les besoins des orphelins dans le contexte de l’après-guerre, ce qui lui permet de décrire les effets de la carence maternelle sur le long terme. Après avoir évalué le Q.I. de ces enfants et leurs attitudes émotionnelles, il n’a plus aucun doute. La privation maternelle engendre une perte de la concentration intellectuelle et une intelligence réduite, ainsi qu’une inaccessibilité à ses propres affects et une absence de réaction émotionnelle aux autres. Dans une fraction importante de ces cas, Bowlby note également une agressivité accrue et le développement de certaines formes de délinquance.

Parmi les jeunes délinquants étudiés par Bowlby, plus de la moitié ont été séparés de leur mère pendant plus de six mois avant l’âge de cinq ans.

La privation maternelle entraîne une perte de concentration et une intelligence réduite, nota John Bowlby dans ses études sur les enfants ayant été séparés très tôt de toute
figure d’attachement. À l’inverse, un bon attachement favoriserait le développement des capacités cognitives.

Source: Cerveau&psycho n°99, mai 2018, Laura poupon (university collége de londres), « Bowlby, à la recherche de la tendresse

Fazel S, Wolf A. (2018) Choisir un outil d’évaluation des risques à utiliser dans la pratique : un guide en 10 points

Résumé

Avec l’augmentation du nombre d’outils d’évaluation des risques et d’algorithmes cliniques dans de nombreux domaines de la science et de la médecine, cet article de perspective présente une vue d’ensemble des résultats de recherche qui peuvent contribuer à éclairer le choix d’un instrument pour une utilisation pratique. Nous prenons l’exemple des outils d’évaluation du risque de violence dans la justice pénale et la psychiatrie légale, où il existe plus de 200 instruments de ce type et où leur utilisation est généralement obligatoire. Nous présentons 10 questions clés que les chercheurs, les cliniciens et les autres professionnels devraient se poser lorsqu’ils décident de l’outil à utiliser, et qui sont également pertinentes pour les politiques publiques et les responsables des services. Ces questions s’appuient sur deux éléments : la recherche qui sous-tend la validation externe, et la dérivation ou le développement d’un instrument particulier. Nous recommandons également quelques lignes directrices pour la rédaction de rapports, tirées des lignes directrices de consensus pour la recherche sur les modèles de pronostic.

Guide en 10 points pour sélectionner un outil d’évaluation du risque (FR)

article original: Evid Based Mental Health (2018) – https://ebmh.bmj.com/content/ebmental/21/2/41.full.pdf

Seena FAZEL & Université d’OXFORD: OXRISK, Panel d’outils d’évaluation du risque

OxRec est un calculateur de risque en ligne permettant d’évaluer le risque de récidive chez les détenus. Cet outil a été développé par le groupe de psychiatrie et de psychologie légale de l’Université d’Oxford et est disponible sur le site OxRisk.com.

Comment a-t-il été développé ?

OxRec a été développé et validé en Suède, sur la base du suivi de 47 326 prisonniers libérés sur une période de 10 ans. Les variables prédictives potentielles à inclure dans OxRec ont été tirées d’un examen minutieux des données relatives aux antécédents criminels et aux facteurs sociodémographiques et cliniques, et n’ont été retenues que celles qui étaient à la fois des facteurs de risque fiables et relativement faciles à évaluer.

Tout d’abord, le modèle OxRec a été dérivé à partir des données de 37 100 prisonniers, et 14 facteurs sociodémographiques et cliniques, pour la plupart collectés de manière routinière, ont été inclus dans le modèle final. Ensuite, le modèle a fait l’objet d’une validation externe auprès d’un groupe distinct de 10 226 détenus afin d’établir sa performance dans un nouvel échantillon. Le modèle génère un calculateur de risque simple (OxRec) qui produit deux résultats – des catégories (faible, moyen, élevé) et des scores de probabilité (%) basés sur la récidive violente et la récidive tout court sur 1 et 2 ans.

La recherche qui sous-tend OxRec a été développée en utilisant les méthodes de la plus haute qualité dans le domaine, a été évaluée par des pairs et l’article original a été publié en libre accès dans le Lancet Psychiatry. OxRec a également fait l’objet d’une validation externe plus récente aux Pays-Bas (Scientific Reports), avec quelques prédicteurs adaptés pour tenir compte des besoins locaux. En outre, des validations au Tadjikistan (publiée dans Frontiers in Psychiatry et représentant l’une des seules validations externes d’un outil de justice pénale dans un pays à revenu faible/moyen) et au Royaume-Uni ont été réalisées. D’autres validations externes sont en cours en Finlande, en Suède et en Norvège, et des études de faisabilité sont en cours dans d’autres pays. Pour une bibliographie complète relative à OxRec, visitez l’onglet ‘New OxRisk tool validations’ sur OxRisk.com.

Un article récent qui traite des outils d’évaluation du risque pénal et du changement radical qu’offre OxRec a été publié dans le European Journal on Criminal Policy and Research (Journal européen de la politique et de la recherche criminelles).

Quand utiliser OxRec ?

OxRec est conçu pour prédire la récidive violente dans un délai d’un an et de deux ans dans deux populations : les prisonniers libérés et, aux Pays-Bas, il a été adapté pour être utilisé avec les probationnaires.

Qui peut utiliser OxRec ?

Les professionnels de la justice pénale et le personnel de santé peuvent utiliser l’outil OxRec, car l’évaluation des cas spécifiques nécessite l’interprétation de certaines des variables prédictives. Les personnes qui utilisent OxRec sont encouragées à lire d’autres documents de référence (y compris les articles publiés sur OxRec, tous disponibles gratuitement sur OxRisk.com) et toutes les vidéos de formation développées localement dans les différents pays.

Comment interpréter les résultats ?

Les résultats du calculateur OxRec comprennent des scores de probabilité de récidive violente dans un délai d’un an et de deux ans. Une probabilité de 10% pour 2 ans signifie qu’en moyenne, 1 individu sur 10 ayant les mêmes prédicteurs sera violent au cours des 2 prochaines années. Il s’agit d’une interprétation similaire à celle de la probabilité de pluie dans une application météo – ainsi, une probabilité de pluie de 50 % à un moment donné signifie qu’il y a une chance sur deux qu’il pleuve un jour similaire à celui d’aujourd’hui.

Le calculateur fournit également une catégorie de risque, basée sur des niveaux de risque pré-spécifiés identifiés sur le calculateur (et qui sont différents pour le risque à 1 an et à 2 ans).

Comment chaque élément doit-il être noté ?

Voir les descriptions des éléments sur la feuille de notation. La source d’information la meilleure et la plus récente doit être utilisée si possible. Certaines variables peuvent être notées comme inconnues et OxRec affichera des fourchettes de risque reflétant cette incertitude.