Qui n’a jamais terminé une journée de suivis avec une montagne de comptes rendus à rédiger ? La charge administrative est l’un des premiers facteurs d’épuisement professionnel chez les CPIP. Pourtant, une expérimentation menée outre-Manche par le ministère de la Justice britannique pourrait bien nous ouvrir des perspectives inattendues.
Le programme Speech AI est actuellement en phase pilote dans les services de probation du Kent, du Surrey, du Sussex et du Pays de Galles. Son objectif est simple mais radical : utiliser l’intelligence artificielle pour transcrire et synthétiser automatiquement les entretiens, afin de libérer du temps pour l’essentiel.
50 % de temps en moins sur les notes
Les premiers résultats sont éloquents :
50 % de réduction du temps consacré à la prise de notes.
Une note de 4,5/5 attribuée par les utilisateurs pour l’utilité et l’efficacité de l’outil.
Plus de mille officiers de probation sont désormais équipés, suite à l’annonce du vice-Premier ministre David Lammy.
L’outil, baptiséJustice Transcribe, est déployé à grande échelle après une validation en conditions réelles.
“Pour la première fois, j’ai fini toutes mes notes avant de partir”
Le témoignage d’une probation officer résume l’impact sur le quotidien :
“Hier, j’avais 10 rendez-vous dans la journée. Pour la première fois, j’ai fini toutes mes notes avant de quitter le bureau. Je suis partie à 20h avec tout de saisi. Cela ne m’était jamais arrivé. Cela m’a permis de commencer le lendemain sur d’autres tâches au lieu de passer toute la matinée à rattraper mon retard.”
Au-delà du confort personnel, c’est la qualité du suivi qui est visée : en allégeant la charge administrative, les agents peuvent se concentrer sur l’évaluation des risques, l’engagement avec la personne suivie et les missions à visée réinsertive.
L’objectif n’est pas de remplacer le CPIP, mais de le libérer de la frappe pour qu’il puisse se concentrer sur ce qui est essentiel : l’écoute et l’accompagnement.
Pourquoi cela pourrait intéresser les CPIP ?
En France, les CPIP connaissent bien cette tension entre l’accompagnement et l’administratif. Les retours du programme britannique montrent que l’IA peut agir sur plusieurs leviers :
Fiabilisation des comptes rendus : l’outil structure automatiquement la conversation en notes homogènes, réduisant les risques d’oubli ou d’interprétation hâtive.
Gain de temps : libérer une demi-journée par semaine sur les comptes rendus permettrait de réinvestir ce temps dans des entretiens ou des actions collectives.
Réduction du stress : moins de temps passé à rattraper les notes en soirée ou le week-end améliore la qualité de vie au travail.
Au-delà de la probation : d’autres usages pour la justice
Le programme ne s’arrête pas à la transcription. Les équipes explorent également :
Des outils synthèse vocale pour l’accompagnement personnalisé en prison.
La traduction automatique (notamment pour des documents en gallois) validée par des experts, avec un potentiel évident pour les publics allophones.
Des applications pour les tribunaux, afin d’accélérer la production des audiences et réduire les délais d’accès à la justice.
Une IA sous contrôle ?
L’initiative britannique insiste sur la validation terrain et la supervision humaine. L’IA ne remplace pas l’agent : elle agit comme un assistant qui décharge du travail chronophage, sous le contrôle du professionnel. C’est une approche pragmatique qui mérite d’être suivie de près dans notre pays, alors que la justice française commence à s’intéresser aux usages de l’IA.
L’un des défis fondamentaux de l’intervention auprès des auteurs d’infractions, en particulier des adolescents et des jeunes adultes, réside dans la confrontation des distorsions cognitives. Contrairement à une approche purement comportementale ou sanctionniste, la criminologie cognitive propose de s’attaquer aux mécanismes sous-jacents qui permettent le passage à l’acte. Parmi les outils les plus sophistiqués pour ce faire figurent les dilemmes moraux cognitifs. Ces dispositifs ne visent pas à inculquer une morale exogène, mais à provoquer un conflit intrapsychique – une dissonance cognitive – qui oblige le sujet à réévaluer ses propres schèmes de pensée.
Le programme Aggression Replacement Training (ART), conçu par Goldstein, Glick et Gibbs, utilise en particulier la « confrontation bénigne » (gentle confrontation) à travers l’utilisation de dilemmes moraux cognitifs. .
Le cadre théorique : l’ART et la moralité
Le programme ART repose sur une triple articulation : l’entraînement aux habiletés sociales, le contrôle de la colère, et le raisonnement moral. C’est sur ce dernier pilier que se greffe l’usage des dilemmes. Dans une perspective néo-kohlbergienne, ART postule que les comportements délinquants sont souvent associés à un développement moral figé aux stades pré-conventionnels (stade 2 : l’échange instrumental, « tu me grattes le dos, je te gratte le tien »).
L’objectif des dilemmes moraux est donc de déstabiliser cette logique transactionnelle pour favoriser l’émergence d’une réflexion de stades supérieurs (stade 3 : l’empathie et les attentes interpersonnelles ; stade 4 : le maintien de l’ordre social et de la conscience).
La posture de l’intervenant : la confrontation bénigne
Dans l’application du programme ART, le contenu du dilemme ne suffit pas. La posture de l’animateur est déterminante. Contrairement à un interrogatoire judiciaire ou à une leçon de morale, l’intervenant adopte une stratégie de questionnement connue sous le nom de confrontation bénigne.
Cette technique répond à une exigence épistémologique : pour modifier une erreur de réflexion (par exemple, la justification morale ou le biais égocentrique), il faut amener le jeune à prendre conscience de ses contradictions sans qu’il ne se sente agressé. Cette posture requiert trois conditions préalables :
Une relation saine : un lien de confiance préétabli entre l’intervenant et le jeune.
Une confiance de base : la certitude pour le jeune que l’intervenant agit dans son intérêt.
Une assertivité professionnelle : la capacité du professionnel à exprimer son désaccord ou son étonnement sans mépris ni hostilité, en maintenant un cadre contenant.
Étude de cas : le dilemme de Dave et Matt
Pour illustrer cette méthodologie, examinons un scénario fréquemment utilisé dans le volet « raisonnement moral » d’ART, conçu pour aborder les thèmes de la loyauté, de la toxicomanie et de la neutralisation des responsabilités.
Le scénario
Matt, un ami de Dave, est impliqué dans le trafic de stupéfiants. Occasionnellement, Matt fournit de la drogue gratuitement à Dave. Un jour, Matt sollicite Dave : *« Écoute, mec, je dois livrer de la drogue dans le quartier sud, mais je ne peux pas le faire moi-même. Qu’est-ce que tu en dis ? Tu peux emmener la drogue là-bas pour moi dans ta voiture ? Je te donnerai de nouvelles drogues à essayer et 50 dollars en plus pour juste une demi-heure de route. Tu veux bien m’aider ? »
La séquence de questionnement : de l’action à la distorsion cognitive
La séquence proposée aux jeunes obéit à une logique de complexification progressive, visant à opérer un passage de la moralité instrumentale à la prise de conscience des conséquences concrètes et sociales.
Niveau 1 : L’action initiale (Stade 2 – Échange instrumental)
Dave devrait-il accepter de livrer les drogues pour Matt ?
Cette question initiale permet de sonder la logique de réciprocité. La réponse spontanée est souvent orientée par la dette morale (« Matt lui donne de la drogue, donc Dave doit lui rendre service»).
Niveau 2 : L’escalade des conséquences (Décontextualisation)
Et si Dave sait que les drogues que Matt veut qu’il livre sont empoisonnées ? Doit-il accepter de les livrer ?
Ici, l’intervenant introduit une variable objective (le danger létal). La confrontation bénigne consiste à pointer l’écart : si le jeune estime que c’est mal de livrer du poison, pourquoi la livraison de drogue « ordinaire » serait-elle acceptable ? L’objectif est de déconstruire la minimisation de la gravité.
Niveau 3 : La personnalisation (Briser le biais égocentrique)
Que se passe-t-il si Dave sait que sa sœur, qui vit dans le quartier sud, pourrait prendre une partie de cette drogue ? Devrait-il quand même accepter de faire la livraison ?
Ce niveau est crucial. Dans les distorsions cognitives des adolescents délinquants, les victimes sont souvent abstraites ou déshumanisées. En introduisant un membre de la famille (la sœur), le professionnel force l’émergence de l’empathie (stade 3). La confrontation bénigne intervient lorsque le jeune, qui acceptait la livraison, devient soudainement hésitant lorsqu’il s’agit de sa propre sœur.
Niveau 4 : L’influence des pairs et la normalisation
Dave devrait-il prendre les drogues gratuites de Matt ? Et si Matt dit que se droguer n’est pas grave, et que beaucoup de ses amis le font tout le temps ? Dave devrait-il alors prendre les drogues gratuites ?
Cette phase vise à confronter les mécanismes d’appartenance au groupe. L’intervenant utilise la confrontation bénigne pour interroger le jeune sur sa propre agency : « Est-ce que le fait que beaucoup de gens fassent quelque chose rend cette chose moralement acceptable ? »
Niveau 5 : La distorsion cognitive (Justification morale)
Supposons que David effectue la livraison. Comme il a aidé son ami Matt, il n’a pas l’impression de faire quelque chose de mal. David devrait-il avoir l’impression de faire quelque chose de mal ?
C’est le cœur du travail criminologique. Cette question cible directement la neutralisation (technique de neutralisation de Sykes et Matza). En demandant au jeune de juger le sentiment de culpabilité de Dave, on le confronte à la distinction entre la loyauté amicale et la responsabilité pénale et morale.
Dans quelle mesure est-il important de ne pas consommer de drogues ? (Très important / Important / Pas important)
Cette fermeture permet de quantifier subjectivement la valeur associée à la conduite légale, afin d’ancrer la réflexion dans une échelle de valeurs personnelle.
Criminologie appliquée?
En structurant le dilemme selon une progression qui va du pair (Matt) vers le familial (la sœur), puis vers le collectif (la normalisation), ART permet de créer un conflit socio-cognitif. Le jeune est placé dans une situation où ses propres réponses entrent en contradiction. La confrontation bénigne, en évitant la rupture relationnelle, permet d’exploiter ce conflit pour construire un raisonnement moral plus complexe.
l’utilisation de dilemmes moraux cognitifs offre une grille de lecture des patterns de justification de l’auteur d’infraction. Il transforme un sujet passif de l’injonction morale en un acteur capable de réévaluer les conséquences de ses actes, non pas à l’aune de la seule sanction, mais à celle des dommages causés à autrui et à la communauté.
Bibliographie indicative :
Goldstein, A. P., Glick, B., & Gibbs, J. C. (1998). Aggression Replacement Training: A Comprehensive Intervention for Aggressive Youth. Research Press.
Sykes, G. M., & Matza, D. (1957). Techniques of neutralization: A theory of delinquency. American Sociological Review, 22(6), 664–670.
Kohlberg, L. (1984). Essays on Moral Development: Vol. 2. The Psychology of Moral Development. Harper & Row.
Dans le champ de la criminologie, le terme culture revient de plus en plus dans les études comparatives. On l’invoque pour expliquer pourquoi des sociétés diffèrent dans leurs taux de criminalité, leurs systèmes de justice, leurs formes de contrôle social. Mais que recouvre exactement ce mot, et comment sont construites ces comparaisons ? Dans The Ultimate Difference: Interpreting and Using ‘Culture’ in Comparisons of Crime and Justice (2024), Laura Bui propose une analyse fouillée de la façon dont “culture” est utilisée, interprétée, parfois simplifiée – et comment cela peut refléter des biais, en particulier un biais centré sur les sciences criminologiques d’origine occidentale.
L’auteure a passé en revue 230 articles publiés dans des revues de criminologie entre 2001 et 2022, lesquels font des comparaisons internationales ou intergroupes et utilisent explicitement le terme culture (ou des dérivés).
Elle analyse non seulement la fréquence, mais les méthodes, les populations étudiées, et le sens donné à culture.
2. Culture = concept ambigu mais central
L’article montre que culture est souvent employé de façon vague, sans définition claire, ou comme “fourre-tout” pour désigner toute différence sociale, croyance, valeur ou pratique.
Il apparaît que certains groupes ou régions (notamment l’Asie de l’Est) sont “assignés” à des usages spécifiques de la culture (par exemple via la dimension individualisme-collectivisme), alors que d’autres contextes “occidentaux” utilisent plutôt culture pour parler de valeurs, norme ou idéaux démocratiques, croyances etc.
3. Biais occidental (Western-centric) dans l’usage de “culture”
Malgré la croissance des recherches menées dans ou sur des pays non occidentaux, beaucoup de travaux restent dirigés ou pensés selon les cadres théoriques, méthodologiques, ou normatifs issus de l’“Occident”.
Par exemple, la dimension culture “Individualisme vs Collectivisme” (I-C) est souvent utilisée pour décrire des sociétés d’Asie de l’Est comparées à l’Occident, mais peu de travaux dans l’Occident lui-même explorent de façon similaire les variations internes (classes sociales, régions, minorités, etc.).
4. Tendances dans les méthodes et les objets comparés
La majorité des études sont quantitatives.
Beaucoup de comparaisons sont inter-nationales (entre pays), moins nombreuses sont les comparaisons intra-nationales (par exemple entre groupes ethniques ou régions d’un même pays).
Les thèmes d’étude diffèrent selon la région : dans les pays occidentaux, les recherches portent souvent sur la prison, la peine, le contrôle pénal, alors que dans les pays d’Asie de l’Est, beaucoup d’études cherchent à tester ou adapter des théories criminologiques développées à l’Ouest.
Quelques exemples concrets
L’Asie de l’Est (Chine, Japon) est le contexte le plus fréquemment comparé avec l’“Occident” dans les études examinées, et souvent dans le but de voir si les théories criminologiques occidentales s’y appliquent ou non.
On constate aussi que “culture” est parfois simplement remplacée ou confondue avec “pays”, au lieu de définir ce qu’on entend par culture dans ce pays : est-ce la religion ? les valeurs sociales ? les normes légales ? les traditions locales ? etc.
L’article lui-même identifie ou suggère plusieurs limites et zones d’amélioration :
L’usage du terme culture reste trop souvent imprécis, ce qui peut biaiser les comparaisons et les conclusions.
Le fait que beaucoup d’études ne mesurent pas ou peu culture, mais l’évoquent seulement dans les introductions ou discussions, affaiblit la robustesse des résultats.
Le manque de variété dans les contextes “non occidentaux” comparés entre eux (i.e. comparaisons non Occident vs non Occident) est une lacune importante.
Le danger de “stéréotypes culturels” : quand on dit “la culture asiatique est collectiviste”, cela simplifie beaucoup, cela peut masquer des différences internes énormes (classes, genre, minorités, etc.).
Implications ?
Définir clairement “culture” : toujours expliciter quelle dimension de la culture est étudiée (valeurs, normes, croyances, pratiques, traditions, etc.).
Mesurer la culture quand c’est possible : ne pas se contenter de déclarer “ce pays a telle culture” mais utiliser des indicateurs, enquêtes, données qualitatives pour saisir ce qui dans la culture pourrait importer.
Faire des comparaisons plus nuancées : inclure des comparaisons internes aux pays, entre groupes minoritaires, régions, classes. Examiner la variation au sein plutôt que seulement entre “Occident / non-Occident”.
Éviter les cadres trop rigides / stéréotypés : remettre en question les hypothèses implicites (par exemple que “Occident = individualiste”, “Asie = collectiviste”), et admettre que les notions culturelles s’entremêlent, évoluent, sont hybrides.
Pour les politiques et interventions : s’assurer que les mesures de prévention, de justice pénale ou de réforme judiciaire tiennent compte non seulement de ce qui fonctionne dans un contexte “modèle” ou “exportable”, mais des contextes culturels diversifiés – ce qui peut exiger adaptation, co-conception locale, etc.
L’efficacité des tribunaux spécialisés, en particulier ceux dédiés aux affaires de stupéfiants, repose sur une intégration fonctionnelle et continue entre les systèmes de justice pénale et les services de traitement.
L’article de Faye Taxman et al (Problem Solving Tools for Drug Court Professionals) propose une analyse de l’approche de résolution de problèmes, un cadre méthodologique destiné aux professionnels de la justice pour évaluer l’efficacité des interventions et orienter les décisions concernant les participants. Le principe central est de dépasser la simple application de sanctions pour s’attacher à une compréhension plus nuancée des facteurs sous-jacents qui influencent les comportements des individus.
Une évaluation contextuelle et analytique
L’approche se fonde sur une grille d’analyse qui va au-delà des indicateurs binaires de réussite ou d’échec. Les professionnels sont invités à explorer les dimensions de « Qui, Quoi, Quand, Où et Pourquoi » pour chaque situation, transformant ainsi chaque événement en une occasion d’approfondir la compréhension du cas.
L’analyse toxicologique (Urinalysis): Un résultat positif ne doit pas être considéré comme une simple infraction. L’approche académique privilégie une interprétation contextualisée. Il est impératif de déterminer si le test est un cas isolé ou le signe d’une tendance, d’identifier la substance consommée et d’examiner les circonstances (le lieu, la présence d’autres individus, les émotions ressenties) qui ont précédé l’événement. Cette investigation permet de distinguer une rechute accidentelle d’un retour à des schémas de consommation plus profonds, et d’ajuster le plan de traitement en conséquence.
L’assiduité aux séances (Attendance): De la même manière, une absence non excusée ne doit pas être traitée comme un acte de défiance. Une approche de résolution de problèmes encourage l’équipe à enquêter sur la raison de cette absence. S’agit-il d’un manque de motivation, d’un conflit de calendrier, d’un problème de transport, ou d’une manifestation de résistance au traitement ? Comprendre ces facteurs permet de mettre en place des solutions ciblées plutôt que de recourir à des sanctions génériques qui pourraient s’avérer contre-productives et nuire à la dynamique de confiance essentielle entre le participant et l’équipe.
Les progrès du traitement (Treatment Progress): Ce volet est le plus complexe et le plus important de l’approche. Il s’agit d’une évaluation holistique qui dépasse la simple comptabilité des succès et des échecs. Les professionnels sont encouragés à se poser des questions telles que : La relation de travail avec le participant est-elle collaborative ? Les résistances ou l’ambivalence sont-elles abordées de manière constructive ? Le plan de traitement est-il adapté aux besoins du participant et est-ce que celui-ci est en train d’acquérir les compétences nécessaires à sa réinsertion ?
Études de cas et application pratique
Le document met en lumière l’efficacité de cette méthode à travers des vignettes cliniques. Dans un cas concret, un participant, ayant pourtant fait des progrès, a rechuté. Au lieu d’appliquer une sanction, l’équipe a utilisé les outils de résolution de problèmes pour analyser la situation. Ils ont découvert que la rechute était liée à un retour dans un ancien quartier. Cette compréhension a permis à l’équipe de modifier le plan de traitement pour qu’il inclue des séances sur les compétences de refus, de nouvelles activités de loisirs et une aide pour trouver un nouveau lieu de résidence. Cette intervention ciblée a non seulement évité une sanction, mais a également renforcé la trajectoire de réinsertion du participant.
L’application de ces outils analytiques par les professionnels de la justice représente un changement de paradigme, passant d’un modèle de sanctions punitives à une approche plus constructive, centrée sur la compréhension des problèmes et l’adaptation des solutions. Cette méthode renforce l’efficacité des tribunaux spécialisés et contribue à des résultats durables pour les participants.
Le Handbook on Prisoners with Special Needs publié par l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (UNODC) en 2009 constitue un document de référence pour l’élaboration de politiques pénitentiaires respectueuses des droits humains. Il identifie plusieurs groupes de détenus vulnérables, définit leurs besoins spécifiques, et propose des cadres normatifs et pratiques pour garantir que ces détenus bénéficient d’un traitement équivalent à celui des citoyens dans la communauté, sans discrimination.
Groupes de détenus à besoins spécifiques
Le manuel distingue huit catégories principales de détenus présentant des vulnérabilités ou des besoins particuliers. Ces groupes ne sont pas exclusifs mais souvent chevauchants :
Personnes en situation de handicap physique
Personnes âgées
Minorités ethniques, peuples autochtones
Détenus étrangers
Personnes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuel·le·s, transgenres)
Jeunes détenus
Personnes malades, notamment maladies chroniques ou terminales
Personnes avec troubles de santé mentale
Chaque groupe est caractérisé par des types spécifiques de besoins — santé physique, soins psychiatriques, adaptations de l’environnement carcéral, etc.
Normes internationales et principes directeurs
Normes applicables
Le manuel se réfère à plusieurs instruments internationaux qui codifient les droits des détenus à besoins spécifiques :
La Convention relative aux droits des personnes handicapées (CRPD), notamment l’article 25 sur le droit à un niveau de soins médicaux équivalent à celui assuré à la population générale.
Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, qui garantissent le droit à la non-discrimination et à la santé.
Recommandations du Conseil de l’Europe, comme la Recommandation R (98) 7 sur les aspects éthiques et organisationnels des soins de santé en prison, particulièrement applicable aux détenus âgés ou handicapés.
Principes directeurs
Le manuel souligne plusieurs principes fondamentaux que tout système pénitentiaire devrait adopter :
Évaluation à l’admission : dépistage systématique des besoins médicaux, psychologiques et physiques dès l’entrée en prison.
Approche individualisée : les plans de traitement et d’aménagement doivent être personnalisés et réévalués régulièrement, car les besoins évoluent avec le temps.
Équivalence des soins : les conditions de santé, soins et traitement doivent être comparables à ceux disponibles à l’extérieur.
Non-discrimination et respect de la dignité : nul détenu ne doit être pénalisé du fait de son handicap, de son orientation sexuelle, de sa nationalité ou autre statut.
Formation et professionnalisation du personnel : le personnel pénitentiaire (garde, santé, encadrement) doit être formé pour détecter, comprendre et adapter les interventions.
Alternatives à l’incarcération : pour les cas de handicaps sévères, de pathologies graves ou de personnes âgées, l’incarcération doit être envisagée en dernier recours.
Exigences opérationnelles : ce que doit mettre en œuvre un système pénitentiaire efficace
Voici les principales recommandations tirées du manuel, en vue d’une application concrète dans les prisons :
1. Procédures d’admission et d’évaluation
Mettre en place un dépistage systématique dès l’admission : vérification de l’état de santé physique, mental, des capacités sensorielles, statut migratoire, orientation sexuelle, langue parlée, etc.
Établir des outils standardisés de diagnostics/pré-évaluations, incluant antécédents médicaux, handicap, traitements en cours, etc.
Assurer le suivi et la réévaluation au cours de la détention, car les conditions d’incarcération peuvent aggraver ou révéler de nouveaux besoins.
2. Aménagement matériel et infrastructures
Adapter l’architecture : accès pour fauteuils roulants, rampes, mains courantes, reposoirs, adaptation des toilettes, douches, lits, etc.
Mettre en place des installations auditives et visuelles : aides auditives, lunettes, supports de communication adaptés (par exemple pour prisonniers malvoyants ou malentendants).
Veiller à l’hygiène, la nutrition, la possibilité d’exercice physique adapté et d’activités stimulantes, éducatives ou sociales.
3. Services de santé
Offrir des soins de santé physique et mentale équivalents à ceux du système public. Comprendre les maladies chroniques, les troubles mentaux, les besoins spécifiques liés aux handicaps, à l’âge ou aux pathologies terminales.
Disposer d’un personnel multidisciplinaire : médecins, infirmiers, psychologues, spécialistes (gériatres, spécialistes des handicaps etc.).
Faciliter l’accès à des soins externes lorsque la prison ne peut les assurer (transferts, partenariats avec hôpitaux).
4. Gestion des populations vulnérables
Garantir la sécurité : éviter les violences, discriminations, abus, victimisation, surtout pour personnes LGBT, détenus étrangers, personnes âgées ou handicapées.
Adapter le régime de détention : classification, affectation des quartiers, possibilités de visites, facilités de contact avec la famille, durée et modalités des visites, soutien linguistique si nécessaire.
Assurer le respect culturel et religieux : alimentation, rites, langue, coutumes, etc.
5. Alternatives et politiques de sortie
Développer des mesures alternatives à la détention pour les personnes présentant des handicaps sévères, des maladies graves, ou les personnes âgées pour lesquelles la détention peut être disproportionnée.
Préparer la libération dès l’entrée : continuité des soins, aides en matière sociale, logement, insertion, soutien psychologique.
Défis et limites
Le manuel souligne plusieurs défis persistants, que les professionnels doivent anticiper :
Les ressources limitées : manque de personnel formé, de structures spécialisées, de budget pour les aménagements physiques ou les soins spécialisés.
La surpopulation carcérale : rend plus difficile la mise en œuvre d’aménagements adaptés ou la séparation des détenus vulnérables.
Les contraintes légales et administratives : certaines législations nationales peuvent restreindre l’accès à certaines mesures ou aux soins spécialisés.
La stigmatisation et le manque de compréhension : les détenus peuvent ne pas déclarer leurs besoins (ex. LGBT, handicap mental) par peur de représailles ou par honte; le personnel peut manquer de formation.
Les disparités entre juridictions : les standards sont souvent fixés internationalement, mais leur traduction en pratiques varie largement selon le pays, le type de prison, les budgets, la structure administrative.
Implications pour les professionnels de la justice
Pour les magistrats, les responsables de l’administration pénitentiaire, les services de santé en prison, et les décideurs politiques :
Intégrer les principes du manuel dans les normes nationales : lois, règlements, règlements intérieurs des prisons.
Former le personnel à la diversité des besoins (santé mentale, handicap, sexualité, âge, origine) non seulement dans les services médicaux mais dans la direction, la garde, etc.
Mettre en place des diagnostics systématiques à l’admission : un outil de dépistage universel pour identifier les cas nécessitant un suivi particulier.
Allouer des budgets dédiés pour les adaptations matérielles et infrastructures spécialisées, ainsi que pour des partenariats avec le système de santé de la communauté.
Surveiller et évaluer : collecter des données sur les détenus à besoins spécifiques, les traitements, les résultats (santé, sécurité, récidive, réinsertion), pour améliorer les politiques.
Le Handbook on Prisoners with Special Needs de l’UNODC offre un cadre robuste, fondé sur les principes des droits humains, pour garantir que les populations les plus vulnérables en prison ne soient pas ignorées, maltraitées ou exclues. Pour les professionnels de la justice, il propose non seulement des principes normatifs mais aussi des pistes concrètes pour adapter les pratiques pénitentiaires aux réalités complexes des détenus ayant des besoins spécifiques. En adoptant une approche holistique, individualisée et équilibrée, il est possible d’agir de manière à préserver dignité, santé, sécurité et équité dans le système pénal.
Guide pratique : gérer les détenus à besoins spécifiques
1. Principes fondamentaux
Équivalence des soins : mêmes standards de santé qu’en communauté.
Non-discrimination : aucun traitement différencié fondé sur handicap, âge, orientation sexuelle, origine, etc.
Évaluation précoce : dépistage systématique des besoins dès l’admission.
Plans individualisés : suivi médical, psychologique et social adapté, révisé régulièrement.
Formation du personnel : sensibilisation obligatoire aux vulnérabilités spécifiques.
Alternatives à l’incarcération : privilégier la libération anticipée ou les mesures non privatives pour les cas graves (handicap lourd, maladie terminale, âge avancé).
2. Groupes prioritaires à identifier
Personnes âgées
Détenus avec handicap (moteur, sensoriel, intellectuel)
Personnes avec troubles de santé mentale
Détenus atteints de maladies chroniques ou terminales
Créer un outil standardisé de dépistage (santé physique, mentale, antécédents médicaux, statut social).
Réévaluer régulièrement, car l’incarcération peut aggraver les vulnérabilités.
Infrastructures
Adapter les bâtiments : rampes, sanitaires accessibles, lits adaptés.
Prévoir des aides auditives, visuelles et outils de communication.
Santé
Garantir un accès immédiat aux soins spécialisés (médecins, psychologues, psychiatres).
Prévoir transferts vers hôpitaux civils si nécessaire.
Sécurité et dignité
Protéger contre violences et discriminations, notamment pour les personnes LGBT ou étrangères.
Prendre en compte culture, langue et religion (alimentation, rituels, soutien spirituel).
Réinsertion et alternatives
Préparer la sortie dès l’entrée (continuité des soins, logement, insertion).
Prioriser mesures alternatives (aménagements de peine, libérations conditionnelles) pour les personnes âgées, gravement malades ou lourdement handicapées.
4. Outils pour les juges et décideurs
Inclure les besoins spécifiques dans les évaluations de peine.
Suivre des indicateurs : nombre de détenus vulnérables identifiés, accès aux soins, violences subies, taux de réinsertion.
Allouer un budget dédié : infrastructures adaptées, partenariats avec les services de santé communautaires.
Checklist pratique : Détenus à besoins spécifiques
1. Évaluation à l’admission (arrivants)
☐ Dépistage santé physique (handicap, maladies chroniques, dépendances) ☐ Dépistage santé mentale (troubles psychiatriques, vulnérabilités émotionnelles) ☐ Identification des besoins sensoriels (vue, audition, langage) ☐ Vérification de l’âge avancé ou fragilité physique ☐ Identification de l’orientation sexuelle / identité de genre (confidentialité absolue) ☐ Vérification du statut juridique et linguistique (étranger, minorité, barrière de langue)
☐ Accès équivalent aux soins médicaux et psychiatriques que dans la communauté ☐ Plans de traitement individualisés et mis à jour régulièrement ☐ Suivi spécialisé (gériatrie, psychiatrie, maladies chroniques) ☐ Procédure de transfert rapide vers un hôpital civil si nécessaire
4. Protection et dignité
☐ Placement en détention adapté (éviter surpopulation et violences) ☐ Protection spécifique des personnes LGBT et autres groupes vulnérables ☐ Respect des cultures, langues et religions (repas, pratiques, interprètes) ☐ Signalement et suivi de tout cas de victimisation ou discrimination
5. Réinsertion et alternatives
☐ Préparer la sortie dès l’admission (plan social, logement, soins) ☐ Assurer la continuité des traitements après libération ☐ Prioriser mesures alternatives (libération conditionnelle, aménagements de peine) pour :
détenus âgés,
gravement malades,
lourdement handicapés.
6. Formation et organisation
☐ Tout le personnel est formé aux besoins spécifiques ☐ Données régulièrement collectées (profil des détenus, accès aux soins, incidents) ☐ Budget identifié pour infrastructures adaptées et partenariats santé
Rappel clé : Chaque détenu doit recevoir un traitement équivalent à celui de la communauté, sans discrimination. L’approche doit être proactive, centrée sur la dignité et la sécurité.
La criminologie, en tant que discipline, a longtemps été fondée sur des présupposés hétéronormatifs, binaires et masculins. Les normes dominantes ont invisibilisé — voire pathologisé — les expériences des personnes LGBTQ+ dans l’analyse du crime, de la déviance, et des institutions pénales.
Visibiliser les vécus spécifiques des personnes queer dans leur rapport à la justice pénale ;
Questionner les fondements normatifs de la discipline elle-même.
« La criminologie queer est une approche théorique et pratique qui vise à mettre en lumière et à attirer l’attention sur la stigmatisation, la criminalisation et, à bien des égards, le rejet de la communauté queer, c’est-à-dire la population LGBTQ+ (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et queer +), tant en tant que victimes que délinquants, par le monde universitaire et le système pénal. En outre, la criminologie queer examine les expériences des personnes LGBTQ+ en tant que victimes, délinquants et professionnels travaillant au sein du système pénal et de ses domaines connexes de la « justice » (Ball 2014a ; Ball 2016 ; Buist &Semprevivo 2022 ; Buist & Stone 2014 ; Dwyer, Ball, & Crofts 2016 ; Groombridge 1998 ; Peterson & Panfil 2014a, Tomsen 1997 ; Woods 2014). Bien qu’il ne fasse aucun doute que les personnes qui s’identifient comme appartenant à la communauté queer ont été incluses dans les échantillons de recherche, « leurs identités sexuelles et/ou de genre ne sont pas interrogées en tant que caractéristiques saillantes, car celles-ci ne sont probablement pas reconnues du tout » (Peterson & Panfil 2014b : 3). Ainsi, la criminologie queer cherche à la fois à faire passer les personnes LGBTQ+, pour reprendre les termes de bell hooks, de la marge au centre de la recherche criminologique, et à étudier et remettre en question les façons dont le système pénal » (Buist & Lenning, op cit)
Ce n’est pas une sous-catégorie des études criminologiques sur les LGBTQ+ ; c’est selon les auteurs une reconfiguration radicale de la discipline. La criminologie queer :
refuse les approches fondées uniquement sur l’identité (gay, lesbienne, trans), pour se concentrer sur les rapports de pouvoir liés à la sexualité et au genre,
déconstruit les normes qui régissent la loi et la punition,
s’appuie sur des théories issues du queer studies, du féminisme intersectionnel, des critical race studies.
🏛️ Le système pénal, un lieu de violences normatives?
La police utilise des lois sur la moralité publique pour cibler les personnes trans et queer, notamment les femmes trans racisées ;
Les prisons sont des espaces genrés et hétéronormés : le placement, l’accès aux soins, les fouilles corporelles y sont souvent vécus comme des violences sexuelles ou identitaires pour les personnes trans ou non-binaires ;
La victimisation des personnes LGBTQ+ est minimisée ou mal prise en charge : agressions anti-LGBT, violences domestiques dans les couples queer, refus de dépôt de plainte.
La criminologie queer ne vise donc pas seulement à « intégrer » les personnes LGBTQ+ dans les catégories existantes — elle appelle à repenser entièrement la manière dont le système pénal produit l’exclusion.
« We must queer criminology not only by looking at queer people in the system, but by queering the system itself. » — Buist & Lenning, 2015
Carrie L. Buist est professeure agrégée à la Faculté de criminologie, de justice pénale et d’études juridiques de l’Université Grand Valley State. Le Dr Buist a publié des articles dans plusieurs revues prestigieuses telles que Critical Criminology, University of Richmond Law Review, Crime and Justice, et Culture, Health, and Sexuality.
Le Dr Buist, en collaboration avec Queer Criminology, a édité, avec Lindsay K. Semprevivo, Queering Criminology in Theory and Praxis: Re- imagining Justice in the Criminal Legal System and Beyond. Le Dr Buist a été récompensée pour ses contributions à la discipline par de nombreux prix dans les domaines de la recherche, de l’enseignement et du mentorat.
Emily Lenning est professeure de justice pénale à l’université d’État de Fayetteville. Ses publications couvrent un large éventail de sujets, allant de la violence étatique à l’égard des femmes aux expériences queer dans le système pénal, en passant par les avancées créatives en matière de pédagogie.
Ses réalisations en classe et en dehors ont été récompensées par plusieurs prix, notamment le prix d’excellence en enseignement 2017-2018 du Conseil d’administration de l’UNC et le prix du livre 2016 de la Division de criminologie critique et de justice sociale de l’American Society of Criminology, pour la première édition de cet ouvrage.
La relation entre victimisation durant l’enfance et délinquance à l’adolescence constitue un champ d’étude majeur en criminologie. De nombreuses recherches ont démontré que les jeunes ayant subi des abus ou des traumatismes précoces sont plus susceptibles de développer des comportements antisociaux ou criminels ultérieurement (Jennings et al., 2012; Widom, 1989). Ce phénomène est connu sous le nom de victim-offender overlap (chevauchement victime-délinquant).
Mais une question plus fine a émergé récemment dans la littérature : cette relation est-elle généralisée ou spécifique ? Autrement dit, un enfant victime d’abus sexuel est-il plus susceptible de devenir un délinquant sexuel plutôt qu’un simple consommateur de drogues ? C’est cette question que se propose d’examiner l’étude de Miley, Fox, Muniz et al. (2020), à travers une analyse rigoureuse menée sur une large population de jeunes délinquants en Floride.
Cadre théorique : Généralité vs. spécificité dans le chevauchement victime-délinquant (VO overlap)
Historiquement, les recherches ont montré que toute forme de victimisation augmente le risque de toute forme de délinquance. Par exemple, Loeber et Farrington (2000) ont établi que les abus pendant l’enfance sont corrélés à un taux élevé de comportements antisociaux à l’adolescence. Cette approche s’inscrit dans des théories comme celle du contrôle de soi (Gottfredson & Hirschi, 1990), selon laquelle une socialisation déficiente (souvent due à des abus) compromet le développement de mécanismes d’autocontrôle, favorisant à la fois la victimisation et l’implication dans la criminalité.
En parallèle, plusieurs travaux récents défendent une spécificité dans ce lien. Selon cette hypothèse, certaines formes précises de victimisation prédisent des formes spécifiques de délinquance. Par exemple, Felson & Lane (2009) et Fox (2017) ont observé que les abus sexuels augmentaient particulièrement le risque de comportements sexuels déviants. De même, witnessing parental substance abuse semble fortement corrélé à l’usage ultérieur de drogues (Chassin et al., 1999; Hussong et al., 2008).
Cette logique rejoint la théorie de l’apprentissage social (Akers, 2011), où les comportements délinquants sont acquis par imitation : les jeunes exposés à certaines formes de violence ou de transgression apprennent ces comportements comme réponses normales à leur environnement.
L’étude de Miley et al. (2020) : Méthodologie
L’étude repose sur un échantillon massif de 64 329 jeunes délinquants en Floride, suivis par le Department of Juvenile Justice. Ces adolescents ont été soumis à un outil d’évaluation des risques nommé PACT (Positive Achievement for Change Tool), croisant auto-déclarations, dossiers judiciaires et enquêtes sociales.
Variables indépendantes (victimisation)
Trois formes précises de victimisation ont été analysées :
Abus physique
Abus sexuel
Exposition à la consommation de drogues ou d’alcool à la maison
Variables dépendantes (délinquance)
Trois catégories de comportements délinquants ont été étudiées :
Violence (agression, coups, homicides, etc.)
Délits sexuels
Usage ou vente de drogues
Des variables de contrôle ont également été intégrées : genre, race, statut socioéconomique, troubles psychologiques, négligence émotionnelle/physique, faible empathie, fréquentation de pairs délinquants, etc.
Résultats : des associations spécifiques claires
Les auteurs ont utilisé des modèles de régression logistique multivariée, ajustés pour les variables de confusion.
1. Abus physique → Violence
Les jeunes ayant subi des abus physiques présentent un risque accru de 55 % de commettre des actes violents (OR = 1,55, p < .001). Cette relation persiste même en contrôlant d’autres facteurs comme l’empathie ou l’exposition à la violence domestique.
2. Abus sexuel → Délits sexuels
L’association la plus forte de l’étude : les victimes d’abus sexuels sont 3,6 fois plus susceptibles de devenir auteurs de délits sexuels (OR = 3,58, p < .001). Ce résultat renforce l’idée d’une transmission comportementale des violences sexuelles, déjà observée dans des travaux antérieurs (Fox, 2017; Soothill et al., 2000).
3. Exposition aux drogues → Usage de drogues
Les jeunes ayant été exposés à des substances illicites à la maison présentent un risque 66 % plus élevé de devenir consommateurs de drogues à leur tour (OR = 1,66, p < .001).
4. Effets croisés (non analogues)
Il existe également une relation générale entre victimisation et délinquance non spécifique, mais elle est moins forte. Par exemple, les victimes d’abus sexuels ont un risque accru de commettre des actes violents, mais ce risque est moins important que celui des délits sexuels.
l’importance de la spécificité
Ces résultats suggèrent une forme de spécialisation criminelle issue de traumatismes spécifiques vécus durant l’enfance. Cette spécificité a des implications théoriques et pratiques majeures :
Pour la recherche, cela appelle à affiner les typologies des trajectoires délinquantes, en tenant compte des antécédents victimologiques.
Pour la prévention, il devient urgent de concevoir des programmes d’intervention ciblés selon le type de traumatisme subi (ex : abus sexuel vs exposition à la drogue).
Pour la justice juvénile, il est nécessaire de mieux dépister les antécédents de victimisation et d’adapter la prise en charge socio-judiciaire.
Limites de l’étude
L’échantillon porte sur des jeunes déjà délinquants, ce qui limite la généralisation aux jeunes non judiciarisés.
L’étude repose sur des données auto-déclarées de victimisation, même si celles-ci sont croisées avec des données institutionnelles.
Le caractère transversal de l’analyse empêche d’établir des causalités absolues.
Conclusion
L’étude de Miley et al. (2020) démontre que ce lien entre victimisation et délinquance n’est pas seulement global ou systémique, mais qu’il peut être spécifique et prévisible.
Dès lors, prévenir la délinquance juvénile ne peut se résumer à des approches universelles. Il est impératif d’identifier les trajectoires individuelles, d’intégrer les adverse childhood experiences (ACEs) dans les politiques publiques, et de proposer des parcours de soin personnalisés.