Ressources en psychocriminologie, psychologie forensique et criminologie
Header

La littérature pénologique contemporaine a opéré un glissement paradigmatique majeur au cours des deux dernières décennies. Alors que les politiques publiques ont longtemps favorisé l’incarcération de masse sous le prisme de la neutralisation (incapacitation), les études empiriques robustes remettent en cause l’efficacité des régimes de détention stricts (fermés) pour prévenir la récidive. L’analyse des données suggère une corrélation nulle, voire positive, entre la sévérité des conditions de détention et le risque de réitération criminelle.

1. L’Effet Criminogène de l’Incarceration : Analyse Méta-analytique

La question fondamentale est de savoir si l’expérience carcérale, en soi, dissuade ou encourage le crime futur par rapport aux peines non privatives de liberté.

Les travaux de Cullen, Jonson et Nagin (2011), basés sur une méta-analyse exhaustive, testent l’hypothèse de la « prison comme école du crime ». Leurs résultats infirment l’hypothèse de la dissuasion spécifique (specific deterrence).

  • Résultats : L’incarcération n’a pas d’effet réducteur sur la récidive par rapport aux sanctions communautaires (peines en milieu ouvert). Au contraire, elle tend à augmenter légèrement la probabilité de récidive.
  • Mécanismes identifiés : L’effet criminogène s’explique par la théorie de l’apprentissage social (social learning) où la promiscuité avec des pairs délinquants favorise la transmission de compétences criminelles, et par la rupture des liens sociaux pro-sociaux (emploi, famille).
  • Source: Cullen, F. T., Jonson, C. L., & Nagin, D. S. (2011). Prisons Do Not Reduce Recidivism: The Possible Situation of Null Hypothesis. The Prison Journal, 91(3), 48S-65S.

2. Régimes Ouverts vs Fermés : L’Apport des Données Scandinaves

L’évaluation de l’efficacité relative des différents types de prisons se heurte traditionnellement à un biais de sélection (les détenus les moins dangereux sont orientés vers les régimes ouverts, faussant la comparaison). Des études économétriques récentes utilisant des variables instrumentales ont permis d’isoler l’effet causal du régime de détention.

  • L’étude de Signe Andersen (2015) sur le système pénitentiaire danois fait autorité. En exploitant une discontinuité administrative dans l’assignation des détenus, l’auteure compare des populations similaires placées en milieu ouvert et fermé.
  • Résultats : Le placement en prison ouverte réduit le taux de récidive de manière statistiquement significative par rapport à la prison fermée. L’effet est particulièrement marqué chez les délinquants ayant des attaches socio-économiques à préserver.
  • Interprétation : Les régimes ouverts, qui permettent une interaction continue avec la société civile (travail extérieur, permissions), minimisent le processus de « désocialisation » et l’impact stigmatisant de l’incarcération (labelling theory).
  • Source: Andersen, S. N. (2015). Serving time or serving the community? Exploiting a policy reform to assess the causal effects of community service on income, social benefit dependency and recidivism. Journal of Quantitative Criminology, 31(4).

3. Alternatives à l’Incarcération : Le Cas de la Surveillance Électronique en France

Dans le contexte français, les économistes Henneguelle et Monnery (2017) ont mené une étude d’impact rigoureuse comparant l’emprisonnement ferme à la surveillance électronique (PSE) pour des peines de courte durée (moins d’un an).

  • Méthodologie : Utilisation de la méthode des variables instrumentales (basée sur la propension variable des juges à ordonner le PSE) pour corriger l’endogénéité.
  • Données probantes : Le placement sous surveillance électronique entraîne une diminution du taux de récidive de 9 à 11 points de pourcentage à un horizon de 5 ans post-condamnation, comparativement à l’incarcération traditionnelle.
  • Implication : Ce résultat démontre que la sévérité de la privation de liberté n’est pas le vecteur de la dissuasion. Le maintien de l’individu dans son environnement domiciliaire, même sous contrainte, favorise une meilleure réinsertion.
  • Source: Henneguelle, A., & Monnery, B. (2017). Better at Home? The Causal Effect of Pre-trial Detention and Electronic Monitoring on Further Criminal History. The Journal of Law and Economics.

4. Dissuasion : La Prévalence de la Certitude sur la Sévérité

  • Enfin, la validité de l’incarcération de masse repose souvent sur la théorie du choix rationnel (l’augmentation du « coût » du crime via des peines longues dissuaderait le passage à l’acte). Cette prémisse est contestée par les travaux de Daniel Nagin (2013).
  • Synthèse des connaissances : La recherche démontre que l’effet dissuasif est principalement corrélé à la certitude de la peine (la probabilité d’être appréhendé) et non à sa sévérité (la durée ou la dureté de la détention).
  • Rendements décroissants : Au-delà d’un certain seuil, l’allongement des peines en milieu fermé n’a aucun impact marginal sur la criminalité et génère des coûts sociaux exorbitants.
  • Source: Nagin, D. S. (2013). Deterrence in the Twenty-First Century. Crime and Justice, 42(1), 199-263.

L’ensemble de ces travaux converge vers une remise en cause structurelle du modèle carcéral « fermé » comme outil de sécurité publique. Les données empiriques favorisent l’adoption de modèles de détention porosités (prisons ouvertes) ou d’alternatives communautaires (surveillance électronique), qui concilient la sanction pénale avec le maintien du capital social de l’individu, vecteur essentiel du désistement.

Alors que les taux d’incarcération continuent d’augmenter dans de nombreux pays, il est urgent de renouveler les approches visant à réduire la récidive et à améliorer les conditions de détention. L’article de Newson et al. (2024) (A soccer-based intervention improves incarcerated individuals’ behaviour and public acceptance through group bonding) étudie une intervention inédite fondée sur le sport collectif — le projet Twinning — et montre que la création de liens de cohésion de groupe peut produire des effets positifs sur le comportement des personnes incarcérées ainsi que sur la perception que la société a de leur réinsertion.

Le Twinning Project (projet de jumelage ») est un partenariat entre le HM Prison and Probation Service (HMPPS) et des clubs de football professionnels dont l’objectif est de jumeler chaque prison d’Angleterre et du Pays de Galles avec un club de football professionnel local. L’objectif est d’impliquer environ 48 détenus par an dans chacune des 122 prisons et établissements pénitentiaires pour jeunes délinquants d’Angleterre et du Pays de Galles dans des programmes basés sur le football afin d’améliorer leur santé mentale et physique, leur bien-être et d’obtenir une qualification qui les aidera à améliorer leurs chances dans la vie et à trouver un emploi à leur sortie de prison.

  1. Ce que nous savons 1. Statistiquement, la délinquance atteint son pic à 24 ans et diminue à partir de 40 ans.
  2. Les personnes qui ont des relations familiales et sociales stables sont moins susceptibles de récidiver.
  3. L’emploi et les opportunités sont les principaux moteurs de la motivation et de la valeur. Cela a un impact considérable sur leur propension à récidiver. ‍

Comment cela se passe-t-il ? Des entraîneurs professionnels et le personnel des clubs de football, soutenus par les moniteurs de sport, dispensent conjointement aux détenus des formations accréditées et des qualifications axées sur l’employabilité afin de mieux les préparer à la vie après leur libération.

Ce type d’intervention suggère que le milieu pénal, souvent pensé sous l’angle du contrôle, peut aussi devenir un terrain de transformations sociales internes. En mobilisant les dynamiques de groupe, elle ouvre une voie complémentaire aux approches traditionnelles centrées sur la punition ou la surveillance.

Le projet Twinning, méthodologie et résultats

  • Le Twinning Project vise à favoriser l’émergence de liens sociaux positifs entre détenus.
  • Le raisonnement sous-jacent est que, dans un milieu clos, la création d’identités collectives et de cohésion peut agir sur les comportements « normatifs » (coopération, respect des règles internes) et favoriser un climat institutionnel plus stable.
  • L’étude comporte plusieurs volets :
    1. Comparaison groupe intervention vs groupe contrôle (n = 676 participants dans le groupe intervention, comparés à 1 874 cas témoins) pour mesurer les effets comportementaux internes.
    2. Analyse longitudinale de la cohésion sociale dans le groupe d’intervention (n = 388), pour comprendre les mécanismes sociaux internes.
    3. Suivi post-libération pour la désistance et l’impact dans la communauté (n = 249), tant au Royaume-Uni qu’aux États-Unis, pour vérifier l’effet sur les trajectoires criminelles après la prison.
    4. Études sur la volonté d’embauche des anciens détenus menées via des échantillons en ligne au Royaume-Uni et aux États-Unis (n = 1 797), pour mesurer si le renforcement social interne correspond à une meilleure acceptation sociale externe.

Principaux résultats

  • Amélioration du comportement en détention
    Les participants au programme de football montrent des modifications comportementales significatives comparés aux témoins : diminution des infractions internes, meilleure discipline, climat relationnel plus favorable.
  • Cohésion sociale comme mécanisme médiateur
    L’augmentation des liens sociaux internes (identité de groupe, solidarité) est corrélée à l’amélioration du comportement. Les auteurs défendent que ce mécanisme est central : le sport devient un catalyseur de lien social et non une fin en soi.
  • Effet sur la désistance post-libération
    Les analyses montrent que les participants au projet Twinning présentent des trajectoires de désistance (réduction de la récidive) supérieures à celles des témoins, toutes choses égales par ailleurs.
  • Acceptation sociale et opportunités d’emploi
    Les résultats des études en ligne suggèrent que les personnes dans la communauté (employeurs potentiels) sont plus enclines à accepter les anciens détenus dont le profil intègre des éléments de cohésion sociale et une identité réintégrée. Autrement dit, l’effet du projet ne reste pas seulement intra-muros mais déborde dans l’espace social externe.

Implications pour les politiques pénales

Recentrer l’attention sur le social plutôt que le seul contrôle

Cette étude remet en lumière un concept peu exploré dans le débat pénal : le pouvoir du lien social en détention comme levier de changement. Plutôt que de considérer la prison comme un espace purement coercitif, le projet Twinning suggère que la construction de cultures internes positives peut contribuer à transformer le « système des incitations » à l’intérieur.

Mécanismes médiaux de la transformation

L’identification collective, la solidarité, la cohésion de groupe — stimulées via une activité sportive — apparaissent comme des médiateurs clés entre l’intervention et les transformations comportementales. En cela, l’étude rejoint des cadres théoriques issus de la psychologie sociale (identité sociale, fusion identitaire) que la criminologie gagne à mieux intégrer.

Continuum entre intérieur et extérieur

Un point particulièrement novateur est le lien démontré entre le renforcement social en détention et la réceptivité de la communauté post-libération. Cela rappelle que la prison ne peut être isolée du contexte externe : une politique pénale efficace doit intégrer le continuum interne-externe.

Conditions de généralisation et limites à anticiper

  • L’étude est conduite au Royaume-Uni et aux États-Unis, dans des contextes institutionnels particuliers : prudence dans la transposition à d’autres systèmes pénitentiaires.
  • Le sport, ici le football, fonctionne comme vecteur mais n’est pas universellement adapté (par contraintes d’infrastructure, de sécurité, de culture locale).
  • Les effets à long terme (au-delà des premières années de libération) méritent un suivi plus étendu.
  • Le succès dépend fortement de l’acceptation institutionnelle, du soutien des personnels, et de la cohérence avec d’autres mesures (éducation, formation, suivi post-libération).

Structure pratique pour une mise en œuvre

1.Phase pilote dans une unité carcérale sélectionnée

  • Mettre en place un mini-projet sportif collectif (football, futsal) ou autre activité de groupe régulière, en parallèle à des aménagements verts (cour végétalisée, espaces de repos avec végétation).
  • Associer les détenus à la conception (co-construction) pour renforcer l’appropriation.

2. Collecte de données avant-après

  • Indicateurs quantitatifs (infractions internes, médiations, fréquentation des espaces communs)
  • Enquêtes qualitatives (perceptions des détenus et du personnel sur le climat, les liens sociaux, la dignité)
  • Suivi à moyen terme (comportement, réinsertion, récidive).

3. Pilotage adaptatif

  • Ajustements selon les retours (espaces mal utilisés, tensions, contraintes logistiques)
  • Communication transparente sur les objectifs — éviter les interprétations manipulatrices.

4. Extension graduée

  • Si les résultats sont positifs, étendre le dispositif à d’autres unités/prisons, en adaptant aux spécificités locales (climat, architecture, effectifs).
  • Intégrer le dispositif aux programmes de réinsertion : valoriser les compétences acquises (gestion d’espaces verts, animation de groupes, formation sportive) pour la sortie.

L’étude de Newson et al. (2024) ouvre un champ stimulant pour la justice pénale : la valorisation du lien social interne comme instrument de transformation institutionnelle. En mobilisant le sport pour créer de la cohésion, elle démontre qu’au-delà du contrôle, la prison peut devenir un lieu de reconstruction sociale.

Pour les professionnels de la justice, cette recherche invite à repenser la prison non seulement en termes de sécurité et de rigueur, mais aussi en termes de culture collective, d’identification sociale et de continuité avec la société extérieure. Une stratégie holistique qui combine cohésion sociale, accompagnement individuel et aménagement écologique offre un horizon prometteur.

Le Handbook on Prisoners with Special Needs publié par l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (UNODC) en 2009 constitue un document de référence pour l’élaboration de politiques pénitentiaires respectueuses des droits humains. Il identifie plusieurs groupes de détenus vulnérables, définit leurs besoins spécifiques, et propose des cadres normatifs et pratiques pour garantir que ces détenus bénéficient d’un traitement équivalent à celui des citoyens dans la communauté, sans discrimination.

Groupes de détenus à besoins spécifiques

Le manuel distingue huit catégories principales de détenus présentant des vulnérabilités ou des besoins particuliers. Ces groupes ne sont pas exclusifs mais souvent chevauchants :

  1. Personnes en situation de handicap physique
  2. Personnes âgées
  3. Minorités ethniques, peuples autochtones
  4. Détenus étrangers
  5. Personnes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuel·le·s, transgenres)
  6. Jeunes détenus
  7. Personnes malades, notamment maladies chroniques ou terminales
  8. Personnes avec troubles de santé mentale

Chaque groupe est caractérisé par des types spécifiques de besoins — santé physique, soins psychiatriques, adaptations de l’environnement carcéral, etc.

Normes internationales et principes directeurs

Normes applicables

Le manuel se réfère à plusieurs instruments internationaux qui codifient les droits des détenus à besoins spécifiques :

  • La Convention relative aux droits des personnes handicapées (CRPD), notamment l’article 25 sur le droit à un niveau de soins médicaux équivalent à celui assuré à la population générale.
  • Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, qui garantissent le droit à la non-discrimination et à la santé.
  • Recommandations du Conseil de l’Europe, comme la Recommandation R (98) 7 sur les aspects éthiques et organisationnels des soins de santé en prison, particulièrement applicable aux détenus âgés ou handicapés.

Principes directeurs

Le manuel souligne plusieurs principes fondamentaux que tout système pénitentiaire devrait adopter :

  • Évaluation à l’admission : dépistage systématique des besoins médicaux, psychologiques et physiques dès l’entrée en prison.
  • Approche individualisée : les plans de traitement et d’aménagement doivent être personnalisés et réévalués régulièrement, car les besoins évoluent avec le temps.
  • Équivalence des soins : les conditions de santé, soins et traitement doivent être comparables à ceux disponibles à l’extérieur.
  • Non-discrimination et respect de la dignité : nul détenu ne doit être pénalisé du fait de son handicap, de son orientation sexuelle, de sa nationalité ou autre statut.
  • Formation et professionnalisation du personnel : le personnel pénitentiaire (garde, santé, encadrement) doit être formé pour détecter, comprendre et adapter les interventions.
  • Alternatives à l’incarcération : pour les cas de handicaps sévères, de pathologies graves ou de personnes âgées, l’incarcération doit être envisagée en dernier recours.

Exigences opérationnelles : ce que doit mettre en œuvre un système pénitentiaire efficace

Voici les principales recommandations tirées du manuel, en vue d’une application concrète dans les prisons :

1. Procédures d’admission et d’évaluation

  • Mettre en place un dépistage systématique dès l’admission : vérification de l’état de santé physique, mental, des capacités sensorielles, statut migratoire, orientation sexuelle, langue parlée, etc.
  • Établir des outils standardisés de diagnostics/pré-évaluations, incluant antécédents médicaux, handicap, traitements en cours, etc.
  • Assurer le suivi et la réévaluation au cours de la détention, car les conditions d’incarcération peuvent aggraver ou révéler de nouveaux besoins.

2. Aménagement matériel et infrastructures

  • Adapter l’architecture : accès pour fauteuils roulants, rampes, mains courantes, reposoirs, adaptation des toilettes, douches, lits, etc.
  • Mettre en place des installations auditives et visuelles : aides auditives, lunettes, supports de communication adaptés (par exemple pour prisonniers malvoyants ou malentendants).
  • Veiller à l’hygiène, la nutrition, la possibilité d’exercice physique adapté et d’activités stimulantes, éducatives ou sociales.

3. Services de santé

  • Offrir des soins de santé physique et mentale équivalents à ceux du système public. Comprendre les maladies chroniques, les troubles mentaux, les besoins spécifiques liés aux handicaps, à l’âge ou aux pathologies terminales.
  • Disposer d’un personnel multidisciplinaire : médecins, infirmiers, psychologues, spécialistes (gériatres, spécialistes des handicaps etc.).
  • Faciliter l’accès à des soins externes lorsque la prison ne peut les assurer (transferts, partenariats avec hôpitaux).

4. Gestion des populations vulnérables

  • Garantir la sécurité : éviter les violences, discriminations, abus, victimisation, surtout pour personnes LGBT, détenus étrangers, personnes âgées ou handicapées.
  • Adapter le régime de détention : classification, affectation des quartiers, possibilités de visites, facilités de contact avec la famille, durée et modalités des visites, soutien linguistique si nécessaire.
  • Assurer le respect culturel et religieux : alimentation, rites, langue, coutumes, etc.

5. Alternatives et politiques de sortie

  • Développer des mesures alternatives à la détention pour les personnes présentant des handicaps sévères, des maladies graves, ou les personnes âgées pour lesquelles la détention peut être disproportionnée.
  • Préparer la libération dès l’entrée : continuité des soins, aides en matière sociale, logement, insertion, soutien psychologique.

Défis et limites

Le manuel souligne plusieurs défis persistants, que les professionnels doivent anticiper :

  • Les ressources limitées : manque de personnel formé, de structures spécialisées, de budget pour les aménagements physiques ou les soins spécialisés.
  • La surpopulation carcérale : rend plus difficile la mise en œuvre d’aménagements adaptés ou la séparation des détenus vulnérables.
  • Les contraintes légales et administratives : certaines législations nationales peuvent restreindre l’accès à certaines mesures ou aux soins spécialisés.
  • La stigmatisation et le manque de compréhension : les détenus peuvent ne pas déclarer leurs besoins (ex. LGBT, handicap mental) par peur de représailles ou par honte; le personnel peut manquer de formation.
  • Les disparités entre juridictions : les standards sont souvent fixés internationalement, mais leur traduction en pratiques varie largement selon le pays, le type de prison, les budgets, la structure administrative.

Implications pour les professionnels de la justice

Pour les magistrats, les responsables de l’administration pénitentiaire, les services de santé en prison, et les décideurs politiques :

  • Intégrer les principes du manuel dans les normes nationales : lois, règlements, règlements intérieurs des prisons.
  • Former le personnel à la diversité des besoins (santé mentale, handicap, sexualité, âge, origine) non seulement dans les services médicaux mais dans la direction, la garde, etc.
  • Mettre en place des diagnostics systématiques à l’admission : un outil de dépistage universel pour identifier les cas nécessitant un suivi particulier.
  • Allouer des budgets dédiés pour les adaptations matérielles et infrastructures spécialisées, ainsi que pour des partenariats avec le système de santé de la communauté.
  • Surveiller et évaluer : collecter des données sur les détenus à besoins spécifiques, les traitements, les résultats (santé, sécurité, récidive, réinsertion), pour améliorer les politiques.

Le Handbook on Prisoners with Special Needs de l’UNODC offre un cadre robuste, fondé sur les principes des droits humains, pour garantir que les populations les plus vulnérables en prison ne soient pas ignorées, maltraitées ou exclues. Pour les professionnels de la justice, il propose non seulement des principes normatifs mais aussi des pistes concrètes pour adapter les pratiques pénitentiaires aux réalités complexes des détenus ayant des besoins spécifiques. En adoptant une approche holistique, individualisée et équilibrée, il est possible d’agir de manière à préserver dignité, santé, sécurité et équité dans le système pénal.

Guide pratique : gérer les détenus à besoins spécifiques

1. Principes fondamentaux

  • Équivalence des soins : mêmes standards de santé qu’en communauté.
  • Non-discrimination : aucun traitement différencié fondé sur handicap, âge, orientation sexuelle, origine, etc.
  • Évaluation précoce : dépistage systématique des besoins dès l’admission.
  • Plans individualisés : suivi médical, psychologique et social adapté, révisé régulièrement.
  • Formation du personnel : sensibilisation obligatoire aux vulnérabilités spécifiques.
  • Alternatives à l’incarcération : privilégier la libération anticipée ou les mesures non privatives pour les cas graves (handicap lourd, maladie terminale, âge avancé).

2. Groupes prioritaires à identifier

  • Personnes âgées
  • Détenus avec handicap (moteur, sensoriel, intellectuel)
  • Personnes avec troubles de santé mentale
  • Détenus atteints de maladies chroniques ou terminales
  • Jeunes détenus
  • Personnes LGBT
  • Étrangers, minorités ethniques, peuples autochtones

3. Recommandations opérationnelles

Admission & suivi

  • Créer un outil standardisé de dépistage (santé physique, mentale, antécédents médicaux, statut social).
  • Réévaluer régulièrement, car l’incarcération peut aggraver les vulnérabilités.

Infrastructures

  • Adapter les bâtiments : rampes, sanitaires accessibles, lits adaptés.
  • Prévoir des aides auditives, visuelles et outils de communication.

Santé

  • Garantir un accès immédiat aux soins spécialisés (médecins, psychologues, psychiatres).
  • Prévoir transferts vers hôpitaux civils si nécessaire.

Sécurité et dignité

  • Protéger contre violences et discriminations, notamment pour les personnes LGBT ou étrangères.
  • Prendre en compte culture, langue et religion (alimentation, rituels, soutien spirituel).

Réinsertion et alternatives

  • Préparer la sortie dès l’entrée (continuité des soins, logement, insertion).
  • Prioriser mesures alternatives (aménagements de peine, libérations conditionnelles) pour les personnes âgées, gravement malades ou lourdement handicapées.

4. Outils pour les juges et décideurs

  • Inclure les besoins spécifiques dans les évaluations de peine.
  • Suivre des indicateurs : nombre de détenus vulnérables identifiés, accès aux soins, violences subies, taux de réinsertion.
  • Allouer un budget dédié : infrastructures adaptées, partenariats avec les services de santé communautaires.

Checklist pratique : Détenus à besoins spécifiques

1. Évaluation à l’admission (arrivants)

☐ Dépistage santé physique (handicap, maladies chroniques, dépendances)
☐ Dépistage santé mentale (troubles psychiatriques, vulnérabilités émotionnelles)
☐ Identification des besoins sensoriels (vue, audition, langage)
☐ Vérification de l’âge avancé ou fragilité physique
☐ Identification de l’orientation sexuelle / identité de genre (confidentialité absolue)
☐ Vérification du statut juridique et linguistique (étranger, minorité, barrière de langue)

2. Aménagement matériel

☐ Accès pour fauteuils roulants (rampes, barres d’appui, cellules adaptées)
☐ Sanitaires adaptés (toilettes/douches accessibles)
☐ Mobilier ajusté (lits, sièges, équipements médicaux)
☐ Fourniture d’aides techniques (lunettes, prothèses, appareils auditifs)

3. Soins et suivi médical

☐ Accès équivalent aux soins médicaux et psychiatriques que dans la communauté
☐ Plans de traitement individualisés et mis à jour régulièrement
☐ Suivi spécialisé (gériatrie, psychiatrie, maladies chroniques)
☐ Procédure de transfert rapide vers un hôpital civil si nécessaire

4. Protection et dignité

☐ Placement en détention adapté (éviter surpopulation et violences)
☐ Protection spécifique des personnes LGBT et autres groupes vulnérables
☐ Respect des cultures, langues et religions (repas, pratiques, interprètes)
☐ Signalement et suivi de tout cas de victimisation ou discrimination

5. Réinsertion et alternatives

☐ Préparer la sortie dès l’admission (plan social, logement, soins)
☐ Assurer la continuité des traitements après libération
☐ Prioriser mesures alternatives (libération conditionnelle, aménagements de peine) pour :

  • détenus âgés,
  • gravement malades,
  • lourdement handicapés.

6. Formation et organisation

☐ Tout le personnel est formé aux besoins spécifiques
☐ Données régulièrement collectées (profil des détenus, accès aux soins, incidents)
☐ Budget identifié pour infrastructures adaptées et partenariats santé

Rappel clé : Chaque détenu doit recevoir un traitement équivalent à celui de la communauté, sans discrimination. L’approche doit être proactive, centrée sur la dignité et la sécurité.

Dans un monde de plus en plus sensibilisé aux enjeux environnementaux, les prisons restent souvent les grandes oubliées des discussions sur la durabilité. Pourtant, comme le révèle le guide Green Prisons: A Guide to Creating Environmentally Sustainable Prisons publié par l’UNICRI (United Nations Interrégional Crime and Justice Research Institute) et Penal Reform International (PRI), ces institutions ont un impact écologique significatif et un potentiel immense pour devenir des acteurs clés de la transition verte .

Pourquoi les prisons doivent-elles devenir durables ?

  1. Des vulnérabilités exacerbées par le changement climatique
    Les dérèglements climatiques amplifient les risques sanitaires et sécuritaires dans les prisons, où la surpopulation et les infrastructures vétustes aggravent les conditions de vie. Par exemple, les canicules extrêmes ou les catastrophes naturelles menacent directement la santé des personnes détenues et du personnel .
  2. Une empreinte environnementale négligée
    Les prisons consomment d’énormes quantités d’énergie et d’eau, génèrent des déchets massifs et sont souvent construites sur des sites pollués (comme des anciennes décharges ou des zones industrielles). Aux États-Unis, 32% des prisons sont situées à moins de 3 miles de sites Superfund, les plus contaminés du pays .
  3. Une opportunité unique de réhabilitation
    Impliquer les personnes détenues dans des projets écologiques (jardinage, recyclage, énergies renouvelables) améliore leur bien-être mental, réduit la récidive et développe des compétences utiles pour leur réinsertion .

Des initiatives concrètes à travers le monde

  • Washington State (États-Unis) : Le Sustainability in Prisons Project (SPP) associe des scientifiques, des personnel pénitentiaire et des personnes incarcérées pour mener des projets de conservation biodiversité, de compostage ou de production maraîchère. En 2024, les prisons de l’État ont composté 1,6 million de livres de déchets alimentaires et produit 284 800 livres de légumes, dont une partie est donnée à des banques alimentaires .
  • Kenya : Les personnes condamnées à des travaux d’intérêt général participent à un plan national de reforestation visant à planter 15 milliards d’arbres d’ici 2032. Elles sont même formées pour devenir des « ambassadeurs du climat » .
  • France et Italie : Des stratégies d’atténuation climatique sont intégrées dans les prisons, avec des projets d’efficacité énergétique, des formations en développement durable et des partenariats avec des acteurs locaux .

 Des bénéfices multiples

  1. Réduction des coûts : Les bâtiments certifiés LEED (comme le coyote Ridge Corrections Center aux États-Unis) réduisent leur consommation d’énergie de 32% et d’eau de 32% .
  2. Amélioration de la santé mentale : Les programmes de jardinage thérapeutique diminuent l’anxiété, la dépression et la violence en prison. À Rikers Island (New York), les participants à un programme horticole ont un taux de récidive inférieur de 10% à la moyenne nationale .
  3. Insertion professionnelle : Les compétences acquises (apiculture, agriculture biologique, gestion des déchets) ouvrent des débouchés dans l’économie verte .

Les défis à relever

  • Finances et priorités politiques : Les budgets pénitentiaires sont souvent orientés vers la sécurité, laissant peu de place à l’innovation verte.
  • Risques de greenwashing : Certaines initiatives se contentent de mesures cosmétiques sans impact réel .
  • Droits humains : La durabilité ne doit pas occulter les problèmes fondamentaux comme la surpopulation carcérale ou l’accès aux soins. La réforme pénale doit rester une priorité .

Vers une justice climatique et sociale

Les prisons vertes ne sont pas une utopie, mais une nécessité. En associant transition écologique et justice sociale, elles peuvent transformer des lieux d’exclusion en espaces de résilience et d’apprentissage. Comme le souligne le rapport de l’UNICRI et PRI, cette approche s’inscrit dans les Objectifs de développement durable (ODD 13 et 16) et montre que toute institution, même la plus fermée, peut contribuer à un avenir plus durable .

Les impacts du changement climatique et de l’instabilité environnementale peuvent exacerber les vulnérabilités existantes dans les prisons, créant des risques spécifiques pour la santé et la sécurité des personnes qui y vivent et y travaillent. Bien que les prisons aient une empreinte environnementale significative, elles sont souvent négligées dans les discussions plus larges sur la durabilité. Dans le même temps, toutes les parties prenantes, y compris les personnes détenues, peuvent devenir des agents du changement en favorisant des pratiques plus durables.

L’Institut des Nations Unies pour la recherche interrégionale sur la criminalité et la justice (UNICRI) et Penal Reform International (PRI) sont fermement engagés à faire progresser des politiques qui promeuvent des systèmes pénitentiaires humains et respectueux de l’environnement. Cet engagement s’aligne sur plusieurs Objectifs de développement durable (ODD), en particulier l’ODD 16, qui prône des sociétés pacifiques et inclusives, l’accès à la justice pour tous et des institutions efficaces, responsables et inclusives, ainsi que l’ODD 13, qui met l’accent sur la nécessité d’agir urgemment pour lutter contre le changement climatique et ses impacts.

Cette étude est le fruit d’une initiative de recherche visant à examiner comment les pratiques durables peuvent être intégrées dans le milieu carcéral tout en soutenant les efforts de réinsertion. S’appuyant sur des exemples mondiaux, elle met en lumière des approches pratiques et souvent rentables qui profitent à la fois aux personnes incarcérées et à la communauté au sens large.

Les initiatives de durabilité dans les prisons devraient également s’inscrire dans une stratégie plus large de réforme pénale – une stratégie qui priorise la réduction de la surpopulation carcérale tout en sauvegardant les droits des personnes détenues.

Nous espérons que les pratiques prometteuses et les recommandations présentées dans ce rapport inspireront et impulseront des réformes qui soutiennent la durabilité écologique, améliorent les conditions de détention, promeuvent une réinsertion efficace et contribuent à des communautés mondiales plus sûres et sécurisées. »

Par Leif Villadsen, Directeur par intérim de l’UNICRI / Olivia Rope, Directrice exécutive de Penal Reform International

Guide-Green-Prisons-Mar-2025.pdf

« La prison est une école du crime » : un vieil adage conforté par une étude publiée en 2024 à partir d’un échantillon norvégien. Analysant 140 000 séjours carcéraux, cette recherche dévoile comment les interactions entre détenus alimentent la récidive et créent des réseaux criminels durables. Voici 4 enseignements clés pour repenser la gestion carcérale.

Julian Vedeler Johnsen, Laura Khoury (2024) Peer Effects in Prison 

1. L’effet « contagion criminelle »

  • +1.5% de risque de récidive sous 5 ans quand l’expérience criminelle moyenne des pairs augmente d’un écart-type.
  • +6%du nombre d’infractions commises (effet « marge intensive »).
  • Pics à la sortie : L’influence des pairs est maximale la 1ère année post-détention (voir graphique ci-dessous), puis décline.

2. L’effet « parrain »

Les « criminels chevronnés » (top 10% en expérience) exercent une influence disproportionnée :

  • +0.7% de récidive par écart-type d’exposition à ces profils.
  • Un effet indépendant de l’expérience moyenne des pairs.
  • Profil type : Jeunes, faible éducation, spécialisés dans les crimes contre les biens (77% des arrestations).

« Ces ‘experts’ agissent comme des mentors illicites, transmettant savoir-faire et connexions » .

3. La fabrique des réseaux criminels

La co-détention génère des liens durables :

  • +38% de probabilité de co-délinquance future après un séjour commun.
  • Effet amplifié par la recherche de profils « qui nous ressemblent » ou « qui nous sont proches » (homophilie) :
    • Pairs de même commune : +76% d’effet réseau
    • Pairs de même nationalité : +68%
    • Les prisons ouvertes (prisons sans barreaux) sont des incubateurs : liberté de mouvement = interactions accrues .

 4. Publics vulnérables et paradoxes

  • Primo-délinquants et auteurs d’infractions routières :
    • Jusqu’à +7.5% de récidive à 1 an (vs +3.2% en moyenne).
  • Effet « diversification » :
    • Les auteurs de violences/trafic développent de nouvelles spécialités (crimes économiques, stupéfiants) sous influence.
    • Paradoxe norvégien : Le modèle réputé « humain » (prisons ouvertes) renforce les effets de pairs négatifs .

 💡 Implications politiques

1. Segmenter les affectations : Isoler les « criminels chevronnés » et protéger les profils vulnérables (primo-entrants).
2. Surveiller les interactions dans les prisons ouvertes.
3. Développer des contre-réseaux : Programmes pro-sociaux exploitant la dynamique de groupe.
4. Réévaluer les courtes peines : La forte rotation carcérale multiplie les expositions à pairs négatifs.

La prison norvégienne, pourtant modèle de réhabilitation, révèle un angle mort : les interactions entre détenus peuvent systématiser la criminalité. Une piste ? Transformer les « effets de pairs » en levier de réinsertion, via un ciblage fin des groupes.

Source : Johnsen & Khoury (2024). « Peer Effects in Prison ». IZA Discussion Paper No. 17114.

Si le lien est brisé: dp17114

Présentation du formulaire « ONE Interview Worksheet »

Le trés productif département des services penitentiaires de Washington a publié un « formulaire d’entretien« , a savoir une sorte de  « fiche arrivant » destinée à relever un maximum d’informations et de commencer à structurer l’évaluation (traduction FR en bas de l’article).

Outre la liste des items à explorer, il est proposé aux utlisateurs une stratégie de questionnement à travers des exemples de questions à poser.

Le formulaire « Washington ONE Interview Worksheet » est un guide structuré développé par le Washington State Department of Corrections pour mener des entretiens de gestion de cas auprès de personnes placées en détention ou sous supervision ; il s’appuie sur les principes du modèle Risk-Need-Responsivity (RNR) afin d’identifier efficacement les facteurs de risque et de besoin criminogènes, et d’adapter la prise en charge aux caractéristiques individuelles de chaque personne.

Le formulaire s’inscrit dans une logique d’évaluation actuarielle combinée à une dimension clinique : il structure l’entretien pour recueillir des informations sur le parcours de vie, l’environnement social, la santé mentale, les comportements à risque et les ressources prosociales de l’interviewé.

Structure générale

  1. Introduction de l’entretien : explication du cadre, consignes de neutralité et de clarté de langage pour instaurer un climat de confiance.

  2. Sections thématiques :

    • Historique résidentiel et familial : lieux de vie, soutien social, conditions de logement avant l’infraction

    • Éducation et emploi : parcours scolaire, qualifications, expériences professionnelles récentes

    • Influences sociales et pairs : cercles d’influence, fréquentations, soutiens prosociaux ou délinquants

    • Usage d’alcool et de drogues : fréquences, contextes, antécédents de traitement

    • Santé mentale et troubles associés : repérage de symptômes, antécédents psychiatriques, besoins de suivi

    • Aggression, attitudes et comportements : manifestations de violence, croyances délinquantes, motivation au changement

Le document recommande une posture neutre, l’utilisation d’un langage simple, et l’évitement de questions suggestives. Il souligne l’importance de pauses possibles, compte tenu du caractère émotionnellement exigeant de l’entretien doc.wa.gov.

Utilisation en pratique criminologique

Ce formulaire est conçu pour :

  • Structurer l’évaluation des besoins et mieux planifier les interventions psychosociales et réhabilitatives, conformément aux évidences issues du modèle RBR

  • Faciliter la consignation systématique des informations, favorisant la comparabilité entre dossiers et le suivi longitudinal des progrès individuels

  • Optimiser la coordination entre professionnels (probation, psychologues, travailleurs sociaux) en fournissant un référentiel commun

Le « Washington ONE Interview Worksheet » constitue un outil précieux pour les praticiens en criminologie et en justice pénale souhaitant structurer leurs évaluations de manière rigoureuse et fondée sur la recherche. En intégrant pleinement les principes RBR, il contribue à planifier des interventions personnalisées visant à réduire la récidive et à favoriser la réinsertion sociale.

Formulaire arrivant washington_case-mgmt-wa-one-interview-worksheet

En version originale: case-mgmt-wa-one-interview-worksheet 

A quoi servent les activités en détention?

De nombreuses recherches confirment en effet que ces actions, combinées à un accompagnement global, réduisent significativement la récidive. Elles transforment les trajectoires en offrant des alternatives concrètes à la marginalisation et de ce fait confirment leur pertinence dans les politiques pénales modernes[1].

Ces actions agissent sur de multiples dimensions :

  • Réduction de l’oisiveté : Les activités structurées limitent les comportements destructeurs en détention (Bouffard et al., 2000).
  • Création de capital social : Les relations positives avec encadrants ou pairs renforcent les réseaux de soutien post-incarcération (Sampson & Laub, 1993).
  • Approche holistique : Combattre les inégalités d’accès à l’éducation, à la culture ou au sport permet de s’attaquer aux racines de la délinquance (Théorie des opportunités différentielles, Cloward & Ohlin, 1960).

Activités ludiques en prison ? L’exemple du Yoga en Milieu Pénal, un Outil Puissant pour la Réhabilitation

Et si la clé pour réduire la récidive et favoriser la réinsertion se trouvait aussi dans une pratique millénaire , qui a dès lors toute sa place en détention ?

De plus en plus d’études soulignent l’impact du yoga et de la pleine conscience dans les systèmes pénitentiaires. Voici pourquoi cette approche mérite notre attention

Les preuves scientifiques parlent d’elles-mêmes:

Muirhead, Fortune (2016) Yoga in prisons: A review of the literature
« Il a été démontré que le yoga améliore certaines variables clés liées à la délinquance (par exemple, l’impulsivité, l’agression), ainsi que des variables qui pourraient améliorer la capacité des délinquants à participer à des traitements visant spécifiquement à réduire leur risque de comportement criminel (par exemple, la dépression, l’attention, la régulation émotionnelle). (source: sciencedirect.com)

🇬🇧 Une étude menée par l’Université d’Oxford (2013) sur 100 détenus a montré que la pratique régulière du yoga réduisait significativement le stress, l’anxiété et les comportements agressifs, tout en améliorant la régulation émotionnelle (Source : prisoners-doing-yoga-may-see-psychological-benefits).

🇺🇲 Le Prison Yoga Project, fondé en 2002, a documenté des témoignages de participants soulignant une meilleure gestion des conflits et un regain d’estime de soi, essentiels pour une réinsertion réussie. (source: prisonyoga.org/ )

🇸🇪Une recherche suédoise (Kerekes et al. 2017; Yoga in Correctional Settings: A Randomized Controlled Study) conclue que : « Par rapport au groupe témoin, les participants aux cours de yoga ont fait état d’une amélioration significative de leur bien-être émotionnel et d’une diminution de leur comportement antisocial après 10 semaines de yoga. Ils ont également amélioré leurs performances au test informatisé qui mesure l’attention et le contrôle des impulsions. »

🇦🇺Une recherche Australienne (Bartels et al. 2019) sur le yoga en prison conclue que: « Nos résultats indiquent que les participants ont tiré des avantages statistiquement et cliniquement significatifs du programme, comme en témoignent les améliorations de leurs niveaux de dépression, d’anxiété, d’estime de soi, d’orientation vers un objectif, d’affect négatif et de non-acceptation. Ils ont également fait état d’une amélioration de la flexibilité, du sommeil et de la relaxation, d’une réduction de la douleur et d’une amélioration de leur bien-être mental, déclarant que le programme leur avait permis de se sentir « calmes » et « en paix ».

Dans un système souvent axé sur la punition, intégrer des approches holistiques comme le yoga permet de :

✅ Réduire les tensions et les violences en détention.
✅ Préparer les individus à réintégrer la société avec des outils émotionnels solides.
✅ Aborder la réhabilitation sous un angle préventif.

Et que dit la recherche sur la médiation animale en milieu pénal ?

Sur le plan de la recherche, les programmes sont tellement différents qu’il est difficile de les comparer réellement, et d’en tirer des meta-analyses méthodologiquement solides. Mais les résultats accumulés depuis des années sont prometteurs !

Réduction des Comportements Violents

Une étude menée par Harkrader, Burke et Owen (2004) dans des établissements pénitentiaires américains a démontré que les détenus participant à des programmes de dressage canin présentaient une diminution significative des actes violents et un renforcement de leur sens des responsabilités. Ces activités favoriseraient également l’acquisition de compétences sociales essentielles pour la vie en communauté.

« Grâce à ces programmes de dressage de chiens, les détenus apprennent la responsabilité, la patience, la tolérance et les compétences en tant que dresseurs d’animaux. Les chiens constituent également un lien entre les détenus et les gardiens et réduisent les conflits entre les détenus et le personnel. » (Todd Harkrader; Tod W. Burke; Stephen S. Owen (2004) Pound Puppies: The Rehabilitative Uses of Dogs in Correctional Facilities)

Les chevaux, étant particulièrement sensibles au langage non-verbal, exigent des participants une forme de cohérence émotionnelle. Cette caractéristique permet de travailler sur la régulation émotionnelle, un déficit souvent observé chez les personnes ayant commis des actes délictueux. L’étude de Burgon (2016) a démontré que les participants développaient progressivement une meilleure reconnaissance et gestion de leurs émotions négatives comme la colère ou la frustration.

Développement de l’Empathie

Selon les travaux de Furst (2006), interagir avec des animaux permettrait aux personnes incarcérées de restaurer leur capacité à créer des liens émotionnels sains. Les animaux agissent comme des catalyseurs d’empathie, un élément clé potentiel pour réduire les risques de récidive. (Gennifer Furst (2006) Prison-Based Animal Programs: A National Survey)

Par ailleurs, le travail en groupe autour des chevaux favorise la coopération et l’apprentissage du travail d’équipe. L’étude longitudinale de Hemingway et al. (2015) a mis en évidence comment des détenus initialement isolés développaient progressivement des capacités de collaboration à travers des tâches collectives liées aux soins des équidés.

Impact sur la récidive

La revue des études (19) sur le sujet menée par Bachi (2013) montre clairement des résultats encourageants qui nécessitent d’être consolidés :

  • Trois études ont mis en évidence une réduction des taux de récidive. Un examen des dossiers du service de probation (Chianese, 2010) a révélé que les filles qui ont participé à un programme de médiation animal  récidivaient deux fois moins que les filles qui n’avaient pas été exposées à un chiot. Celles qui ont récidivé n’ont été accusées que de violations de la probation et n’ont pas commis de nouveaux délits.
  • le programme carcéral équin « Wild Mustang Program (WMP) » au Nouveau Mexique, a également fait état d’une réduction des taux de récidive parmi les 56 hommes participant au programme (Cushing & Williams, 1995). Seulement 25 % des participants ont récidivé contre un taux de récidive moyen de 38,12 % dans l’État. Il s’agissait d’une à méthodes mixtes, composée d’entretiens qualitatifs et de méthodes quantitatives
  • Ann Hemingway & Kezia Sullivan ont mis en évidence (Grande Bretagne) une diminution des violences domestqiues post intervention avec médiation équine. (Reducing the incidence of domestic violence: An observational study of an equine-assisted intervention) (“Des réductions significatives de la violence domestique et du statut d’enfant dans le besoin ont été constatées pour les familles dont un ou plusieurs membres ont suivi et achevé l’intervention assistée par la médiation équine”)

Les chercheurs attribuent ces effets positifs à plusieurs facteurs: l’acquisition de compétences transférables (patience, constance, responsabilité), le développement d’une relation significative, et l’expérience valorisante d’être en position de « soignant » plutôt que de personne à problèmes.

[1] Voir par exemple Meek & Lewis (2014) ; UNOCOC (2020), Andrews et Bonta (2010)).