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La justice restaurative (JR) connaît un essor considérable en France et en Europe depuis une quinzaine d’années. Fondée sur l’idée que le crime est d’abord une violation des personnes et des relations interpersonnelles, elle propose de faire dialoguer victimes et auteurs d’infractions afin de réparer les torts causés et de restaurer le lien social. Mais son application aux violences conjugales suscite des débats d’une intensité particulière, qui mettent aux prises des conceptions divergentes de la justice, de la protection des victimes et de la lutte contre les violences de genre.

La question est d’autant plus épineuse qu’elle se trouve au cœur d’une tension juridique et politique majeure : celle qui oppose, en apparence, la Convention d’Istanbul — qui interdit la médiation pénale en matière de violences domestiques — et les positions plus nuancées du GREVIO (Groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique), qui reconnaît la possibilité d’une justice restaurative sous conditions strictes.

La distinction fondamentale entre médiation pénale et justice restaurative

Avant d’aborder le cœur du débat, il convient de clarifier la notion de médiation pénale, nommée dans la convention d’Istanbul. La médiation pénale, telle qu’elle est pratiquée dans plusieurs systèmes juridiques européens, constitue une alternative aux poursuites : elle peut être ordonnée par le parquet et parfois imposée aux parties, et vise à aboutir à un accord transactionnel. En France, jusqu’à l’été 2020, la médiation pénale était largement utilisée dans les affaires de violences conjugales, répondant à un besoin de traitement rapide des dossiers par les tribunaux.

La justice restaurative — ou médiation restaurative — obéit à une logique radicalement différente. En droit français, depuis la loi du 15 août 2014 (article 10-1 du Code de procédure pénale), elle ne se substitue pas à la réponse pénale et n’a aucune incidence sur la sanction, l’indemnisation ou l’exécution de la peine. Elle exige que l’auteur ait reconnu les faits, que toutes les parties donnent un consentement libre et éclairé, et que le processus soit animé par des professionnels formés sous le contrôle de l’autorité judiciaire.

La Convention d’Istanbul : une interdiction ciblée de la médiation obligatoire

L’article 48 de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, dite Convention d’Istanbul (2011), stipule : « Les Parties prennent les mesures législatives ou autres nécessaires pour interdire les modes alternatifs de résolution des conflits obligatoires, y compris la médiation et la conciliation, en ce qui concerne toutes les formes de violence couvertes par le champ d’application de la présente Convention. »

Cette disposition est trés similaire à celle du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) des Nations Unies qui maintient une ligne de grande prudence sur ce même sujet: Dans sa Recommandation générale n°35 (portant sur la violence à l’égard des femmes fondée sur le genre), le Comité s’inquiète du recours aux procédures de règlement alternatif des différends, incluant la médiation et la conciliation. Le CEDAW souligne que l’utilisation de ces mécanismes dans les cas de violences fondées sur le genre expose les victimes à des risques graves de victimisation secondaire et perpétue l’impunité de l’auteur en raison des asymétries de pouvoir fondamentales. Le Comité insiste pour que la justice formelle prime systématiquement.

Deux précisions sont essentielles pour comprendre la portée exacte de cette disposition. Premièrement, l’adjectif « obligatoires » est délibéré : la Convention ne proscrit que les modes alternatifs de résolution des conflits imposés aux parties, et non les démarches volontaires. Deuxièmement, l’article 48 vise spécifiquement les mécanismes qui se substituent à la procédure pénale — la médiation pénale donc, et non la justice restaurative qui, par définition, intervient en complément de la justice pénale et non à sa place.

Citons encore l’ONUDC (L’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime)  qui dans son manuel Handbook on Restorative Justice Programmes (2ème édition), reconnaît que l’application de la justice restaurative aux violences entre partenaires intimes (Intimate Partner Violence – IPV) est l’un des sujets les plus complexes du domaine. Le manuel précise que si la JR est employée, elle ne doit en aucun cas :

  • Se substituer aux poursuites pénales ou dépénaliser la violence.
  • Être menée sans une évaluation préalable et exhaustive de la sécurité de la victime et du risque de récidive ou de létalité. L’ONUDC préconise des protocoles de sécurité extrêmement stricts et une préparation spécialisée, reconnaissant que la présence de peur, de coercition et de contrôle continu (coercive control) fausse les principes fondamentaux du dialogue volontaire.

Quant à l’Europe, la Directive 2012/29/UE établissant des normes minimales concernant les droits, le soutien et la protection des victimes de la criminalité, précise que la JR n’est pas interdite pour les violences conjugales, mais elle est très strictement encadrée par l’Article 12 (« Droit à des garanties dans le contexte des services de justice réparatrice »). L’article exige des États membres qu’ils mettent en place des garanties pour protéger la victime contre les intimidations ou la victimisation répétée. Il stipule que :

  • La justice réparatrice ne peut être utilisée que si elle est dans l’intérêt de la victime.
  • Le consentement doit être libre et éclairé.
  • Les discussions doivent rester confidentielles.
  • L’auteur doit avoir reconnu les éléments de fait essentiels de l’affaire (ce qui exclut les médiations où l’auteur est dans le déni total).

Le GREVIO : une ouverture prudente à la justice restaurative

Le GREVIO, organe d’experts indépendants chargé de veiller à la mise en œuvre de la Convention d’Istanbul, a adopté une position plus nuancée que ne le laisse entendre une lecture hâtive de l’article 48. Dans ses rapports d’évaluation et ses recommandations générales, il reconnaît que la justice restaurative peut avoir une place dans la réponse aux violences domestiques, à condition qu’elle respecte un ensemble de garde-fous rigoureux.

L’objectif de l’article 48 est de protéger les victimes contre des procédures qui les contraindraient à négocier avec leur agresseur et qui risqueraient de banaliser les violences subies. Or, une justice restaurative fondée sur le volontariat, le consentement éclairé et l’accompagnement professionnel ne tombe pas sous le coup de cette interdiction.

Une analyse comparative menée par Ollino et Pertile (2024) sur le cas italien montre que le GREVIO opère une distinction claire entre « médiation obligatoire » — prohibée — et « justice restaurative volontaire » — admissible. Les auteurs soulignent toutefois que « la mise en œuvre de la JR dans les affaires de violences contre les femmes présente des risques significatifs, notamment la victimisation secondaire, l’exposition à des préjudices physiques et psychologiques, et la manipulation potentielle par les auteurs cherchant à exploiter les processus de JR ». Le GREVIO insiste donc sur la nécessité d’une évaluation rigoureuse des risques et d’une formation spécialisée des intervenants.

La Recommandation CM/Rec(2018)8 du Conseil de l’Europe concernant la justice restaurative en matière pénale reconnaît explicitement que la JR peut être proposée dans les cas de violences conjugales, à condition qu’elle soit strictement volontaire et déconnectée de toute logique de médiation familiale ou de recherche d’un « accord ».

Le GREVIO souligne que l’interdiction porte sur les processus obligatoires ou ceux qui se substituent à la réponse pénale. Ainsi, une justice restaurative (visant la réparation émotionnelle et la responsabilisation) peut exister parallèlement à la justice pénale, sous réserve de protocoles garantissant la sécurité absolue de la victime.

Les bénéfices potentiels de la médiation directe

Malgré les controverses, un corpus de recherche, encore modeste mais en croissance, documente les effets potentiellement bénéfiques de la justice restaurative dans les affaires de violences conjugales, lorsqu’elle est mise en œuvre avec les précautions requises.

Pour les victimes. Les études disponibles suggèrent que la rencontre directe avec l’auteur peut, dans certaines conditions, répondre à des besoins que la justice pénale classique laisse insatisfaits: obtenir des réponses sur les motivations de l’auteur, exprimer l’impact des violences subies, retrouver un sentiment de pouvoir et de contrôle, ou encore tourner une page. James Ptacek, dans sa revue de la littérature sur la JR et les violences entre partenaires intimes, note que les survivantes rapportent souvent un sentiment de justice procédurale et de validation de leur expérience.

Pour les auteurs. La confrontation directe avec la victime peut constituer un puissant levier de responsabilisation. Contrairement à une procédure pénale où l’auteur peut se retrancher derrière des stratégies de défense et de minimisation, le face-à-face restauratif l’oblige à entendre, de la bouche même de la personne qu’il a violentée, les conséquences concrètes de ses actes. Le processus vise à susciter une « honte réintégrative » (Braithwaite, 1989) plutôt qu’une stigmatisation pure et simple. Certains programmes, notamment en Australie et en Nouvelle-Zélande, ont intégré cette dimension dans des dispositifs plus larges de suivi des auteurs de violences conjugales.

En ce qui concerne l’exemple Neo-zelandais, l’une des nations pionnières en matière de justice restaurative (initialement par l’intégration des pratiques autochtones maories comme le conference familliale restaurative), il est important que le Ministère de la Justice néo-zélandais a édicté des règles trés strictes et cadranbtes en ce qui concerne ce type bien spécifique de JR : les Restorative Justice Standards for Family Violence Cases (mises à jour régulièrement, notamment en 2013 et 2018) stipulent notamment :

  • Un postulat de différence : La violence intrafamiliale y est formellement distinguée des autres crimes en raison de l’implication d’intimes, des probabilités de violences répétées et du déséquilibre de pouvoir persistant.
  • Le principe du co-facilitateur : Les rencontres nécessitent obligatoirement deux facilitateurs, dont au moins un possède une expertise clinique validée en violences intrafamiliales.
  • Le filet de sécurité communautaire : L’évaluation implique de ne pas isoler la victime. La présence de personnes de soutien  est souvent requise, et le processus doit s’inscrire dans une prise en charge globale, en lien avec les agences de protection.

Les risques et difficultés : une vigilance impérative

Les critiques adressées à l’application de la justice restaurative aux violences conjugales sont nombreuses et souvent fondées. Elles émanent principalement des associations féministes et d’aide aux victimes, qui alertent sur plusieurs dangers majeurs.

Le risque de victimisation secondaire. La rencontre avec l’agresseur peut raviver le traumatisme plutôt que l’apaiser. Le déséquilibre de pouvoir inhérent à la relation de violence ne disparaît pas par la simple mise en place d’un cadre restauratif. Comme le souligne Catherine Voyer (2021), qui a recueilli les points de vue d’intervenantes en maison d’hébergement au Québec, « la difficulté de concevoir qu’une victime de violence conjugale puisse s’engager dans une rencontre dialogue avec son agresseur provient des vifs débats sur l’applicabilité de la justice réparatrice à la complexité des violences faites aux femmes ». Par ailleurs, si l’auteur nie les faits, minimise sa responsabilité (technique de neutralisation de Sykes et Matza) ou blâme la victime lors de la rencontre, l’impact traumatique peut être dévastateur.

La manipulation par l’auteur. Les auteurs de violences conjugales maîtrisent souvent les techniques de manipulation psychologique et de contrôle coercitif. Ils peuvent instrumentaliser le processus restauratif pour maintenir leur emprise, feindre des remords sans réelle intention de changer, ou utiliser les informations recueillies lors de la rencontre contre la victime. Une étude canadienne met en garde contre « la manipulation possible du processus par l’auteur » comme l’un des principaux freins à la JR dans ce contexte. Le chercheur Evan Stark a démontré que l’emprise survit souvent à la séparation physique. Le risque majeur est que l’auteur instrumentalise l’espace de médiation pour poursuivre son contrôle, via des micro-agressions, un langage corporel menaçant ou une fausse contrition visant à manipuler la victime et les facilitateurs.

L’asymétrie de pouvoir préexistante : Contrairement à une agression par un inconnu, la violence domestique implique une histoire partagée et des vulnérabilités connues de l’agresseur. Une médiation présuppose deux parties capables de dialoguer d’égal à égal, ce qui est par définition absent dans les dynamiques de violences conjugales.

Le conflit avec l’approche féministe. En 2024, un rapport d’évaluation soumis au GREVIO par un collectif d’associations spécialisées — incluant la FNCIDFF, Solidarité Femmes, et Le Planning Familial — a réaffirmé son opposition à l’usage de la justice restaurative dans les affaires de violences conjugales. Le rapport soutient que, « malgré l’existence de garanties juridiques, la justice restaurative reste incompatible avec une approche féministe des violences faites aux femmes ». L’argument central est que la JR repose sur une prémisse d’égalité entre les parties qui est précisément ce que la violence conjugale a détruit. Traiter la victime et l’auteur comme des interlocuteurs symétriques reviendrait à nier la dimension structurelle et genrée de ces violences.

L’absence de recul suffisant. Le recul empirique reste limité. Comme le constate Ptacek, « la littérature de recherche sur la JR et les violences entre partenaires intimes est remarquablement réduite ». Les études existantes portent majoritairement sur des programmes expérimentaux, avec des échantillons autosélectionnés et un suivi à court terme. Les effets à long terme sur la récidive, la sécurité des victimes et leur rétablissement psychologique demeurent mal connus.

Précautions et protocoles : vers un cadre rigoureux

Face à ces risques, les praticiens et les chercheurs ont élaboré un ensemble de précautions et de protocoles spécifiques. Le guide_justice_restaurative du ministère de la Justice (2024) insiste sur plusieurs principes cardinaux : « La mesure de médiation restaurative envisagée ne doit pas conduire un auteur à maintenir un contact, même indirect, avec une victime qui se sentirait ainsi
menacée, ni à lui faire porter la culpabilité de l’éclatement de la structure familiale. Outre la vérification par la structure mettant en oeuvre la mesure du prononcé d’une ou plusieurs interdictions
judiciaires (interdiction de paraître, interdiction de contact notamment), il apparaît indispensable de déterminer les raisons exactes qui sous-tendent, pour chaque partie, une demande de rencontre. ». Au-delà de cette précaution élémentaire, un consensus se dégage sur les conditions minimales suivantes. »

  1.  Une évaluation rigoureuse des risques. Avant toute proposition de JR, une analyse approfondie doit être menée pour évaluer la dangerosité de l’auteur, la nature et la chronicité des violences, l’état psychologique de la victime, et l’existence éventuelle d’une emprise toujours active. Cette évaluation doit être pluridisciplinaire et s’appuyer sur des outils validés. Tous les dossiers ne sont pas éligibles. La présence de troubles psychiatriques sévères chez l’auteur, d’un déni total des faits ou d’un risque élevé de féminicide doit entraîner une exclusion immédiate du dispositif de rencontre directe.
  2.  Une formation spécialisée des intervenants. Les animateurs de JR doivent posséder une double compétence : une maîtrise des processus restauratifs et une connaissance approfondie des dynamiques de violences conjugales, notamment du concept de contrôle coercitif (Stark, 2007).
  3.  Un consentement éclairé et révocable. Le consentement doit être obtenu après une information complète sur les bénéfices attendus mais aussi sur les risques encourus. Il doit pouvoir être retiré à tout moment, sans conséquence pour la suite de la procédure pénale, la psychotraumatologie, le cycle de la violence et les mécanismes de l’emprise.
  4.  Une préparation extensive. La préparation des parties, en amont de la rencontre, est une condition sine qua non de la sécurité du processus. Elle peut s’étendre sur plusieurs mois et mobiliser, outre les animateurs, des psychologues, des travailleurs sociaux et des associations spécialisées. Le consentement de la victime doit être éclairé, continu et révocable à la seconde près.
  5. Alternatives à la rencontre directe : Le protocole doit toujours proposer des alternatives à la médiation en face-à-face, telles que l’échange de lettres, la médiation par relais (navette) ou les rencontres détenus-victimes / condamnés-victimes (RCV) où la victime rencontre des auteurs de violences conjugales qui ne sont pas son propre agresseur.
  6.  La primauté de la sécurité. La sécurité physique et psychologique de la victime doit primer sur toute autre considération. Cela implique notamment que la JR ne soit jamais proposée lorsque l’auteur est toujours en position d’exercer des violences ou des pressions, ni lorsque la victime est en situation de vulnérabilité particulière.
  7.  L’articulation avec la réponse pénale. La JR ne saurait se substituer à une sanction pénale effective. Elle intervient en complément, et son issue ne doit en aucun cas influencer la peine prononcée. Cette séparation stricte est une garantie essentielle contre les dérives qui ont justifié l’interdiction de la médiation pénale.
  8.  Un suivi post-rencontre. La rencontre restaurative n’est pas une fin en soi. Un accompagnement dans la durée est nécessaire pour aider la victime à intégrer l’expérience et pour vérifier que l’auteur respecte les engagements pris.

Une voie étroite

La justice restaurative appliquée aux violences conjugales se tient sur une ligne de crête. D’un côté, elle offre une promesse de réparation que la justice pénale classique peine à tenir — celle d’une parole retrouvée, d’une reconnaissance pleine et entière de la souffrance infligée, d’une responsabilisation authentique de l’auteur. De l’autre, elle charrie des risques considérables que la prudence commande de ne pas sous-estimer.

La position de la Convention d’Istanbul et celle du GREVIO ne sont pas, en définitive, contradictoires. Elles se complètent pour dessiner les contours d’une approche qui ne sacrifie ni la protection des victimes ni leur autonomie. L’interdiction de la médiation pénale obligatoire constitue un rempart indispensable contre les pratiques qui ont trop longtemps banalisé les violences conjugales. La reconnaissance de la justice restaurative volontaire et encadrée ouvre, quant à elle, un espace pour celles et ceux qui, en pleine connaissance des risques, choisissent cette voie. La justice restaurative ne peut être qu’un complément — jamais un substitut.

Références

  • Conseil de l’Europe. (2011)Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (Convention d’Istanbul). STCE n° 210.
  • GREVIO. Rapports d’évaluation et recommandations générales. Conseil de l’Europe.
  • Ministère de la Justice (France). (2024). Guide méthodologique — La justice restaurative.
  • Ollino, A., & Pertile, M. (2024). « Restorative Justice as a Tool to Address Violence Against Women? An Assessment of the Italian Case in Light of the Practice of International Monitoring Bodies ». Italian Yearbook of International Law, 33, 349-375.
  • Ptacek, J. (2017). « Research on Restorative Justice in Cases of Intimate Partner Violence ». In Preventing Intimate Partner Violence (pp. 159-180).
  • Voyer, C. (2021)La justice réparatrice en contexte de violence conjugale : pour quelles résistances ? Mémoire de maîtrise, Université Laval, Québec.
  • Zehr, H. (2006). The Little Book of Restorative Justice. Good Books.

Par quel mécanisme la peine peut-elle produire de la conformité sociale plutôt que de la marginalisation ? Cette interrogation, au cœur de la sociologie pénale, oppose traditionnellement les théories de la dissuasion (deterrence) aux théories de l’étiquetage (labeling). Dans ce débat, l’œuvre de John Braithwaite (1989) fait figure de pivot théorique en introduisant le concept de « honte réintégrative ».

Le cadre théorique : La rupture avec l’étiquetage traditionnel

La théorie de l’étiquetage (Becker, 1965) postule que la désignation officielle d’un individu comme « délinquant » favorise la récidive par un effet de prophétie autoréalisatrice. Braithwaite affine cette thèse en distinguant deux types de réactions sociales face à l’infraction :

  • La honte stigmatisante  : Elle se caractérise par une dégradation de l’identité de l’individu. Le délinquant est exclu, son acte devient son essence. Selon les travaux de Moffitt (1993) sur les trajectoires de vie, cette stigmatisation verrouille l’individu dans une carrière criminelle en limitant ses opportunités pro-sociales.

  • La honte réintégrative  : Ici, la réprobation est ciblée sur l’acte. Le processus vise à susciter des remords tout en maintenant des liens d’interdépendance avec la communauté. Le message est double : condamnation ferme de la déviance, mais maintien de la dignité de l’acteur.

Validation empirique et Justice Restaurative

L’application la plus directe de cette théorie se trouve dans la Justice Restaurative. Les études empiriques, notamment le programme RISE (Reconstructive Justice Conferences) mené à Canberra, ont permis de comparer l’impact des audiences traditionnelles et des conférences restauratives.

  • L’étude de Sherman et Strang (2007) : Leurs méta-analyses démontrent que la justice restaurative (utilisant les leviers de la honte réintégrative) réduit significativement la récidive pour les crimes violents, par rapport à la justice purement rétributive.
  • Le rôle de l’empathie : Les recherches de Harris (2001) confirment que la honte réintégrative favorise l’empathie envers la victime, là où la stigmatisation déclenche une « honte malveillante » (shame-rage) qui alimente l’hostilité envers l’institution judiciaire.

Vers une « Jurisprudence Thérapeutique »

La pédagogie de l’audience s’inscrit aujourd’hui dans le courant de la Jurisprudence Thérapeutique (Wexler & Winick, 1996). Ce cadre suggère que le droit peut agir comme un agent thérapeutique.

  • L’importance de la Justice Procédurale : Les travaux de Paternoster et al. (1997) montrent que le sentiment de respect et de neutralité à l’audience est le premier vecteur de la responsabilisation. Sans ce sentiment de justice, la « honte » ne peut devenir réintégrative ; elle est perçue comme une agression arbitraire.
  • Le processus de Désistance : En évitant l’exclusion symbolique, le magistrat facilite ce que Shadd Maruna (2001) appelle le « script de rédemption », permettant au sujet de reconstruire une identité de citoyen respectueux des lois.
Concepts Clés Auteurs Référents Impact sur la Récidive
Honte Stigmatisante Becker / Braithwaite Hausse (Solidarisation avec les pairs déviants)
Honte Réintégrative Braithwaite / Sherman Baisse (Maintien des liens sociaux et remords)
Justice Procédurale Tom Tyler Baisse (Légitimation de la norme pénale)

Pour la criminologie moderne, la neutralisation de la récidive ne réside pas dans l’intensité de la souffrance infligée, mais dans la qualité du dialogue restauré entre le délinquant et la cité. La pédagogie de l’audience, en mobilisant une honte qui responsabilise sans détruire, apparaît comme un outil clinique indispensable au magistrat du XXIe siècle.

Bibliographie sélective :

  • Braithwaite, J. (1989). Crime, Shame and Reintegration. Cambridge University Press.
  • Maruna, S. (2001). Making Good: How Ex-Convicts Reform and Rebuild Their Lives. American Psychological Association.
  • Sherman, L., & Strang, H. (2007). Restorative Justice: The Evidence. Smith Institute.
  • Tyler, T. R. (2006). Why People Obey the Law. Princeton University Press.
Les cercles de soutien et de responsabilisation ( Circles of Support and Accountability  COSA) sont un programme communautaire conçu pour aider les délinquants sexuels, en particulier ceux à haut risque sans suivis après leur libération, à se réintégrer dans la société tout en réduisant la récidive.
Initié au Canada en 1994, COSA implique un « membre central » (le délinquant) entouré de 3 à 6 bénévoles formés (cercle intérieur), soutenus par des professionnels (cercle extérieur). L’objectif est de prévenir de nouvelles victimes et de promouvoir une vie responsable, sans offense.

Fondements théoriques

COSA s’appuie sur des théories criminologiques telles que :

  • La théorie des préconditions de Finkelhor (1984), qui identifie des facteurs comme l’excitation sexuelle déviante.
  • Le modèle Risque/Besoins/Receptivité (RBR) et le Good Lives Model (GLM), qui guident le changement comportemental.
  • La théorie de la désistance, centrée sur l’arrêt de la délinquance.
Théorie/Modèle
Détails
Théorie des préconditions (Finkelhor, 1984)
Identifie quatre facteurs : congruence émotionnelle avec les enfants, excitation sexuelle déviante, blocage de la satisfaction appropriée, échec des inhibitions internes.
Théorie intégrée (Marshall & Barbaree, 1990)
Relie une éducation difficile à des schémas déformés, l’inadéquation sociale et des fantasmes déviants.
Modèle quadripartite (Hall & Hirschman, 1992)
Se concentre sur l’excitation physiologique, les distorsions cognitives, la dysrégulation affective et les problèmes de personnalité.
Quatre voies (Ward & Siegert, 2002)
Identifie les déficits d’intimité, les scripts sexuels déformés, la dysrégulation émotionnelle et les cognitions antisociales.
Théorie intégrée (Ward & Beech, 2006)
Combine des facteurs biologiques, socio-écologiques et neuropsychologiques, identifiant des clusters comme les problèmes de régulation émotionnelle.
Méta-analyse (Hanson & Morton-Bourgon, 2004)
Analyse 95 études (31 000+ délinquants) : prédicteurs significatifs incluent l’excitation sexuelle déviante, l’orientation antisociale, la préoccupation sexuelle, etc.
Ces modèles aident à comprendre pourquoi les infractions sexuelles surviennent et comment faciliter le changement. 

Mise en œuvre en Europe

Le manuel détaille les implémentations dans plusieurs pays, avec des adaptations contextuelles :

Pays
Détails de mise en œuvre
Début
Nombre de cercles/projets (2014)
Financement
Défis
RoyaumeUni
Pilotes financés par le ministère de la Justice (3 ans), 14 projets, 850 bénévoles, accrédité, coopération avec MAPPA, conférence annuelle, stratégie médiatique mixte.
2002
Multiple
Ministère de la Justice
Perception publique négative, recrutement des bénévoles impacté.
PaysBas
Adapté en 2008, 60+ cercles en 2014, intégré au service de probation, 2 coordinateurs part-time par région, stratégie médiatique efficace (100 bénévoles post-TV).
2008
60+
Financement gouvernemental prolongé annuellement
Pas de traitement obligatoire en prison, soins de santé mentale étendus.
Belgique
Pilote en 2009 (Anvers), transféré à CAW en 2014, second projet à Bruxelles en 2014, gouvernance complexe, partage d’informations nécessitant des protocoles.
2009
2
Fonds Daphne III UE, pas de financement structurel initial
Recrutement du personnel difficile, responsabilités transférées.
Catalogne
Pilote en 2013, 3 cercles, partenariat avec université, fonds sociaux, stratégie médiatique positive (déjeuner avec 30 journalistes).
2013
3
Fonds sociaux La CAIXA, soutien financier futur sécurisé
Lettonie
Intérêt pré-2008, début en 2013-2014, 3 cercles, crise financière, service de probation supervise, coopération formelle, profil bas.
20132014
3
Fonds Daphne UE, recherche transition ONG
Crise financière, pas de culture du bénévolat, problèmes de paiement.
Bulgarie
Géré par ONG (IGA) depuis 2013, défis initiaux, intérêt croissant, 3 cercles, stratégie médiatique positive, réseau avec services sociaux.
2013
3
Fonds Daphne UE, recherche financement structurel
Défis initiaux, mais intérêt croissant.

Évaluation

Les évaluations montrent des résultats prometteurs :
  • Méta-analyse (chapitre 6, manuel) : Réduction de 44 % de toute récidive, 67 % de récidive sexuelle (Clarke et al., soumis).
  • Études spécifiques :
    • Canada (Wilson et al., 2007b) : 60 COSA vs. 60 contrôles, 55/53 mois, 5 % vs. 16,7 % récidive sexuelle (réduction de 70 %), première récidive après 22 vs. 18 mois.
    • UK (Bates et al., 2014) : 71 COSA vs. contrôles, 5 ans, 4 % vs. 3 % non-contact, 0 vs. 4 % contact sexuel.
    • USA (Duwe, 2012) : RCT, 62 modérés, ré-arrestation moindre (toutes infractions), pas significatif pour sexuel (1 contrôle ré-arresté, 0 COSA).
  • Évaluations des résultats (Wilson et al., 2007a) : 88 % des membres centraux se sentaient soutenus, 67 % pensaient récidiver sans COSA, 48 % voyaient les bénévoles comme des modèles.
  • Évaluations des processus (Höing et al., 2014, Pays-Bas) : 25 % des cercles ne respectaient pas la fidélité, lien entre qualité et fidélité.
COSA offre un modèle prometteur pour la réintégration des délinquants sexuels, ancré dans des théories criminologiques et soutenu par des preuves empiriques. Son expansion et ses évaluations récentes (jusqu’en août 2025) confirment son potentiel, tout en soulignant la nécessité d’adaptations contextuelles

UNODC (2020) Manuel de programmes en justice restaurative

L’objectif principal de ce manuel est de présenter, de manière claire et concise, les avantages des programmes de justice réparatrice et les bonnes pratiques en matière de conception et d’exécution.

Il couvre un large éventail de questions relatives aux programmes de justice réparatrice : les normes applicables, les différents types de programmes, les questions de conception et de mise en œuvre des programmes, la dynamique des interventions de justice réparatrice, l’élaboration et le fonctionnement des programmes et la mobilisation des ressources de la communauté, ainsi que le suivi et l’évaluation des programmes.

L’accent est mis sur la présentation d’informations et d’exemples qui seront utiles à l’élaboration de nouveaux programmes dans divers contextes sociaux, culturels et juridiques.

Le manuel contient huit chapitres :

  • Le chapitre 1 propose une introduction simple à la justice réparatrice, à ses principes sous-jacents, à ses objectifs et à ses avantages. Reconnaissant qu’il existe de nombreuses définitions différentes de la justice réparatrice, il clarifie la façon dont elle est définie aux fins du présent manuel.
  • Le chapitre 2 présente les Principes fondamentaux des Nations Unies concernant le recours à des programmes de justice réparatrice en matière pénale (ci-après, les Principes fondamentaux) ainsi que d’autres normes internationales pertinentes concernant le recours à la justice réparatrice dans des contextes spécifiques. Il donne également des exemples de lignes directrices établies pour orienter l’élaboration et la mise en œuvre de programmes de justice réparatrice.
  • Le chapitre 3 présente les types les plus courants de programmes de justice réparatrice, notamment les programmes de médiation victime-délinquant, les conférences de groupe, les cercles et les groupes ou conseils communautaires. Il traite de la relation entre la justice réparatrice et les forums de justice indigène et coutumière et évoque l’application de la justice réparatrice dans le contexte de la justice transitionnelle.
  • Le chapitre 4 explique comment les interventions de la justice réparatrice peuvent être pratiquées non seulement comme une alternative, mais aussi comme un complément au processus de justice pénale à tous les stades de ce processus, y compris : la phase préalable au procès comme moyen d’éviter les poursuites ; le procès et la condamnation ; et la phase postérieure à la condamnation comme alternative à l’emprisonnement, dans le cadre ou en complément d’une peine non privative de liberté, pendant l’emprisonnement, ou à la sortie de prison dans le cadre du processus de réinsertion du délinquant.
  • Le chapitre 5 présente certains des enseignements tirés des principaux facteurs de réussite des programmes de justice réparatrice. Il s’agit notamment de l’engagement sûr et significatif des victimes et des autres participants, de la promotion d’une orientation appropriée vers les programmes et d’une sensibilisation aux options de réparation, d’une préparation adéquate des participants, d’une facilitation compétente du processus, d’un soutien efficace au programme et d’un engagement positif de la part de la communauté.
  • Le chapitre 6 aborde la question de l’application des mesures de justice réparatrice aux infractions graves. Il examine comment répondre aux préoccupations communes concernant l’application de la justice réparatrice dans les cas d’infractions graves, notamment en ce qui concerne la sécurité et le bien-être des victimes. Le chapitre examine également la question de l’application des approches de justice réparatrice à des crimes spécifiques, tels que la violence domestique, la violence entre partenaires intimes, la violence à l’égard des enfants, la violence sexuelle et les crimes de haine.
  • Le chapitre 7 propose une approche stratégique pour la mise en place de programmes de justice réparatrice. Il passe en revue les principaux aspects d’une mise en œuvre efficace de programmes durables de justice réparatrice, notamment la nécessité d’une législation ou d’une réglementation ainsi que d’un leadership, la définition de l’organisation et de la structure du programme, l’obtention du soutien des organisations de justice pénale, l’identification et la mobilisation des atouts de la communauté et l’exploitation des forces existantes de la communauté et du système judiciaire, ainsi qu’une planification et un suivi minutieux du processus de mise en œuvre.
  • Le chapitre 8 souligne la nécessité d’un contrôle, d’un suivi et d’une évaluation du programme et examine l’importance de l’évaluation des programmes de justice réparatrice, de la mesure de leur impact et de la diffusion d’informations sur les bonnes pratiques.

https://www.unodc.org/documents/justice-and-prison-reform/20-01146_Handbook_on_Restorative_Justice_Programmes.pdf

Si le lien est brisé: Handbook_on_Restorative_Justice_Programmes

L’un des principes de la justice restaurative est l’inclusion. La grande variété de programmes de justice restaurative utilisés dans le monde peut être classée du moins inclusif au plus inclusif, en fonction des personnes impliquées.

Dans cette vidéo, nous examinerons différentes approches restaurative et les personnes qui y participent, de la médiation victime-délinquant qui implique deux participants (la victime et le délinquant) aux panels de jeunes délinquants qui impliquent l’ensemble de la communauté

Videos sous titrée FR: pensez à activer les sous-titres dnas le lecteur.

Dans cette vidéo, le professeur Joanna Shapland (criminologie à l’Université de Sheffield (UK) et spécialiste de la JR) évoque certaines des principales réalisations et des limites importantes, selon elle, de la justice restaurative .

Lorsque la justice restaurative est bien faite, elle permet à toutes les personnes touchées par l’infraction de communiquer entre elles. Elle répond ainsi à de nombreux besoins des victimes. Toutefois, l’approche restaurative présente des limites et Joanna suggère qu’elle ne devrait pas se substituer à un procès traditionnel.

Dans cette vidéo, le professeur Joanna Shapland aborde certains des défis auxquels est confronté le développement de la justice restaurative et les éléments qui entrent dans la création d’un bon système de justice restaurative .

La justice restaurative est encore relativement nouvelle dans de nombreux pays et se heurte à un certain nombre de difficultés, notamment le manque de facilitateurs expérimentés et l’insuffisance des processus de responsabilisation en cas de problème.

Alors, qu’est-ce qui ferait un bon système de justice restaurative ? Dans cette vidéo, Joanna suggère les éléments clés suivants :

  • Une zone suffisamment large pour renvoyer un nombre suffisant de cas
  • Un lieu sûr, basé sur la communauté, pour accueillir les réunions
  • Des systèmes administratifs adéquats pour assurer le suivi des cas.
  • Un accès à la justice réparatrice à tous les stades de la procédure pénale
  • Un soutien suffisant pour les personnes impliquées

L’approche des Cercles Restauratifs fait partie des pratiques restauratives et s’inscrit dans le courant plus large de la Justice Restaurative. Elle vise à intégrer la réalité du conflit dans nos organisations, dans une perspective systémique et dynamique. En partant du principe que les conflits :
-Sont inhérents à l’humain, au collectif.
-Ne sont pas le problème, mais le symptôme d’un problème, la face émergée de l’iceberg.
-Ont une fonction utile, en signalant que certains besoins ne sont pas suffisamment reconnus ou pris en compte, et en manifestant un besoin d’évolution au sein du système.
-S’expriment simultanément dans trois dimensions : personnelle, interpersonnelle et systémique.
En interrogeant et repensant collectivement ses modalités de réponse au conflit, chaque collectif (équipe, organisation…) est donc invité à se doter en amont des conflits d’un espace et de procédures favorisant leur prise en compte.

CERCLE_RESTAURATIF

New York Time Magazine (2013) Le pardon peut-il jouer un rôle dans la justice pénale ?

By Paul Tullis Jan. 4, 2013

https://www.nytimes.com

Conor McBride, who was convicted of shooting his girlfriend of three years when they were both 19

Le 28 mars 2010 à 14h15, Conor McBride, un homme de grande taille de 19 ans aux cheveux blonds, portant un jean, un T-shirt et des baskets New Balance, est entré dans le service de police de Tallahassee et s’est approché du bureau situé dans le hall principal. Gina Maddox, l’officier de service, a remarqué qu’il avait l’air bouleversé et lui a demandé comment elle pouvait l’aider. « Vous devez m’arrêter », répondit McBride. « Je viens de tirer dans la tête de ma fiancée. » Maddox, abasourdie, ne répondit pas tout de suite. McBride ajouta : « Ce n’est pas une blague. »

Maddox appela le lieutenant Jim Montgomery, le commandant de la garde, à son bureau et lui raconta ce qu’elle venait d’entendre. Il a demandé à McBride de s’asseoir dans son bureau, où le jeune homme s’est mis à pleurer.

Environ une heure plus tôt, chez ses parents, McBride avait tiré sur Ann Margaret Grosmaire, sa petite amie depuis trois ans. Ann était une grande jeune fille de 19 ans aux longs cheveux blonds et, comme McBride, étudiante au Tallahassee Community College. Le couple s’était disputé pendant les 38 dernières heures en personne, par SMS et au téléphone. Ils se disputaient à propos de choses banales qui peuvent être le sujet de disputes dans de nombreux couples, mais au lieu de résoudre leurs différends ou de s’en débarrasser, ils ont continué pendant deux nuits et deux matinées, jusqu’au moment où McBride a tiré sur Grosmaire, qui était à genoux, au visage. Ses derniers mots ont été : « Non, ne faits pas ça ! »

Ses amis ne pouvaient pas croire la nouvelle. Grosmaire était connue pour être l’auditrice empathique de son groupe, celle à qui les autres confiaient leurs problèmes, même si elle ne révélait pas souvent les siens. McBride avait été sélectionné pour un programme de leadership des jeunes par la chambre de commerce de Tallahassee et était une excellente élève au lycée Leon, où il a rencontré Grosmaire. Il n’avait jamais eu de problèmes sérieux. Rod Durham, qui a enseigné à Conor et Ann dans des cours de théâtre et qui était proche des deux, m’a dit que lorsqu’il a vu « Conor a tiré sur Ann » dans un SMS, « j’étais comme : « Quoi ? Y a-t-il un autre Conor et une autre Ann ? ”

Au poste de police, Conor a donné à Montgomery la clé de la maison de ses parents. Il avait quitté Ann, certain de l’avoir tuée, mais elle était toujours en vie, bien que sans réaction, lorsque les adjoints du shérif du comté et la police sont arrivés.

Cette nuit-là, Andy Grosmaire, le père d’Ann, se tenait à côté du lit de sa fille dans l’unité de soins intensifs du Tallahassee Memorial Hospital. La pièce était silencieuse, à l’exception du bruit rythmique du ventilateur qui la maintenait en vie. Selon les médecins, Ann avait un certain fonctionnement du tronc cérébral, et bien que ses parents, qui sont des catholiques pratiquants, aient gardé espoir, il était clair pour Andy qu’à moins que Dieu ne fasse des « choses merveilleuses », Ann ne survivrait pas à ses blessures. La mère d’Ann, Kate, était rentrée chez elle pour essayer de dormir un peu, alors Andy était seul dans la pièce, priant avec ferveur pour sa fille, « écoutant simplement », dit-il, « pour entendre le premier mot qui pourrait sortir ».

Le visage d’Ann était couvert de bandages, et elle était intubée et inconsciente, mais Andy l’a sentie dire « Pardonnez-lui ». Sa réponse a été immédiate. « Non », dit-il à voix haute. « Pas question. C’est impossible. » Mais Andy continuait d’entendre la voix de sa fille : « Pardonnez-lui. Pardonnez-lui. »

Ann, la dernière des trois enfants des Grosmaire, vivait encore à la maison, et Conor était devenu presque un membre de leur famille. Il a vécu chez eux pendant plusieurs mois alors qu’il ne s’entendait pas avec ses propres parents, et Andy, un régulateur financier de l’État de Floride, a fait appel à un ami pour obtenir un emploi pour Conor. Lorsque la police a annoncé à Kate que sa fille avait été tuée par balle et emmenée à l’hôpital, sa réaction immédiate a été de demander si Conor était avec elle, espérant qu’il pourrait réconforter sa fille. Les Grosmaires s’attendaient à ce qu’il soit le père de leurs petits-enfants. Pourtant, quand Andy a entendu les instructions de sa fille, il lui a dit : « Tu en demandes trop ».

Les parents de Conor étaient à Panama City, à une centaine de kilomètres, en vacances avec leur fille de 16 ans, quand ils ont reçu l’appel de la police de Tallahassee. Michael McBride, administrateur de base de données pour le ministère des transports de Floride, et Julie, sa femme, qui enseigne l’art à l’école primaire, savaient que l’un d’eux devrait rester avec la sœur de Conor, Katy, qui souffre d’un handicap de développement. Il a été décidé que Michael se rendrait seul à Tallahassee en voiture.

« J’ai fait une marche arrière avec la voiture » pour sortir de l’allée, m’a dit Michael, « et la dernière chose que Julie m’a dite, c’est : « Va à l’hôpital. Va à l’hôpital. » À la bretelle d’accès à l’autoroute, il a dit qu’il devait d’abord s’arrêter pour vomir. Il a dû s’arrêter et vomir cinq fois de plus avant d’arriver au Tallahassee Memorial.

Le couloir devant la chambre d’Ann était « absolument plein de monde », et Michael était comme submergé, se sentant « comme un personnage de dessin animé, en train de rétrécir ». Pendant le trajet, il n’avait pas pensé à ce qu’il allait faire une fois à l’hôpital, et il a dû prendre de grandes respirations pour éviter les nausées et s’appuyer contre le mur pour se soutenir. Andy s’est approché de Michael et, à la surprise des deux hommes, l’a serré dans ses bras. « Je ne peux pas vous dire à quoi je pensais », dit Andy. « Mais ce que je lui ai dit, c’est ce que je ressentais à ce moment-là. »

« Merci d’être là », dit Andy à Michael, « mais je pourrais te détester d’ici la fin de la semaine. »

« Je savais que nous étions en quelque sorte ensemble dans ce voyage », dit Andy maintenant. « Quelque chose était arrivé à nos familles, et je savais qu’être ensemble plutôt que d’être séparés allait être davantage que ce dont j’avais besoin. »

Quatre jours plus tard, l’état d’Ann ne s’était pas amélioré, et ses parents ont décidé de la débrancher. Andy dit qu’il était dans la chambre d’hôpital en train de prier lorsqu’il a senti un lien entre sa fille et le Christ ; comme Jésus sur la croix, elle avait des blessures à la tête et à la main. Les parents d’Ann s’efforcent de modeler leur vie sur celle de Jésus et de Saint Augustin, et le pardon est profondément ancré dans leur croyance. « J’ai réalisé que ce n’était pas seulement Ann qui me demandait de pardonner à Conor, mais aussi Jésus-Christ », se souvient Andy. « Et je ne lui avais pas dit non avant, et je n’allais pas commencer à ce moment-là. Ce n’était qu’une vague de joie, et j’ai dit à Ann : ‘Je le ferai’. Je le ferai ». « Jésus ou pas Jésus, dit-il, quel père peut dire non à sa fille ? »

Quand Conor a été arrêté, on lui a dit de donner les noms de cinq personnes qui seraient autorisées à lui rendre visite en prison, et il a mis la mère d’Ann, Kate, sur la liste. Conor dit qu’il ne sait pas pourquoi il a fait cela – « j’étais en état de choc » – mais savoir qu’elle pouvait lui rendre visite a mis un fardeau sur les épaules de Kate. Au début, elle ne voulait pas le voir du tout, mais ce sentiment s’est transformé en volonté, puis en besoin. « Avant que cela n’arrive, j’aimais Conor », dit-elle. « Je savais que si je définissais Conor à ce moment précis – comme un meurtrier – je définissais ma fille comme une victime de meurtre. Et je ne pouvais pas permettre que cela se produise. »

Elle a demandé à son mari s’il avait un message pour Conor. « Dites-lui que je l’aime et que je lui pardonne », lui a-t-il répondu. Kate me l’a dit : « Je voulais être capable de lui donner le même message. Conor nous devait une dette qu’il ne pourrait jamais rembourser. Et le libérer de cette dette nous libérerait de l’attente que tout dans ce monde puisse nous satisfaire. »

Les visiteurs de la prison du comté de Leon sont assis en rangée devant une cloison de verre renforcée, face aux détenus de l’autre côté – comme dans les films. Kate a pris le siège en face de Conor, et il lui a immédiatement dit combien il était désolé. Ils ont tous deux sangloté et Kate lui a dit ce qu’elle était venue lui dire. Tout au long de ce quart d’heure d’émotion, une autre femme dans la zone de visite avait bruyamment réprimandé un détenu, sa compagne, à travers la vitre. Après que Conor et Kate « aient eu leur moment », comme le dit Kate, ils ont tous les deux trouvé impossible d’ignorer les cris de la femme. C’était peut-être une catharsis après les larmes ou le besoin de relâcher une tension insupportable, mais le flot incessant d’invectives leur a paru commique à ce moment. Kate et Conor se sont tous deux mis à rire. Puis Kate est retournée à l’hôpital pour faire débrancher sa fille du système qui la maintenait en vie.

« Malheureusement, j’ai beaucoup d’expérience pour parler aux parents de personnes décédées », dit Jack Campbell, l’assistant du procureur du comté de Leon qui s’occupe de nombreuses affaires de meurtre très médiatisées en Floride du Nord. Les adjoints du shérif qui enquêtaient sur l’affaire ont dit à Campbell que les sentiments des Grosmaires envers les accusés étaient inhabituels, mais Campbell n’était pas préparé à la façon dont leur première rencontre, deux mois après la mort d’Ann, allait changer le cours des poursuites contre Conor.

Campbell avait accusé Conor de meurtre au premier degré, ce qui, comme la plupart des gens en Floride le comprennent, entraîne une peine obligatoire de prison à vie ou, potentiellement, la peine de mort. Il a dit aux Grosmaires qu’il ne demanderait pas la peine capitale, parce que, comme il me l’a dit plus tard, « je n’avais pas de circonstances aggravantes comme une condamnation antérieure, ou bien la victime qui serait un enfant ou un crime qui serait particulièrement odieux et ainsi de suite ».

Comme il le fait toujours avec les familles des victimes, il a expliqué aux Grosmaires les détails du processus de justice pénale, y compris le fait, peu connu, que le procureur dispose d’un large pouvoir discrétionnaire pour s’écarter des peines obligatoires de l’État. En tant que représentant de l’État et personne chargée de trouver la justice pour Ann, il pourrait réduire les charges et demander des peines alternatives. Techniquement, il a dit aux Grosmaires : « si je voulais faire cinq ans pour homicide involontaire, je peux le faire ».

Kate s’est assise droite et a regardé Campbell. « Quoi ? » demanda-t-elle. Campbell, pensant qu’elle avait mal compris et qu’il suggérait que Conor purge une peine de prison de cinq ans seulement, a essayé de la rassurer. « Non, non », dit-il. « Je ne ferais jamais ça. » C’était juste un exemple de la latitude dont disposent les procureurs de Floride dans une affaire de meurtre.

Ce que Campbell n’a pas réalisé, c’est que les Grosmaires ne voulaient pas que Conor passe sa vie en prison. L’échange dans le bureau de Campbell a bouleversé leur compréhension de la situation de Conor et leur a donné un défi inattendu à relever. « C’était facile de penser, pauvre Conor, que je ne voudrais pas qu’il passe sa vie en prison, mais il va devoir le faire », dit Kate. « Maintenant, Jack Campbell me dit qu’il n’a pas à le faire. Alors qu’est-ce que tu vas faire ? »

From left, Conor’s parents, Julie and Michael McBride, and Ann’s parents, Kate and Andy Grosmaire, at the Grosmaires’ home in Tallahassee, Fla

« Il est tellement désolé d’avoir dit ça », dit Kate maintenant, de Campbell. « Je veux dire, il nous a ouvert la porte. »

La plupart des systèmes de justice modernes se concentrent sur un crime, un infracteur et une punition. Mais un concept appelé « justice restaurative » ou « justice réparatrice » considère le préjudice causé et s’efforce d’obtenir l’accord de toutes les parties concernées – les victimes, le délinquant et la communauté – pour faire amende honorable. Elle permet aux victimes, qui se sentent souvent exclues du processus de poursuite, d’être entendues et de participer. Dans ce pays, la justice restaurative prend plusieurs formes, mais la plus importante est peut-être la déjudiciarisation. Il n’existe pas beaucoup de ces programmes – quelques-uns existent en marge du système judiciaire dans des communautés comme Baltimore, Minneapolis et Oakland, en Californie – mais, selon une étude de l’Université de Pennsylvanie réalisée en 2007, ils ont été efficaces pour réduire la récidive. En règle générale, un facilitateur rencontre séparément l’accusé et la victime, et si les deux sont disposés à se rencontrer en personne sans animosité et que le délinquant est jugé disposé et capable de participer à cette rencontre, alors l’affaire passe du système juridique accusatoire à un processus parallèle de justice restaurative. Toutes les parties – le délinquant, la victime, le facilitateur et les services répressifs – se réunissent dans le cadre d’un forum parfois appelé conférence communautaire de réparation. Chaque personne parle, une à la fois et sans interruption, du crime et de ses effets, et les participants parviennent à un consensus sur la manière de réparer le préjudice causé.

Les méthodes sont surtout appliquées dans le cas de délits moins graves, comme les infractions contre les biens, pour lesquelles le tort peut être clairement réparé – restitution de biens volés, remplacement de matériel vandalisé. Les processus sont conçus pour être suffisamment souples pour traiter les crimes violents comme les agressions, mais ils sont rarement utilisés dans ces situations. Et personne à qui j’ai parlé n’avait jamais entendu parler de la justice restaurative appliquée pour un crime aussi grave qu’un meurtre.

Les Grosmaire avaient appris l’existence de la justice restaurative par Allison DeFoor, un prêtre épiscopalien qui travaille comme aumônier dans le système pénitentiaire de Floride (et avant cela, il a travaillé comme shérif, défenseur public, procureur et juge). Andy, qui étudie pour devenir diacre, a entendu parler de DeFoor par un ami de l’église et s’est tourné vers lui pour obtenir des conseils. Lorsqu’Andy a dit à DeFoor qu’il voulait aider l’accusé, DeFoor lui a suggéré de se pencher sur la justice restaurative. « Le problème », dit DeFoor, « c’est que tout le système n’a pas été conçu pour faire ce que les Grosmaires voulaient ». Il considérait que la justice restaurative – de toute sorte, et encore moins pour les meurtres – était impossible dans un État de droit. « Nous sommes loin d’être prêts pour cela en Floride en ce moment », m’a dit DeFoor. La plupart des gens diraient : « Hein ? » Et la plupart des conservateurs diraient : « Oh ». « Mais en tant qu’homme d’église, il a dit qu’il croyait qu’il y avait toujours de l’espoir. Il a suggéré aux familles « de trouver l’expert national en justice restaurative et de l’engager. »

Au milieu de l’été, Andy Grosmaire rencontrait régulièrement Michael McBride pour le déjeuner. Il savait que, d’une certaine manière, les McBride avaient aussi perdu un enfant. Lors d’un de ces déjeuners, il a parlé à Michael de la justice restaurative. Cela pourrait peut-être être un moyen d’aider Conor. Julie McBride, qui ne dormait pas beaucoup de toute façon, a commencé à passer de longues nuits en ligne à chercher la personne qui pourrait les aider à changer le destin de leur fils. Ses recherches l’ont menée à Sujatha Baliga, une ancienne avocate de la défense publique qui est maintenant directrice du projet de justice restaurative au Conseil national sur le crime et la délinquance à Oakland.

Baliga est né et a grandi à Shippensburg, en Pennsylvanie, le plus jeune enfant d’immigrants indiens. D’aussi loin que Baliga se souvienne, elle a été sexuellement abusée par son père. Au début de son adolescence, Baliga a commencé à se teindre les cheveux en bleu et à se couper. Elle pensait se détester en raison de son statut de paria dans sa communauté, où elle était l’un des rares enfants non blancs de son école. Mais à 14 ans, deux ans avant que son père ne meure d’une crise cardiaque, elle a pleinement réalisé la cause de sa misère : ce que son père avait fait était terriblement mal.

Malgré les tourments de son enfance, Baliga a excellé à l’école. En tant qu’étudiante de premier cycle à Harvard-Radcliffe, elle était assez certaine de vouloir devenir procureur et d’enfermer les pédophiles. Après l’université, elle s’est installée à New York et a travaillé avec des femmes battues. Lorsque son petit ami a obtenu une bourse pour ouvrir une école à Mumbai, elle a décidé de le suivre en attendant de savoir si elle avait été acceptée à la faculté de droit.

Baliga avait suivi une thérapie à New York, mais pendant son séjour en Inde, elle a connu ce qu’elle appelle « un éffondrement total ». Elle se souvient avoir pensé : « Oh, mon Dieu, je dois me réparer avant de commencer l’école de droit ». Elle a décidé de prendre un train pour Dharamsala, la ville himalayenne qui abrite une importante communauté d’exilés tibétains. Là, elle a entendu des Tibétains raconter « des histoires horribles de perte de leurs proches alors qu’ils essayaient d’échapper à l’armée chinoise envahissante », m’a-t-elle dit. « Des femmes se font violer, des enfants sont obligés de tuer leurs parents – des choses incroyablement horribles. Et je leur demandais : « Comment faites-vous pour rester debout, sans parler de sourire ? Et tout le monde me répondait : « Pardon. Et ils me demandaient : « Pourquoi êtes-vous si en colère ? Et je leur disais, et ils disaient, « C’est en fait assez fou. « La famille qui dirigeait la pension de famille où séjournait Baliga lui a dit que les gens écrivaient souvent au Dalaï Lama pour lui demander conseil et lui suggérer d’essayer. Baliga a écrit quelque chose du genre : « La colère me tue, mais elle motive mon travail. Comment travaillez-vous au nom des personnes opprimées et abusées sans que la colère ne soit la force motivante ?

Elle a déposé la lettre à un stand près de la porte d’entrée de l’enceinte du Dalaï Lama et on lui a dit de revenir dans une semaine environ. Au lieu de recevoir une lettre, Baliga a été invitée à rencontrer le Dalaï Lama, le prix Nobel de la paix 1989, en privé, pendant une heure.

Il lui a donné deux conseils. Le premier était de méditer. Elle lui a dit qu’elle pouvait le faire. Le second, dit-elle, était « de m’aligner avec mon ennemi ; d’envisager de leur ouvrir mon cœur. Je me suis mise à rire. Je suis comme : « Je vais à l’école de droit pour enfermer ces types ! Je ne m’aligne avec personne ». Il m’a tapé sur le genou et m’a dit : « OK, méditez. ”

Baliga est retourné aux États-Unis et s’est inscrit à un cours intensif de méditation de dix jours. Le dernier jour, elle a fait l’expérience spontanée, un peu comme Andy Grosmaire au lit de mort de sa fille, du pardon total de son père. Assise les jambes croisées sur un fauteuil dans sa maison de Berkeley, en Californie, l’hiver dernier, elle a décrit cette expérience comme « un abandon complet de la colère, de la haine et du désir de vengeance et de châtiment ».

Après des études de droit à l’université de Pennsylvanie, Baliga a été stagiaire auprès d’un juge fédéral dans le Vermont. « C’est alors que j’ai vu pour la première fois la justice restaurative en action », dit-elle. La deuxième partie de la prescription du Dalaï Lama serait finalement remplie.

Début 2011, Julie McBride a appelé Baliga, qui lui a patiemment expliqué pourquoi la justice restaurative n’allait pas s’appliquer à son fils. « C’est une affaire d’homicide », a dit Baliga à Julie, « c’est la côte de Floride, nous ne connaissons personne qui pratique ce niveau de dialogue entre la victime et le délinquant, et je ne pense pas qu’il y ait même un dialogue entre la victime et le délinquant en Floride, point. Laissez tomber. Cela n’arrivera jamais ».

« Nous voulons vous engager », a insisté Julie.

« Nous faisons des cambriolages, des vols », a protesté Baliga. « Pas d’accusations d’armes, pas d’homicides. Pas de viol. Il n’y a pas moyen. Il n’y a jamais eu d’affaire de meurtre qui soit passée par la justice restaurative. »

Mais Julie ne voulait pas laisser tomber. « Je pense que tu vas tomber amoureuse des Grosmaires », a-t-elle dit à Baliga. « Tu as juste besoin de leur parler. »

« Je ne vais pas les appeler à froid », a répondu Baliga.

« Oh, non, non », a dit Julie. « Ils m’ont parlé de la justice restaurative. Ils veulent que tout cela arrive. Je fais juste le travail parce qu’ils ont perdu leur fille. »

« O.K. Alors attends, quoi ? Tu leur parles ? »

Baliga dit qu’elle pensait que Julie McBride était peut-être un peu trompée, traumatisée, comme elle a dû l’être, par ce que son fils avait fait. Elle a accepté de parler avec les Grosmaires seulement s’ils l’appelaient, et quelques minutes après avoir raccroché avec Julie, son téléphone a sonné. Kate était à l’autre bout du fil.

Kate lui a raconté comment Conor s’était presque immédiatement rendu, et que Michael était venu à l’hôpital avant d’aller voir son fils en prison. Au début, Baliga dit : « Je doutais du potentiel des gens à être aussi étonnants ». Mais après quelques minutes de discussion avec eux, elle dit : « Je ne pouvais pas continuer à dire non. »

Une conférence téléphonique a rapidement été organisée avec les McBride, les Grosmaire, Baliga, DeFoor et l’avocat de Conor, un spécialiste des crimes capitaux nommé Greg Cummings. Baliga posait des questions, essayant de comprendre comment son processus de déjudiciarisation pourrait fonctionner en Floride, où rien de tel n’existe.

Puis DeFoor a eu une idée : « Et la conférence préparatoire ? Les avocats ont tout de suite su que cela pouvait marcher. Une conférence préparatoire est une réunion entre le procureur et l’avocat de l’accusé au cours de laquelle un accord est élaboré pour être présenté au juge. Tout le monde peut y assister, c’est confidentiel et rien de ce qui est dit ne peut être utilisé au tribunal. Toutes ces conditions rempliraient également les exigences d’une conférence communautaire de justice restaurative.

Le seul obstacle qui subsistait – et tout le monde savait que c’était un obstacle de taille – était le procureur, Jack Campbell.

La demande des Grosmaires n’était pas sans risque pour Campbell. Il est ambitieux et approuver une procédure de justice alternative introduite par une femme de Californie, qui pourrait permettre à un meurtrier de recevoir une peine plus légère, le ferait très probablement paraître indulgent envers le crime. D’un autre côté, « s’opposer à ce qu’un diacre de l’église demande grâce pour le meurtrier de sa fille a ses propres problèmes », déclare M. DeFoor. Mais la solution la plus sûre était que Jack Campbell dise « non ». Les circonstances ne lui permettaient pas d’être audacieux. »

Campbell a fait ses propres recherches, et une fois convaincu que la conférence ne violerait pas son serment ou, dit-il, « le devoir que j’avais envers tous les autres parents et tous les autres enfants de cette ville », il a appelé Cummings, l’avocat de Conor, qu’il connaissait et respectait, pour régler les détails. Campbell a dit à Cummings qu’il ne respecterait pas nécessairement les souhaits des autres parties concernant la sentence. « Ce n’est pas parce que je participe », a-t-il dit à Cummings, « que je vais approuver le résultat de cette réunion ».

Conor McBride and Ann Grosmaire in 2010

Le jour de la conférence, le 22 juin 2011, était chaud et humide. Baliga et les Grosmaires sont d’abord arrivés dans la petite salle de la prison du comté de Leon où la réunion devait avoir lieu. Baliga a estimé qu’il était important qu’Ann soit représentée à la conférence, alors pendant qu’elle disposait les chaises en plastique moulé en cercle, les Grosmaires ont placé un certain nombre d’affaires d’Ann au centre de la pièce : une couverture que la meilleure amie d’Ann avait crochetée pour elle ; le trophée de la comédienne de l’année qu’elle a gagné pendant sa dernière année de lycée ; un moulage en plâtre de la main indemne d’Ann. Après l’arrivée des McBride, des avocats, d’un défenseur des victimes et du prêtre des Grosmaires, le révérend Mike Foley, de l’église catholique du Bon Pasteur, Baliga demanda aux geôliers de faire entrer Conor.

Kate et Julie se sont levées de leur chaise. Conor se tenait maladroitement, ne sachant ni où aller ni quoi faire. « Conor », dit Baliga, « va embrasser ta mère ». La politique de la prison est qu’il n’y ait pas de contact physique entre les détenus et les visiteurs, mais Baliga avait persuadé le shérif de faire une exception. Il n’avait pas touché à ses parents depuis 15 mois. Il les a serrés dans ses bras puis s’est tourné vers les Grosmaires. Kate et Andy avaient continué à rendre visite à Conor périodiquement – Kate voulait particulièrement être avec lui le jour de l’anniversaire d’Ann. Maintenant, il les a aussi serrés dans ses bras.

Baliga a établi les règles de base : Campbell lirait les accusations et résumerait les rapports de la police et du shérif ; ensuite, les Grosmaires prendraient la parole ; puis Conor ; ensuite les McBride ; et enfin Foley, représentant la communauté. Personne ne devait l’interrompre. Baliga montre une photo d’Ann, qui tire la langue en regardant l’appareil photo. Si ses parents entendaient quelque chose qui ne plaisait pas à Ann, ils brandissaient la photo pour faire taire la partie adverse. Tout le monde semblait ressentir le poids de ce qui se passait. « On pouvait la sentir là », m’a dit Conor.

Les Grosmaires ont parlé d’Ann, de sa vie et de la façon dont sa mort les a affectés. « Nous sommes allés de sa naissance jusqu’à sa mort », dit Andy. Il a parlé de ce qu’Ann aimait faire, « comme jouer la comédie, et des choses qui étaient importantes dans sa vie. Elle aimait les enfants ; elle était notre seule fille qui voulait nous donner des petits-enfants ». Elle avait parlé d’ouvrir un refuge pour la faune après l’université. « Pour moi, elle avait vraiment grandi, et c’était une femme », dit Andy. « Elle était prête à sortir et à trouver sa place dans le monde. C’est la partie qui me rend le plus triste ».

Kate a décrit l’infirmière Ann. Elle a raconté qu’Ann avait un « œil paresseux » et qu’elle portait un patch quand elle était petite. « Nous avons travaillé pour qu’elle ait une bonne vision afin qu’elle puisse conduire et faire toutes ces choses quand elle sera grande. C’est une autre chose qui a été perdue avec sa mort : Vous avez travaillé si dur pour l’envoyer dans le monde – quel était le but de tout cela maintenant ? »

« Elle n’a pas épargné à Conor le coût de ce qu’il a fait », se souvient Baliga. « Elle n’a pas pris de gants, à aucun moment. C’était vraiment, vraiment dur. Bien plus dur que tout ce qu’un juge pourrait dire. »

« C’était atroce de les écouter parler », dit Campbell. « De regarder la photo là. Je la vois encore. C’était aussi traumatisant que tout ce que j’ai écouté dans ma vie. »

Conor n’a pas été moins affecté. « Entendre la douleur dans leurs voix et ce que mes actions avaient fait m’a vraiment ouvert les yeux sur ce que j’ai causé », m’a dit Conor plus tard. Puis ils m’ont dit: « D’accord, Conor, c’est ta faute ». Et j’ai dû rendre compte de ce que j’avais fait. » Il s’est penché en avant, a mis ses coudes sur ses genoux et a regardé directement les Grosmaires, qui étaient assis en face de lui. C’était difficile de commencer, mais une fois qu’il l’a fait, l’histoire est sortie de lui en un long flot.

Ann et Conor se sont battus dans la nuit de vendredi à dimanche. Conor était fatigué et avait des devoirs et des choses à faire le lendemain, il voulait donc rentrer chez lui en voiture et se coucher tôt. C’était un point de discorde fréquent : Ann étant « plutôt un oiseau de nuit », m’a-t-il dit plus tard, « c’était une sorte de problème permanent ». Il a promis de retourner chez Ann pour préparer le petit déjeuner, mais lorsqu’il s’est endormi trop tard le lendemain, la dispute a continué. Ils se sont battus par téléphone et par SMS et ont essayé de se réconcilier avec un pique-nique ce soir-là. Ann était excitée par la bonne note qu’elle avait obtenue dans un cours et a apporté des coupes de champagne et du San Pellegrino Limonata pour fêter cela. Mais Conor a oublié la note, et il s’est rappelé à la conférence combien Ann était déçue. « Tout s’est écroulé à partir de là », m’a-t-il dit.

Après le coucher du soleil, ils sont rentrés chez ses parents, mais Conor s’est endormi au milieu d’une conversation. « Le dimanche matin, je me réveille, elle est déjà réveillée et m’en veut », se souvient-il. « La dispute a repris là où elle s’était arrêtée. Au même point » – cela devait être des heures plus tard – « elle a dégénéré au point où elle a pris toutes ses affaires, est sortie par la porte et elle était comme ça : « Regardes, c’est fini. Je m’en vais ». ”

Conor et Ann se sont rencontrés en classe de chimie pendant leur deuxième année de lycée, et d’une certaine manière, leur relation était encore adolescente. Ils étaient amoureux et dévoués l’un à l’autre, mais il y avait aussi une dépendance qui frisait l’obsession. Ils passaient tellement de temps ensemble en dernière année que Conor a été renvoyé de son travail parce qu’il ne se présentait pas souvent, et son père m’a parlé de « sautes d’humeur » dans leur relation. Il y avait aussi des disputes constantes. « Ils étaient tous deux de bons enfants », dit Julie McBride, « mais ils n’étaient pas bons ensemble. » Kate Grosmaire l’a dit d’une autre manière : « C’est comme si la dispute était devenue la relation. »

Conor était enclin à des accès de rage irrationnelle. Ann n’a jamais dit à ses parents qu’il l’avait frappée plusieurs fois. Michael a maintenant le sentiment, avec un regret brûlant, qu’il a présenté un mauvais exemple de comportement de mauvaise humeur. « Conor a appris à être en colère », c’est ainsi qu’il me l’a dit.

« On n’en a jamais parlé, tu sais ? » Conor me l’a dit. Nous n’avons jamais essayé de nous dire : « Pourquoi faites-vous ceci et pourquoi faites-vous cela ? Ou, « C’est comme ça que je me sens vraiment. Ce genre de communication n’existait tout simplement pas. »

Quand Ann s’est levée pour partir ce dimanche matin, Conor dit qu’il ne savait pas très bien si elle le quittait ou si elle partait tout simplement, mais en tout cas il a remarqué qu’Ann avait laissé sa bouteille d’eau, et il l’a suivie jusqu’à l’allée pour la lui donner. Il a trouvé Ann dans sa voiture, en train de pleurer. Comme Conor me l’a raconté, ainsi qu’aux parents d’Ann ce jour-là, Ann lui a dit « Tu ne m’aimes pas. Tu t’en fous. »

Conor s’est penché la tête par la fenêtre de la voiture, exaspéré. « Qu’est-ce que tu veux de tout ça ? » lui demanda-t-il. « Qu’est-ce que tu veux qu’il arrive ? »

« Je veux juste que tu meures », dit-elle.

Conor est retourné dans la maison, a fermé la porte, est allé dans le placard de son père, a sorti son fusil de chasse d’une étagère, l’a déverrouillé, est allé dans une autre pièce où étaient conservées les munitions et a chargé le fusil. Il s’est assis dans le salon, a mis l’arme sous son menton et son doigt sur la gâchette.

« Je me suis senti si frustré, impuissant et en colère », dit Conor. « J’étais tellement malade et fatigué de me battre. Je voulais qu’on s’entende, juste parce que j’aimais cette fille. Je l’aime toujours. J’étais si déchiré – c’est la fille qui vient de dire qu’elle veut que je meure. J’en ai marre de me battre. Je veux juste mourir, et pourtant je l’aime, et si je me tue, elle pourrait se faire quelque chose. »

Toutes ces pensées lui trottaient dans la tête quand Ann a commencé à frapper à la porte. Conor s’est levé, a placé l’arme sur une table et l’a laissée entrer. Ils sont allés dans sa chambre, et quelques minutes plus tard, Conor est allé lui chercher quelque chose à boire. À son retour, il l’a trouvée allongée sur le canapé, respirant d’une manière qui semblait indiquer la détresse. Son comportement mystérieux l’a rendu si furieux qu’il s’est mis à crier : « Laisse-moi t’aider ! Dis-moi ce qui ne va pas ! » Conor dit qu’il tombait souvent dans cette « colère furieuse », et ce jour-là « il y avait tellement de colère, et je n’arrêtais pas de craquer ». Ann s’est mise à sangloter, disant que Conor s’en fichait et qu’elle voulait mourir. « À ce moment-là, j’ai perdu la tête », dit Conor. Il a quitté la pièce et a pris l’arme. Ann a commencé à le suivre, mais elle a pu trébucher ou déraper, car quand Conor est revenu avec l’arme, elle était à genoux à mi-chemin entre le canapé et la porte. Conor était frustré, épuisé et en colère et « n’avait pas du tout les idées claires ».

Il a pointé l’arme sur elle, pensant, dit-il, qu’il pouvait « lui faire peur » pour « qu’elle s’en sorte ».

« C’est ce que tu veux ? » a-t-il crié. « Tu veux mourir ? »

« Non, ne le faits pas ! » Ann lui a tendu la main. Conor a tiré.

Alors que Conor racontait l’histoire, tout le corps d’Andy a commencé à trembler. « Laisse-moi faire ça bien », dit-il, et demanda à Conor si Ann était à genoux. Baliga se souvient du comportement d’Andy à ce moment-là : « Andy est une personne très douce, mais il y avait une façon à ce moment là d’être extrêmement fort. Il y avait juste cette incroyable force du père fort, protecteur et puissant qui le traversait. » Conor répondit, précisant à quel point Ann était sans défense au moment où il lui a ôté la vie.

Les Grosmaires se souviennent qu’à ce moment, Campbell a suggéré une pause. Campbell m’a dit qu’il comprenait que « le processus allait être horrible » et qu’il était le seul présent avec le pouvoir de l’arrêter. Pendant la pause, il s’est approché des Grosmaires dans le couloir.

« Vous en avez tous eu assez ? » a-t-il demandé. « Je suis là pour vous tous, et ça ne me dérange pas d’être le plus pesant ». Kate l’a remercié mais a décliné son offre de terminer la conférence plus tôt. Alors que Campbell reculait, Baliga approcha les Grosmaires. « Je pensais que ça allait avoir un sens », lui dit Andy. Plus tard, Andy m’a dit qu’il avait fantasmé ou espéré que peut-être c’était un accident, peut-être que le doigt de Conor avait glissé – qu’il entendrait quelque chose d’inattendu pour l’aider à donner un sens à la mort de sa fille. Mais le récit de Conor n’a pas apporté ce genre de réconfort.

Lorsque le groupe revint au cercle, Conor continua. Il n’a pas essayé de se soustraire à ses responsabilités lors de la conférence ou lors des longues conversations avec moi sur le meurtre. « Ce que j’ai fait est inexcusable », m’a-t-il dit. « c’est la raison pour laquelle il n’y a pas d’excuses, il n’y a pas de raison. » Il a dit aux parents d’Ann qu’il n’avait pas l’intention de tirer sur leur fille. Il a quand même dit : « À un certain niveau incconscient, je suppose que je voulais que tout ça se termine. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai juste… les émotions étaient accablantes. » Il a dit qu’il ne se souvenait pas avoir décidé d’appuyer sur la gâchette, mais il reconnaît que ce n’était pas non plus un accident.

Conor a dit qu’il se tenait là, les oreilles bourdonnantes, avec l’odeur de la poudre à canon dans l’air. La pensée lui est venue qu’il devait se suicider, mais il n’a pas pu en rassembler la volonté. Au lieu de cela, il a quitté la maison et a roulé dans l’étourdissement jusqu’à ce qu’il décide de se rendre.

Julie McBride était dévastée. « J’étais assise juste à côté de lui. C’était horrible à entendre et à apprendre: C’est mon fils qui raconte ça. C’est mon fils qui a fait ça. »

Quand ce fut le tour de Michael McBride de parler, la tristesse l’a envahi et il a dit au groupe que s’il avait pensé que son fusil aurait pu blesser une autre personne, il ne l’aurait jamais gardé. Kate Grosmaire n’en a pas parlé lors de la conférence, mais elle dit avoir beaucoup réfléchi à ce fusil. « Si ce fusil n’avait pas été dans la maison, notre fille serait en vie », m’a-t-elle dit.

Lorsque tout le monde a parlé, Baliga s’est tournée vers les Grosmaire, et reconnaissant leur perte immédiate, elle leur a demandé ce qu’ils aimeraient voir se produire pour tenter de les dédommager. Kate a regardé Conor et lui a dit avec beaucoup d’émotion qu’il aurait besoin « de faire le bon travail de deux personnes parce qu’Ann n’est pas là pour faire le sien ».

L’élément punitif est arrivé en dernier. Avant la conférence, Kate, qui n’accorde pas beaucoup d’importance aux possibilités de réhabilitation qu’offre la prison, a dit à Baliga qu’elle proposerait une peine de cinq ans. Mais en écoutant Conor, elle a commencé à se sentir différente, et quand elle a été appelée à prendre la parole, elle a dit qu’il ne devrait pas recevoir moins de 5 ans, pas plus de 15.

Andy Grosmaire, assis à côté de sa femme, est passé à la suite. Il était si profondément affecté par ce qu’il avait entendu, qu’il ne pouvait que dire « 10 à 15 ans ». Les McBride étaient d’accord. Conor a dit qu’il ne pensait pas qu’il devait avoir son mot à dire.

Tous les yeux se sont tournés vers Campbell. Un cercle de justice restaurative est censé se conclure par une décision consensuelle, mais Campbell a refusé de suggérer une punition. Il a seulement dit qu’il avait entendu ce qui avait été discuté et qu’il le prendrait en considération. « Je pense que la décision finale sur la punition devrait être prise sur la base d’une réflexion froide sur les faits et les preuves dans l’affaire », m’a dit Campbell plus tard. « Je ne pense pas que ces conférences soient le meilleur prisme pour cela. »

Les Grosmaires ont été profondément déçus. Andy, en particulier, imaginait que la fin du cercle de conférences serait le début de la rédemption du jeune homme. Ils s’attendaient à ce qu’un accord de plaidoyer soit conclu, et ils pouvaient continuer. Au lieu de cela, ils n’avaient aucune idée de la position de Campbell. « Le cercle avait-il vraiment fonctionné ? » demanda Kate.

Campbell allait consulter les leaders de la communauté, le chef d’un refuge local contre la violence domestique et d’autres personnes avant d’arriver à la sentence qu’il allait offrir à McBride. Il m’a dit que son patron, Willie Meggs, le procureur de l’État, dont Campbell pensait qu’il n’approuverait jamais une peine de moins de 40 ans pour Conor, était « extrêmement favorable » une fois qu’il avait compris le point de vue des Grosmaire. « Il voulait être sûr que j’avais fait une analyse correcte », dit Campbell, « et que c’était pour les bonnes motivations. Parce qu’il savait qu’il y aurait un retour de bâton ».

Trois semaines après la conférence, citant l' »acte insensé de violence domestique » de Conor, Campbell a écrit aux Grosmaires pour les informer qu’il offrirait à Conor un choix : une peine de 20 ans de prison plus 10 ans de probation, ou 25 ans de prison. Conor a pris les 20 ans, plus une période de probation.

Campbell m’a dit qu’en arrivant à ces chiffres, il devait être certain qu' »un an ou 20 ans plus tard, je pourrais dire à quelqu’un pourquoi j’ai fait cela ». Parce que si Conor sort dans 20 ans et va tuer sa prochaine petite amie, j’ai terriblement foiré. Alors j’espère que j’ai raison ».

En mars, les Grosmaires m’ont invité chez eux, à la périphérie nord de Tallahassee. Nous nous sommes assis dans leur salon, près d’un modeste sanctuaire pour Ann : les objets qui la représentaient à la conférence sont là, ainsi que son téléphone portable et une petite statue d’un ange que Kate a fait éclater peu de temps après la mort d’Ann et qui lui rappelle Ann.

Les Grosmaires ont dit qu’ils n’avaient pas pardonné à Conor pour son bien, mais pour le leur. « Tout ce que je ressens, je peux le ressentir parce que nous avons pardonné à Conor », a déclaré Kate. « Parce que nous avons pu pardonner, les gens peuvent dire son nom. Les gens peuvent penser à ma fille, et ils n’ont pas à penser « Oh, la fille assassinée ». Je pense que quand les gens ne peuvent pas pardonner, ils sont coincés. Tout ce qu’ils peuvent ressentir, c’est l’émotion qui entoure ce moment. Je peux être triste, mais je n’ai pas à rester coincé dans ce moment où cette horrible chose est arrivée. Parce que si je le fais, je risque de ne jamais m’en sortir. Pour moi, le pardon était de l’auto-préservation ».

Pourtant, leur pardon a également affecté Conor, et pas seulement dans la manière évidente de réduire sa peine. « Avec le pardon des Grosmaires », m’a-t-il dit, « je pourrais accepter la responsabilité et ne pas être condamné ». Le pardon ne le rend pas moins coupable, et ne l’absout pas de ce qu’il a fait, mais en refusant de devenir l’ennemi de Conor, les Grosmaires l’ont privé d’une certaine forme de refuge – du sentiment d’abandon et de haine – et lui ont remis la responsabilité du crime entre ses mains. J’ai parlé à Conor pendant six heures sur trois jours, dans le bureau d’un administrateur de prison à la Liberty Correctional Institution, près de Tallahassee. À un moment donné, il s’est assis avec les mains et les doigts ouverts devant lui, comme s’il tenait quelque chose. Les yeux baissés, il a dit : « Il y a des moments où vous réalisez : Je suis en prison. Je suis en prison parce que j’ai tué quelqu’un. Je suis en prison parce que j’ai tué la fille que j’aimais ».

Conor a trouvé un emploi à la bibliothèque juridique de la prison. Il passe beaucoup de son temps à lire des romans de George R. R. Martin, l’auteur de la série « Game of Thrones ». Il s’est inscrit volontairement au cours de gestion de la colère proposé à la prison et continue de rencontrer ses camarades du groupe depuis qu’il l’a terminé. Il m’a dit que lorsqu’il sortira, il prévoit de faire du bénévolat dans des refuges pour animaux, car Ann aimait les animaux. Comme condition de sa probation, Conor devra parler à des groupes locaux sur la violence auprés des adolescents. Ses parents lui rendent visite régulièrement et ils se parlent au téléphone presque tous les jours. Ils lui parlent de sa sœur Katy, de base-ball et de nourriture, dit Michael, ainsi que des problèmes sur lesquels il doit se concentrer pour en sortir meilleur qu’il ne l’était lorsqu’il est entré. « Tant que je suis suffisamment motivé », dit Conor, « je peux vraiment m’améliorer ». Les Grosmaires viennent aussi, environ une fois par mois.

« Je n’ai pas du tout peur qu’il sorte dans 20 ans », m’a dit Baliga. « Nous devons examiner plus en profondeur l’origine de ce comportement que nous ne l’aurions fait sans tout ceci – les problèmes de colère dans la famille, l’exploration du drame dans leur relation, tout le conglomérat de facteurs qui ont conduit à ce moment. Il n’y a pas d’explication à ce qui s’est passé, mais il y a eu une conversation beaucoup plus nuancée à ce sujet, ce qui peut donner à chacun plus de confiance dans le fait que Conor ne recommencera jamais. Et les Grosmaires ont obtenu des réponses à des questions qu’il aurait été difficile, voire impossible, d’obtenir dans un procès ».

Tout le monde ne se sentait pas à l’aise avec le cercle de justice restaurative ni avec la façon dont il a été résolu : des lettres de colère ont été envoyées sur des sites d’information locaux, dénonçant la peine comme trop légère. Les sœurs d’Ann ont soutenu la décision de leurs parents de pardonner à Conor et de demander une justice restaurative, mais ont refusé de participer au processus (elles ont également refusé de me parler). Rétrospectivement, Kate voit le processus de justice restaurative comme une sorte de fin en soi. « Le simple fait de pouvoir avoir le cercle en a fait un succès », a déclaré Kate.

Andy a ressenti les choses un peu différemment. « En entendant Conor », a-t-il dit, « j’ai fait des sons que je n’avais jamais entendus moi-même. Entendre que sa fille était par terre en train de dire « non » et qu’elle tenait les mains en l’air tout en se faisant tirer dessus, c’est juste – ce n’est pas juste. . . .” Il a essayé d’expliquer l’horreur d’une telle information, mais ce n’est pas facile. Même la mort d’autres membres de sa famille, a-t-il dit, ne lui a pas permis de comprendre ce qui est arrivé à Ann. Andy n’attribue pas la mort d’Ann au « plan de Dieu » et roule les yeux sur la sentimentalité « Dieu voulait juste un autre ange ». Mais le fait de ne pas être « coincé » dans la colère semble donner aux Grosmaires la distance émotionnelle nécessaire pour aborder de telles questions sans que la gravité de leur chagrin ne les entraîne dans un trou noir. J’ai beaucoup parlé à Kate et Andy pendant plusieurs mois. Ils n’intellectualisent pas ce qui s’est passé et ne refoulent pas leurs émotions – je les ai vus pleurer et je les ai entendus rire – mais ils ont toujours été capables de parler de manière réfléchie de la mort d’Ann et de ses conséquences.

Autant les Grosmaires disent que le pardon les a aidés, autant l’histoire de leur pardon l’a fait. Ils en ont parlé à des groupes d’église et à des petits-déjeuners de prière dans les environs de Tallahassee et prévoient d’en faire d’autres. L’histoire est un panneau dans le désert, quelque chose de solide et de décent auquel ils peuvent retourner en errant dans cet univers parallèle sans leur plus jeune fille.

Kate Grosmaire ne cesse de se demander si elle a vraiment pardonné à Conor. « J’y pense tout le temps », dit-elle. « Ce pardon est-il toujours là ? Ai-je libéré cette dette ? » Même si la réponse est oui, dit-elle, cela ne peut pas effacer sa conscience de ce qu’elle n’a plus. « Pardonner à Conor ne change rien au fait qu’Ann n’est pas avec nous. Ma fille a été abattue, et elle est morte. Je passe devant sa chambre vide au moins deux fois par jour. »

Correction : 20 janvier 2013

Un article du 6 janvier sur une forme de justice pénale qui met l’accent sur la réparation par le délinquant à la victime ou à ses proches a fait référence à tort à Andy Grosmaire, dont la fille Ann a été abattue par son petit ami, Conor McBride. Grosmaire fait des études pour devenir diacre ; il n’en est pas encore un. L’article a également déformé le nom d’une école de Tallahassee, en Floride, fréquentée par Conor McBride. Il s’agit du Leon High School, et non du Leon County High School.

https://www.nytimes.com/2013/01/06/magazine/can-forgiveness-play-a-role-in-criminal-justice.html?pagewanted=all&_r=0