L’un des défis fondamentaux de l’intervention auprès des auteurs d’infractions, en particulier des adolescents et des jeunes adultes, réside dans la confrontation des distorsions cognitives. Contrairement à une approche purement comportementale ou sanctionniste, la criminologie cognitive propose de s’attaquer aux mécanismes sous-jacents qui permettent le passage à l’acte. Parmi les outils les plus sophistiqués pour ce faire figurent les dilemmes moraux cognitifs. Ces dispositifs ne visent pas à inculquer une morale exogène, mais à provoquer un conflit intrapsychique – une dissonance cognitive – qui oblige le sujet à réévaluer ses propres schèmes de pensée.
Le programme Aggression Replacement Training (ART), conçu par Goldstein, Glick et Gibbs, utilise en particulier la « confrontation bénigne » (gentle confrontation) à travers l’utilisation de dilemmes moraux cognitifs. .
Le cadre théorique : l’ART et la moralité
Le programme ART repose sur une triple articulation : l’entraînement aux habiletés sociales, le contrôle de la colère, et le raisonnement moral. C’est sur ce dernier pilier que se greffe l’usage des dilemmes. Dans une perspective néo-kohlbergienne, ART postule que les comportements délinquants sont souvent associés à un développement moral figé aux stades pré-conventionnels (stade 2 : l’échange instrumental, « tu me grattes le dos, je te gratte le tien »).
L’objectif des dilemmes moraux est donc de déstabiliser cette logique transactionnelle pour favoriser l’émergence d’une réflexion de stades supérieurs (stade 3 : l’empathie et les attentes interpersonnelles ; stade 4 : le maintien de l’ordre social et de la conscience).
La posture de l’intervenant : la confrontation bénigne
Dans l’application du programme ART, le contenu du dilemme ne suffit pas. La posture de l’animateur est déterminante. Contrairement à un interrogatoire judiciaire ou à une leçon de morale, l’intervenant adopte une stratégie de questionnement connue sous le nom de confrontation bénigne.
Cette technique répond à une exigence épistémologique : pour modifier une erreur de réflexion (par exemple, la justification morale ou le biais égocentrique), il faut amener le jeune à prendre conscience de ses contradictions sans qu’il ne se sente agressé. Cette posture requiert trois conditions préalables :
- Une relation saine : un lien de confiance préétabli entre l’intervenant et le jeune.
- Une confiance de base : la certitude pour le jeune que l’intervenant agit dans son intérêt.
- Une assertivité professionnelle : la capacité du professionnel à exprimer son désaccord ou son étonnement sans mépris ni hostilité, en maintenant un cadre contenant.
Étude de cas : le dilemme de Dave et Matt
Pour illustrer cette méthodologie, examinons un scénario fréquemment utilisé dans le volet « raisonnement moral » d’ART, conçu pour aborder les thèmes de la loyauté, de la toxicomanie et de la neutralisation des responsabilités.
Le scénario
Matt, un ami de Dave, est impliqué dans le trafic de stupéfiants. Occasionnellement, Matt fournit de la drogue gratuitement à Dave. Un jour, Matt sollicite Dave : *« Écoute, mec, je dois livrer de la drogue dans le quartier sud, mais je ne peux pas le faire moi-même. Qu’est-ce que tu en dis ? Tu peux emmener la drogue là-bas pour moi dans ta voiture ? Je te donnerai de nouvelles drogues à essayer et 50 dollars en plus pour juste une demi-heure de route. Tu veux bien m’aider ? »
La séquence de questionnement : de l’action à la distorsion cognitive
La séquence proposée aux jeunes obéit à une logique de complexification progressive, visant à opérer un passage de la moralité instrumentale à la prise de conscience des conséquences concrètes et sociales.
Niveau 1 : L’action initiale (Stade 2 – Échange instrumental)
Dave devrait-il accepter de livrer les drogues pour Matt ?
Cette question initiale permet de sonder la logique de réciprocité. La réponse spontanée est souvent orientée par la dette morale (« Matt lui donne de la drogue, donc Dave doit lui rendre service»).
Niveau 2 : L’escalade des conséquences (Décontextualisation)
Et si Dave sait que les drogues que Matt veut qu’il livre sont empoisonnées ? Doit-il accepter de les livrer ?
Ici, l’intervenant introduit une variable objective (le danger létal). La confrontation bénigne consiste à pointer l’écart : si le jeune estime que c’est mal de livrer du poison, pourquoi la livraison de drogue « ordinaire » serait-elle acceptable ? L’objectif est de déconstruire la minimisation de la gravité.
Niveau 3 : La personnalisation (Briser le biais égocentrique)
Que se passe-t-il si Dave sait que sa sœur, qui vit dans le quartier sud, pourrait prendre une partie de cette drogue ? Devrait-il quand même accepter de faire la livraison ?
Ce niveau est crucial. Dans les distorsions cognitives des adolescents délinquants, les victimes sont souvent abstraites ou déshumanisées. En introduisant un membre de la famille (la sœur), le professionnel force l’émergence de l’empathie (stade 3). La confrontation bénigne intervient lorsque le jeune, qui acceptait la livraison, devient soudainement hésitant lorsqu’il s’agit de sa propre sœur.
Niveau 4 : L’influence des pairs et la normalisation
Dave devrait-il prendre les drogues gratuites de Matt ? Et si Matt dit que se droguer n’est pas grave, et que beaucoup de ses amis le font tout le temps ? Dave devrait-il alors prendre les drogues gratuites ?
Cette phase vise à confronter les mécanismes d’appartenance au groupe. L’intervenant utilise la confrontation bénigne pour interroger le jeune sur sa propre agency : « Est-ce que le fait que beaucoup de gens fassent quelque chose rend cette chose moralement acceptable ? »
Niveau 5 : La distorsion cognitive (Justification morale)
Supposons que David effectue la livraison. Comme il a aidé son ami Matt, il n’a pas l’impression de faire quelque chose de mal. David devrait-il avoir l’impression de faire quelque chose de mal ?
C’est le cœur du travail criminologique. Cette question cible directement la neutralisation (technique de neutralisation de Sykes et Matza). En demandant au jeune de juger le sentiment de culpabilité de Dave, on le confronte à la distinction entre la loyauté amicale et la responsabilité pénale et morale.
Dans quelle mesure est-il important de ne pas consommer de drogues ? (Très important / Important / Pas important)
Cette fermeture permet de quantifier subjectivement la valeur associée à la conduite légale, afin d’ancrer la réflexion dans une échelle de valeurs personnelle.
Criminologie appliquée?
En structurant le dilemme selon une progression qui va du pair (Matt) vers le familial (la sœur), puis vers le collectif (la normalisation), ART permet de créer un conflit socio-cognitif. Le jeune est placé dans une situation où ses propres réponses entrent en contradiction. La confrontation bénigne, en évitant la rupture relationnelle, permet d’exploiter ce conflit pour construire un raisonnement moral plus complexe.
l’utilisation de dilemmes moraux cognitifs offre une grille de lecture des patterns de justification de l’auteur d’infraction. Il transforme un sujet passif de l’injonction morale en un acteur capable de réévaluer les conséquences de ses actes, non pas à l’aune de la seule sanction, mais à celle des dommages causés à autrui et à la communauté.
Bibliographie indicative :
- Goldstein, A. P., Glick, B., & Gibbs, J. C. (1998). Aggression Replacement Training: A Comprehensive Intervention for Aggressive Youth. Research Press.
- Sykes, G. M., & Matza, D. (1957). Techniques of neutralization: A theory of delinquency. American Sociological Review, 22(6), 664–670.
- Kohlberg, L. (1984). Essays on Moral Development: Vol. 2. The Psychology of Moral Development. Harper & Row.

Et si la clé pour réduire la récidive et favoriser la réinsertion se trouvait aussi dans une pratique millénaire , qui a dès lors toute sa place en détention ?
Sur le plan de la recherche, les programmes sont tellement différents qu’il est difficile de les comparer réellement, et d’en tirer des meta-analyses méthodologiquement solides. Mais les résultats accumulés depuis des années sont prometteurs !

