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Lorsque la justice pénale ou civile est amenée à se prononcer sur le sort d’un enfant ou d’une famille, elle se trouve confrontée à une question fondamentale : comment évaluer, de la manière la plus objective possible, ce qui relève souvent de l’intime, du subjectif et du complexe ? Comment distinguer une difficulté éducative passagère d’une carence parentale structurelle ? Comment mesurer l’impact réel d’un conflit familial sur le développement d’un mineur ?

C’est à cette croisée des chemins entre la psychologie clinique et la justice que des outils standardisés, comme les échelles d’évaluation parentale, prennent tout leur sens. Longtemps cantonnés à la recherche ou à la pratique thérapeutique, ces instruments sont aujourd’hui des auxiliaires précieux pour les professionnels du secteur pénal et socio-judiciaire : psychologues experts, éducateurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), juges des enfants, ou travailleurs sociaux en charge des mesures d’Assistance Éducative en Milieu Ouvert (AEMO).

Leur intérêt est double :

  1. Objectiver le subjectif : Là où le regard du clinicien ou de l’éducateur peut être influencé par l’affect, la subjectivité ou le discours convenu de la famille, ces échelles introduisent une mesure chiffrée et normée. Elles transforment une perception (« ce parent me semble débordé », « cet enfant semble rejeté ») en un score tangible, comparable à une population de référence.
  2. Éclairer la décision judiciaire : Dans des situations sensibles (placement, retrait d’autorité parentale, mesures de contrainte éducative), la justice a besoin de s’appuyer sur des éléments solides et reproductibles. Ces outils fournissent une plus-value scientifique aux expertises et enquêtes sociales, permettant de passer d’une logique de simple signalement à une logique d’évaluation approfondie des risques et des ressources.

Cet article propose un tour d’horizon de cinq échelles . Chacune explore une facette différente de la dynamique familiale : des pratiques disciplinaires concrètes (Parenting Scale) aux fondations anciennes de l’attachement (PBI), en passant par le stress actuel du parent (Parental Stress Scale), la qualité du lien vivant (CPRS-SF) et, enfin, le niveau global de souffrance relationnelle (Indice des Attitudes Parentales – IPA).

1. Parenting Scale (PS) – Échelle de Parentalité

Description de l’échelle :
La Parenting Scale est un questionnaire d’auto-évaluation destiné aux parents d’enfants en âge scolaire. Elle mesure spécifiquement les pratiques disciplinaires dysfonctionnelles face aux comportements difficiles de l’enfant. Elle évalue trois facteurs principaux :

  1. Laxisme (Facteur LX) : Tendance à être permissif, à céder face à l’enfant ou à ne pas appliquer les conséquences annoncées.
  2. Réactivité excessive (Facteur RE) : Tendance à réagir de manière impulsive, avec colère ou agacement, souvent liée à des difficultés de régulation émotionnelle.
  3. Hostilité (Facteur HS) : Recours à des stratégies verbales ou physiques dures (critiques, menaces, punitions corporelles).

Utilité générale :
Elle permet d’identifier les dérapages éducatifs précis qui peuvent entretenir ou aggraver les troubles du comportement chez l’enfant. C’est un outil précieux en thérapie pour orienter le travail sur les compétences parentales (entraînement à la gestion des comportements, renforcement positif, etc.).

Utilisation possible en milieu pénal :

  • Évaluation des risques de maltraitance : Des scores élevés en « Réactivité excessive » et « Hostilité » sont des indicateurs de risques de passage à l’acte violent. Dans le cadre d’une information préoccupante ou d’une enquête pour violences éducatives, cette échelle peut objectiver des modes de réaction parentale dangereux.
  • Aide à la décision pour les mesures éducatives : Si un mineur est suivi par la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) pour des actes de délinquance, évaluer les pratiques disciplinaires des parents aide à comprendre si le cadre familial est trop laxiste ou trop rigide. Cela oriente vers des mesures d’AEMO (Action Éducative en Milieu Ouvert) renforcées sur la guidance parentale.
  • Expertise pénale : Dans le cadre d’expertises ordonnées par un juge des enfants ou un juge aux affaires familiales (JAF), la PS peut fournir des éléments factuels sur l’incompétence éducative ou la dangerosité potentielle du milieu familial.

2. Parental Bonding Instrument (PBI) – Instrument de Mesure du Lien Parental

Description de l’échelle :
Le PBI est unique car il mesure la perception rétrospective qu’a un adulte (ou un adolescent) de la relation avec ses propres parents durant ses 16 premières années. Il évalue deux dimensions fondamentales :

  1. Care (Soin / Chaleur) : Mesure l’affection, l’empathie, la proximité émotionnelle versus le rejet, la froideur et l’indifférence.
  2. Overprotection (Surprotection / Contrôle) : Mesure le contrôle, l’infantilisation, l’ingérence versus l’encouragement à l’autonomie et à l’indépendance.

Utilité générale :
Cet outil est fondamental en psychologie clinique pour explorer les carences affectives précoces et les styles d’attachement. Il permet de comprendre comment les expériences relationnelles vécues dans l’enfance influencent la santé mentale à l’âge adulte (anxiété, dépression, troubles de la personnalité).

Utilisation possible en milieu pénal :

  • Compréhension de la genèse des troubles : Pour un délinquant majeur ou un mineur, le PBI peut éclairer l’expertise psychologique en objectivant un vécu de carence affective (« faible soin ») ou d’étouffement (« surprotection élevée »). Ces patterns sont souvent liés à des troubles de l’attachement qui sous-tendent des conduites antisociales.
  • Évaluation de la capacité à établir des liens : Dans le cadre de l’évaluation de la dangerosité ou de la récidive, comprendre le modèle interne d’attachement d’un individu aide à prédire sa capacité à s’inscrire dans une relation thérapeutique ou éducative constructive.
  • Complément d’enquête sociale : Dans les dossiers de la jeunesse, interroger les parents eux-mêmes sur leur propre vécu avec le PBI peut aider les services de la PJJ à comprendre la transmission transgénérationnelle des carences éducatives et à adapter leur intervention.

3. Échelle de Stress Parental (Parental Stress Scale)

Description de l’échelle :
Cette échelle courte mesure le stress perçu par un parent dans l’exercice de son rôle. Elle explore à la fois les aspects positifs (satisfaction, bénéfices affectifs) et les aspects négatifs (contraintes, stress, manque de contrôle) de la parentalité. Le score total reflète le niveau de stress actuel.

Utilité générale :
C’est un excellent indicateur de l’épuisement parental. Un stress élevé est corrélé à des pratiques parentales plus punitives, moins de chaleur et un risque accru de dépression parentale. Elle est utilisée pour évaluer l’impact de la charge parentale, notamment dans les situations de handicap ou de maladie de l’enfant.

Utilisation possible en milieu pénal :

  • Évaluation des ressources et des vulnérabilités : Dans une famille suivie par la justice, un score de stress extrêmement élevé peut expliquer une incapacité temporaire à assurer une fonction parentale contenante. Cela justifie la mise en place d’aides à domicile (TAIS, TISF) ou d’un placement pour soulager le parent.
  • Prévention de la délinquance et de la récidive : Un stress parental chronique non pris en charge peut créer un climat familial tendu et peu sécurisant, facteur de risque de troubles du comportement chez l’enfant. L’utiliser dans les mesures de prévention précoce (Réseaux d’Écoute, d’Appui et d’Accompagnement des Parents – REAAP) peut aider à cibler les familles les plus vulnérables.
  • Suivi des mesures judiciaires : En cours d’AEMO, repasser cette échelle peut objectiver l’évolution du bien-être du parent et l’efficacité des mesures d’accompagnement mises en place.

4. Child-Parent Relationship Scale – Short Form (CPRS-SF)

Description de l’échelle :
Cette échelle évalue la perception qu’a le parent de sa relation actuelle avec un enfant spécifique. Elle se concentre sur deux dimensions :

  1. Conflit : Mesure le degré de négativité, de friction et de colère dans la relation.
  2. Proximité (Closeness) : Mesure le degré de chaleur, de communication ouverte et de sécurité affective.

Utilité générale :
Ancrée dans la théorie de l’attachement, la CPRS-SF est très utilisée en contexte scolaire et clinique pour évaluer la qualité de la relation parent-enfant. Une relation marquée par un conflit élevé et une faible proximité est un facteur de risque majeur pour le développement socio-émotionnel de l’enfant.

Utilisation possible en milieu pénal :

  • Outiller les enquêtes sociales : Lorsqu’un éducateur de la PJJ rédige une enquête sociale pour éclairer une décision de placement ou de suivi, la CPRS-SF peut fournir une mesure standardisée de la qualité du lien. Cela évite les impressions subjectives et donne des données chiffrées pour objectiver une relation « conflictuelle » ou « distante ».
  • Évaluation des relations dans les familles d’accueil : Dans le cadre d’un placement judiciaire, cet outil pourrait être utilisé pour évaluer comment la relation se construit (ou non) entre l’enfant placé et sa famille d’accueil, afin de garantir la pertinence et la stabilité du placement.
  • Travail avec les familles recomposées ou séparées : En cas de conflit parental sévère (séparation, divorce), la CPRS-SF peut aider à évaluer l’impact de ces conflits sur la relation de chaque parent avec l’enfant, informations cruciales pour les expertises psychologiques en JAF.

 

6. Indice des Attitudes Parentales

Description: L’Indice des Attitudes Parentales (IPA) est un outil d’évaluation clinique composé de 25 items. Il est conçu pour mesurer l’étendue, la gravité et l’ampleur des problèmes relationnels entre un parent et son enfant, tels qu’ils sont perçus par le parent lui-même. L’une de ses grandes forces est sa flexibilité : l’échelle peut être utilisée quel que soit l’âge de l’enfant, du nourrisson à l’adulte.

Comment il fonctionne :
L’IPA est un instrument unidimensionnel : il  fournit un score unique reflétant le degré de détresse ou d’insatisfaction du parent dans sa relation avec cet enfant spécifique. Les questions explorent des sentiments de rejet, d’hostilité, de frustration, ou au contraire d’acceptation et de compréhension mutuelle.

Interprétation des scores :
L’originalité de l’IPA réside dans ses deux seuils cliniques, qui en font un outil de signalement puissant :

  1. Score ≤ 30 (±5) : Indique l’absence de problème cliniquement significatif dans la relation parent-enfant. La relation est perçue comme saine et satisfaisante par le parent.

  2. Score > 30 : Suggère la présence d’un problème relationnel cliniquement significatif. Le parent perçoit une réelle difficulté dans le lien qui l’unit à son enfant, ce qui peut être une source de souffrance pour les deux parties.

  3. Score > 70 : Ce second seuil est un indicateur d’alerte majeur. Un score supérieur à 70 traduit presque toujours un stress parental intense et chronique. Il signale que la relation est si dégradée ou source de tant de souffrance qu’il existe un risque clairement identifiable de passage à l’acte, qu’il soit violent (physique ou verbal) ou qu’il se manifeste par un rejet total, voire un abandon. C’est un signal d’alimentation pour une intervention immédiate.

Utilité générale : L’IPA est un excellent indicateur de souffrance relationnelle. Il ne dit pas pourquoi la relation est mauvaise, mais il mesure avec précision à quel point le parent en souffre et perçoit cette relation comme problématique. Il est utilisé en clinique pour évaluer l’impact d’une thérapie familiale, pour dépister les situations à risque de maltraitance, ou pour quantifier le vécu subjectif du parent dans des situations complexes (handicap de l’enfant, conflits d’adolescence sévères, etc.).

Utilisation possible en milieu pénal :

  • Évaluation du risque de maltraitance et de la dangerosité : C’est l’usage le plus critique. Dans le cadre d’une information préoccupante (IP) ou d’une enquête pour violences éducatives, l’IPA peut être mobilisé. Un score supérieur à 70 doit immédiatement alerter les professionnels (cellule de recueil, évaluateurs) sur le fait que le parent est dans une détresse telle qu’il pourrait perdre le contrôle. Il objective un risque subjectif et permet de prioriser les situations nécessitant une protection immédiate de l’enfant (placement d’urgence, suivi intensif).
  • Outiller les expertises psychologiques et psychiatriques pénales : Lorsqu’un expert est missionné par un juge d’instruction ou un juge des enfants pour évaluer la personnalité d’un parent dans une affaire de mise en danger ou de violences, l’IPA fournit une mesure standardisée de l’investissement affectif. Il permet de distinguer les discours convenus (« j’aime mon enfant ») d’un ressenti profond marqué par le rejet ou l’hostilité, tel que mesuré par l’échelle. Cela est crucial dans les expertises pour éclairer les décisions de retrait de l’autorité parentale.
  • Suivi des mesures éducatives (AEMO / AED) : L’IPA peut être utilisé en pré-test et post-test dans le cadre d’une mesure d’Assistance Éducative. Il permet de mesurer objectivement l’évolution de la perception qu’a le parent de sa relation avec l’enfant. Si le score baisse significativement après un an de suivi, c’est un indicateur fort de l’efficacité de l’accompagnement éducatif et thérapeutique mis en place.
  • Évaluation de l’impact de la séparation parentale : Dans les conflits sévères devant le Juge aux Affaires Familiales (JAF), notamment quand un enfant est instrumentalisé dans le conflit, l’IPA peut aider à objectiver le ressenti des parents. Un score élevé chez l’un des parents peut révéler un rejet de l’enfant lié à la relation avec l’autre parent, ou au contraire une souffrance liée à l’éloignement.

Conclusion

Ces quatre échelles offrent une palette complémentaire pour l’évaluation familiale en contexte pénal :

  • La Parenting Scale examine le « faire » (les pratiques disciplinaires).
  • Le PBI explore le « vécu passé » (les fondations de l’attachement).
  • La Parental Stress Scale mesure le « ressenti actuel » (la charge émotionnelle du parent).
  • La CPRS-SF évalue la « qualité de la relation » dans le présent.
  • L’IPA, enfin, agit comme un révélateur de souffrance relationnelle globale et un indicateur de risque. Il synthétise le ressenti subjectif du parent en un score alerte, signalant quand la relation elle-même devient un danger.

Utilisées de manière conjointe et éclairée par des professionnels formés (psychologues, éducateurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, travailleurs sociaux), ces échelles permettent une rupture épistémologique fondamentale : on passe d’une évaluation basée sur la seule observation subjective, le signalement factuel ou l’intuition, à une compréhension multidimensionnelle, standardisée et chiffrée des interactions familiales.

Dans le contexte pénal, où les décisions engagent l’avenir d’un enfant et d’une famille, cette rigueur méthodologique est indispensable. Elle ne se substitue pas à la clinique, mais elle l’objective. Elle ne dicte pas la décision du juge, mais elle l’éclaire puissamment. In fine, l’enjeu n’est pas seulement de mesurer un risque ou de constater une carence, mais de diagnostiquer avec précision les leviers sur lesquels agir pour construire des mesures judiciaires sur mesure, capables de protéger l’enfant tout en (ré)habilitant les compétences parentales. C’est en cela que ces outils, discrets et précis, sont des alliés précieux d’une justice plus éclairée et d’une prévention plus efficace.

Source : Mitchell, M. M., Spooner, K., Jia, D., & Zhang (2016) The effect of prison visitation on reentry success: A meta-analysis (L’effet des visites en prison sur la réussite de la réinsertion : une méta-analyse);  Journal of Criminal Justice (2016).

Le maintien des liens sociaux via les visites au parloir a -t-il un impact réel et mesurable sur la récidive après la sortie?

Les chercheurs ont réalisé une méta-analyse, c’est-à-dire une compilation statistique rigoureuse de toutes les études existantes sur le sujet (publiées et non publiées) sur une période de 23 ans (1991-2014).

  • Échantillon : Ils ont retenu 16 études de haute qualité méthodologique.
  • Groupe cible : Adultes incarcérés (hommes et femmes).

Résultats Clés (Evidence-Based)

  • Réduction significative de la récidive : L’étude conclut que les personnes détenues qui reçoivent des visites ont 26 % de risques en moins de récidiver par rapport à celles qui n’en reçoivent pas. C’est un effet statistique considéré comme fort en criminologie.
  • Universalité de l’effet : L’impact positif des visites est constaté aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Il n’y a pas de différence significative selon le sexe : le lien social protège tout le monde.
  • Importance du lien familial : Bien que l’étude englobe toutes les visites, la majorité des visiteurs sont des membres de la famille (partenaires, parents, enfants), confirmant la théorie du contrôle social informel (les liens forts découragent le passage à l’acte).

Quelles implications pour le travail de probation?

Dans le cadre d’une intervention centrée sur la parentalité, cette étude permet de :

  1. Légitimer l’intervention : Appuyer le travail sur la parentalité non plus seulement sur le droit de l’enfant ou le bien-être du détenu, mais sur la sécurité publique. Un détenu qui maintient son rôle de parent (via les visites) est statistiquement moins dangereux à la sortie.
  2. Cibler les « isolés » : Identifier les personnes détenues ne recevant aucune visite comme une population à haut risque de récidive (« sortie sèche ») nécessitant une intervention spécifique pour renouer des liens.
  3. Valoriser le parloir : Considérer le parloir non comme une simple pause dans la détention, mais comme un espace de prévention. Les programmes de parentalité (ateliers pères/mères, UVF, parloirs améliorés) sont des outils pour maximiser la qualité de ces 26 % de réduction de risque.

Cette méta-analyse valide scientifiquement l’adage selon lequel « on prépare la sortie dès le premier jour ». En facilitant l’exercice de la parentalité et les visites, l’administration pénitentiaire active l’un des facteurs de protection les plus puissants contre la délinquance.

La population carcérale féminine augmente rapidement, et environ deux tiers des femmes incarcérées sont des mères, vivant souvent avec leurs enfants mineurs au moment de la condamnation. Les programmes de soutien à la parentalité répondent à plusieurs besoins critiques :

  • Transmission intergénérationnelle : De nombreuses détenues ont grandi dans des familles dysfonctionnelles. Sans intervention, elles risquent de reproduire des modèles parentaux inefficaces, augmentant le risque de délinquance future chez leurs propres enfants.
  • Théorie du parcours de vie (« Life Course Theory ») : Cette théorie soutient que des liens familiaux solides peuvent servir de « point de tournant » pour détourner une personne d’une trajectoire criminelle. À l’inverse, l’incarcération parentale peut précipiter la délinquance chez l’enfant.

Description du programme

L’étude de Sandifer, J. L. (2008) Evaluating the Efficacy of a Parenting Program for Incarcerated Mothers. The Prison Journal, 88(3), 423-445, porte sur un programme de 12 semaines dans une institution correctionnelle pour femmes, combinant deux approches :

  • Éducation parentale (Instruction) : Cours sur le développement de l’enfant, la discipline, et la gestion de crise.
  • Composante interactive (Visites) : Visites prolongées et structurées (activités manuelles, jeux) permettant aux mères de mettre en pratique les compétences acquises avec leurs enfants.

Résultats de l’intervention : Changements observés

L’évaluation, basée sur des pré-tests et post-tests, démontre des changements significatifs dans les attitudes et connaissances des mères participantes par rapport à un groupe témoin :

  • Meilleure compréhension du développement de l’enfant : Les mères sont devenues plus aptes à reconnaître les expériences appropriées à l’âge de l’enfant et à encourager leur autonomie.
  • Changement d’attitude envers la discipline : Une réduction significative de la préférence pour les châtiments corporels a été observée, au profit de méthodes de discipline alternatives.
  • Réduction de l’inversion des rôles : Les mères étaient moins enclines à attendre de leurs enfants qu’ils prennent soin d’elles (parentification), acceptant davantage leur propre rôle d’adulte responsable.
  • Augmentation de l’empathie : Les participantes ont montré une meilleure capacité à comprendre les sentiments et les besoins de leurs enfants, plaçant ces besoins avant les leurs.

Note sur les limites : L’étude n’a pas montré d’amélioration statistique significative dans la « satisfaction parentale » ou le « sentiment de soutien », possiblement en raison de l’interruption de certaines visites interactives durant l’étude, ce qui a limité les opportunités de contact direct.

Impact sur la réinsertion et la prévention de la récidive

Pour les agents de probation, l’intérêt de ces programmes dépasse la simple compétence parentale. L’article identifie trois bénéfices majeurs liés à la criminologie :

A. Réduction de la récidive

  • Le maintien de liens familiaux solides durant l’incarcération est considéré comme le meilleur prédicteur unique de réussite après la libération.
  • Les détenus participant à des programmes éducatifs (y compris parentaux) ont des taux de récidive inférieurs.
  • La restauration des liens familiaux peut motiver les mères toxicomanes à rester sobres.

B. Amélioration de la santé mentale et des compétences sociales

  • La séparation d’avec les enfants est souvent source de dépression, de culpabilité et de stress chez les détenues.
  • Ces programmes aident à développer des compétences interpersonnelles et la confiance en soi, transférables à d’autres domaines de la vie sociale.

C. Prévention de la délinquance juvénile

  • Les enfants de parents incarcérés sont statistiquement plus à risque de devenir eux-mêmes délinquants.
  • En améliorant les compétences parentales des mères, on intervient directement sur les facteurs de risque criminogènes de la génération suivante.

Cette étude confirme que les programmes parentaux en prison sont une « nécessité » et non un luxe. Ils constituent un outil de réhabilitation efficace qui favorise la prise de responsabilité, prépare le retour en société et contribue à briser le cycle intergénérationnel de l’incarcération.

Indicateurs de Progrès Parental

Ciomment évaluer l’efficacité de ces programmes et les modifications comportementales? 2 échelles ont été utilisées dans cette études: l’AAPI-2 (Adult-Adolescent Parenting Inventory) et la PCRI (Parent-Child Relationship Inventory) (version dynamique autoscorable en Français )

1. Attitudes et Croyances (Basé sur l’AAPI-2)

Ces indicateurs évaluent le risque de comportements parentaux dysfonctionnels1.

Domaine d’observation Signes de Progrès (Indicateurs positifs) Points de Vigilance (Indicateurs de risque)

Attentes envers l’enfant

(Inappropriate Expectations)

✅ La mère comprend le développement de l’enfant.

✅ Ses attentes correspondent aux capacités réelles de l’enfant selon son âge.

⚠️ Attentes irréalistes ou exigences dépassant les capacités de l’enfant.

⚠️ Tendance à être excessivement exigeante ou contrôlante .

Empathie parentale

(Parental Empathy)

✅ Sensibilité aux besoins et sentiments de l’enfant.

✅ La mère valorise les besoins de l’enfant avant les siens.

⚠️ L’enfant est perçu comme un objet pour combler les besoins affectifs de la mère.

⚠️ Méconnaissance ou indifférence face aux problèmes de l’enfant.

Discipline

(Corporal Punishment)

✅ Utilisation de stratégies alternatives à la violence.

✅ Désapprobation de la fessée comme méthode éducative.

⚠️ Croyance que la peur et la fessée sont les seuls moyens d’enseigner le respect.

⚠️ Préférence forte ou exclusive pour les châtiments corporels.

Rôles Parents-Enfants

(Role Reversal)

✅ La mère assume son rôle d’adulte responsable.

✅ Distinction claire entre le rôle du parent et celui de l’enfant.

⚠️ Attente que l’enfant « prenne soin » de la mère ou la rassure.

⚠️ L’enfant est traité comme un confident, un pair, ou une ressource pour le ménage.


Relations et Pratiques (Basé sur le PCRI)

Ces indicateurs évaluent la qualité de la relation parent-enfant.

Domaine d’observation Signes de Progrès (Indicateurs positifs) Points de Vigilance (Indicateurs de risque)

Satisfaction parentale

(Satisfaction with Parenting)

✅ Plaisir exprimé à être parent.

✅ Sentiment d’épanouissement dans la relation.

⚠️ Sentiment que la parentalité est un fardeau.

⚠️ Insatisfaction manifeste vis-à-vis de son rôle de mère.

Communication

 

(Communication)

✅ Sentiment d’être capable de parler à l’enfant.

✅ Perception d’opportunités adéquates pour échanger (visites, téléphones).

⚠️ Difficulté à se faire comprendre par l’enfant.

⚠️ Frustration liée à l’incapacité de communiquer efficacement.

Autonomie de l’enfant

(Autonomy)

✅ Encouragement de l’indépendance de l’enfant.

✅ Capacité à dire « non » (ne pas tout céder) pour favoriser la maturité.

⚠️ Contrôle rigide empêchant l’enfant de faire ses expériences.

⚠️ Tendance à « gâter » l’enfant par culpabilité ou incapacité à poser des limites.

Soutien perçu

(Parental Support)

✅ Sentiment d’être aidée (émotionnellement ou financièrement).

✅ Présence d’un réseau (famille, amis) pour partager la charge.

⚠️ Sentiment d’isolement total face aux responsabilités.

⚠️ Absence de ressources financières ou humaines pour l’aider.

L’article de Charles, Muentner & Kjellstrand (2019) « Parenting and Incarceration: Perspectives on Father-Child Involvement during Reentry from Prison » (Lien), met en lumière comment la paternité peut être un levier de réinsertion et pourquoi les interventions ciblées sont cruciales.

Contexte de l’Étude

Cette recherche qualitative a examiné l’expérience de 19 pères récemment libérés de prison (depuis moins d’un an) pour comprendre comment l’incarcération façonne leur rôle parental et quels sont les obstacles ou facilitateurs à leur implication auprès de leurs enfants.

Les pères constituent une part majeure de la population carcérale (92% des parents incarcérés sont des hommes). Comprendre leur dynamique familiale est essentiel, car la relation père-enfant est identifiée comme un facteur de protection réduisant la récidive.

L’Impact de l’Incarceration et de la Réinsertion

Pour comprendre l’intérêt des interventions, il faut d’abord saisir les barrières auxquelles ces hommes font face :

  • Traumatisme de la séparation : L’incarcération crée une rupture physique et émotionnelle majeure. Les pères décrivent un sentiment d’impuissance, ne pouvant pas protéger ou aider leurs enfants et partenaires depuis l’intérieur.
  • Le rôle de « Gatekeeper » des mères : La relation avec la mère de l’enfant est critique. Certaines facilitent le contact, mais d’autres bloquent l’accès (gatekeeping) pour protéger l’enfant ou par colère, laissant le père sans moyen de communication.
  • arrières systémiques : À la sortie, le casier judiciaire entrave l’accès à l’emploi et au logement. Cette précarité économique crée un stress intense chez les pères qui sentent qu’ils échouent dans leur rôle traditionnel de « pourvoyeur » financier.

Le Levier de Motivation : La « Paternité Engagée »

L’étude révèle que la paternité est une source de résilience inexploitée.

  • Une volonté de « rattraper le temps perdu » : Malgré les obstacles, les pères montrent un engagement profond. Ils perçoivent leur libération comme une « seconde chance » pour devenir de meilleurs pères.
  • Redéfinition du rôle : Ne pouvant pas toujours assurer financièrement, beaucoup de pères redéfinissent leur rôle en privilégiant la présence physique, l’écoute et le temps de qualité plutôt que l’argent.
  • Motivation anti-récidive : La volonté d’être présent pour l’enfant et d’éviter que celui-ci ne reproduise leurs erreurs est un frein puissant aux comportements criminels.

L’Intérêt des Interventions et du Soutien

L’article démontre que le succès de la réinsertion dépend souvent de soutiens externes, validant ainsi la nécessité d’interventions structurées.

  • Le soutien par les pairs : Contrairement aux idées reçues sur les mauvaises fréquentations, les pères trouvent un soutien positif auprès d’autres pères ayant vécu des expériences similaires, échangeant des conseils sur l’éducation des enfants.
  • Le rôle des professionnels : L’étude cite l’exemple positif d’une agente de probation qui, en s’intéressant à la fille du détenu et en l’encourageant à se former, a renforcé sa motivation à se réinsérer.
  • L’importance de la planification familiale : Les pères qui ont pu maintenir un contact pendant l’incarcération (téléphone, visites) ont de meilleures relations à la sortie.

Utilité en Probation

Pour maximiser l’efficacité du suivi, les agents de probation peuvent s’appuyer sur ces leviers :

  1. Utiliser la paternité comme motivation : Reconnaître et valoriser le désir du père de changer pour ses enfants. Cela peut servir de catalyseur pour l’adhésion aux programmes de réinsertion.
  2. Soutenir la « coparentalité » : Aider le père à naviguer dans sa relation avec la mère de l’enfant est souvent une première étape essentielle pour rétablir le contact avec l’enfant.
  3. Encourager les réseaux de soutien positifs : Orienter vers des groupes de parole de pères ou des programmes de mentorat, qui offrent un soutien émotionnel et pratique précieux.
  4. Approche holistique : Traiter les besoins de base (logement, emploi) est indispensable pour réduire le stress parental qui peut mener à l’échec de la réinsertion.

L’intervention ne doit pas se limiter à la surveillance. En intégrant la dimension familiale et en soutenant l’identité de « père », les agents de probation peuvent renforcer la résilience des justiciables et briser le cycle intergénérationnel de l’incarcération.

Une étude a paru en 2020ur l’éfficacité d’un programme sur la parentalité en suéde: Norman A, Enebrink P. Evaluation of the For Our Children’s Sake intervention, parental support in prison to influence positive parenting: study protocol for a controlled trial. BMJ Open. 2020 Jun 7

Basé sur le protocole d’évaluation de l’intervention « For Our Children’s Sake » (FOCS)

Pourquoi intervenir sur la parentalité?

Pour les agents de probation, la prise en compte de la dimension familiale est un levier essentiel de réinsertion. L’étude souligne plusieurs points critiques :

  • Vulnérabilité des enfants : Les enfants de parents incarcérés constituent un groupe socialement désavantagé, présentant un risque accru de problèmes émotionnels, comportementaux et de santé mentale.
  • Risque intergénérationnel : Il existe un risque accru de délinquance chez l’enfant (« effet intergénérationnel »), où la criminalité parentale se transmet.
  • Impact de l’incarcération sur le parent : La séparation engendre stress, désespoir et un sentiment d’impuissance face au rôle parental, souvent aggravé par des antécédents de toxicomanie ou de pauvreté.
  • Le parent comme facteur de protection : Une parentalité positive est un facteur crucial pour le développement sain de l’enfant.

Présentation du Programme « FOCS » (For Our Children’s Sake)

Il s’agit du programme actuellement dispensé dans les prisons suédoises, conçu spécifiquement pour ce contexte.

  • Objectif : Soutenir une parentalité positive pour le développement sain de l’enfant.
  • Format : Intervention de groupe étalée sur 10 semaines (sessions hebdomadaires de 2 heures).
  • Public cible : Hommes et femmes incarcérés ayant des enfants de 0 à 18 ans.
  • Fondements théoriques : Le programme s’appuie sur la psychologie du développement, la théorie de l’attachement, la théorie sociale cognitive et la Convention relative aux droits de l’enfant.
  • Contenu des sessions : Les thèmes incluent la perspective de l’enfant sur l’incarcération, le développement de l’enfant, la gestion de la violence, les rôles parentaux et la préparation aux retrouvailles.

Objectifs de l’Évaluation Scientifique

Cette étude (un essai contrôlé non aveugle) vise à mesurer l’efficacité concrète de ce type d’intervention sur plusieurs axes pertinents pour le suivi probatoire :

  • Relation Parent-Enfant (Critère principal) : Mesurer l’amélioration de la proximité et de la qualité de la relation perçue par le parent.
  • Attitudes Criminelles (Critère secondaire) : Évaluer si le programme permet de réduire les attitudes antisociales et criminelles du parent.
  • Contact et Réinsertion : Observer l’évolution de la fréquence des contacts parent-enfant et l’intérêt du détenu pour d’autres programmes de traitement.
  • Mécanismes de changement : Analyser si l’amélioration passe par une meilleure attitude envers la parentalité et une augmentation du sentiment d’auto-efficacité parentale (la croyance en sa capacité à bien agir).

Intérêt pour la Probation

L’article met en avant plusieurs arguments justifiant l’intégration de ce type de soutien dans le parcours d’exécution de peine :

  • Philosophie de réhabilitation (« Better Out ») : Le système suédois vise à ce que le détenu ait une meilleure capacité à vivre sans crime à sa sortie qu’à son entrée ; le soutien parental s’inscrit dans cette logique de réhabilitation globale.
  • Prévention de la récidive : Les interventions parentales internationales suggèrent une possible diminution de la récidive parentale. Le fait de vivre avec un enfant est associé à une baisse de la récidive.
  • Approche systémique : Intervenir sur les facteurs familiaux est recommandé pour briser le cycle intergénérationnel de la criminalité.
  • Compétences psychosociales : Le programme travaille sur l’empathie, la gestion de la colère et la compréhension des besoins d’autrui, des compétences transférables au-delà de la sphère familiale.
Ce protocole démontre que le soutien à la parentalité en prison ne relève pas uniquement de l’aide sociale, mais constitue une intervention criminologique stratégique. Elle vise simultanément à protéger l’enfant (prévention primaire) et à favoriser la désistance du parent (prévention de la récidive) en renforçant son identité pro-sociale de parent responsable.

Résumé

Introduction : Les enfants de parents incarcérés constituent un groupe très défavorisé dans la société, et une parentalité positive est un facteur important pour leur développement sain. Au niveau international, les interventions de soutien parental développées pour les parents détenus suggèrent un impact sur les compétences parentales, mais aucune évaluation de ce type n’a été réalisée en Suède. Cette étude vise à évaluer les effets du programme de parentalité actuellement proposé dans les prisons suédoises, For Our Children’s Sake (FOCS), à travers un essai contrôlé accompagné d’une évaluation parallèle du processus de mise en œuvre.

Méthodes et analyse : L’essai d’efficacité est mené sous la forme d’un essai contrôlé non-aveugle, avec une enquête parallèle sur le processus de mise en œuvre utilisant des méthodes mixtes. Les participants sont des parents incarcérés (hommes et femmes) dans les prisons suédoises, avec un échantillon cible de 76 parents. Les parents éligibles ont un enfant âgé de 0 à 18 ans, n’ont pas d’interdiction de contact, n’ont pas commis de crime contre l’enfant ou de crime violent contre l’autre parent. L’intervention FOCS est réalisée en groupe sur 10 semaines. Le critère d’évaluation principal est la proximité dans la relation parent-enfant, mesurée avec l’échelle Child Parent Relationship Scale. Les critères secondaires comprennent le contact parent-enfant, l’attitude du parent face à la criminalité et l’intérêt pour d’autres programmes de traitement. Les médiateurs comprennent l’attitude envers la parentalité et l’auto-efficacité. Les données de résultats sont auto-déclarées et collectées à quatre moments : avant l’intervention (de septembre à décembre 2019), à mi-parcours et après l’intervention, et à 3 mois de suivi. Les données sur la mise en œuvre sont collectées pendant et après l’intervention. La fidélité de l’intervention est contrôlée via des enregistrements audio, la dose reçue est enregistrée par participant, la portée comprend le nombre de parents inclus par rapport aux éligibles, et l’acceptabilité est étudiée via des entretiens semi-structurés. Les facteurs influençant la mise en œuvre seront étudiés à l’aide d’un questionnaire.

La corrélation entre les expériences indésirables durant l’enfance (ACEs) et le comportement délinquant ultérieur est un pilier de la criminologie développementale. Cependant, la littérature a longtemps souffert d’un manque de données nationales représentatives permettant de quantifier précisément la prévalence de ces traumatismes au sein de la population générale pour ensuite les corréler aux issues judiciaires.

L’année 2023 a marqué un tournant méthodologique avec la publication des résultats de l’Australian Child Maltreatment Study (ACMS), une série d’articles majeurs dirigés notamment par Haslam, Mathews, Higgins et al (2023). Publiée dans le Medical Journal of Australia, cette étude transversale offre une base empirique robuste pour réévaluer le lien entre maltraitance infantile et criminalité.

Méthodologie et Rigueur de l’Étude ACMS

L’étude ACMS se distingue par sa rigueur méthodologique, comblant les lacunes des études antérieures souvent basées sur des échantillons cliniques ou judiciaires biaisés. L’équipe de Haslam a mené une enquête nationale auprès de 8 503 Australiens âgés de 16 ans et plus. L’étude a mesuré l’exposition à cinq types de maltraitance :

  1. Abus physique
  2. Abus sexuel
  3. Abus émotionnel
  4. Négligence
  5. Exposition à la violence domestique

Contrairement aux données administratives (signalements à la protection de l’enfance), cette étude capture le « chiffre noir » de la maltraitance, révélant l’ampleur réelle du phénomène.

Prévalence et Poly-victimisation : Un Terrain Fertile pour la Délinquance

Les résultats présentés par Haslam et al. sont alarmants : 62,2 % de la population a subi au moins un type de maltraitance. Cependant, pour le criminologue, la donnée la plus critique concerne la poly-victimisation.

L’étude révèle qu’une proportion significative des victimes a subi de multiples formes de maltraitance simultanées (par exemple, violence domestique combinée à un abus émotionnel).

L’Impact Criminogène de la Multi-modalité

Selon la théorie de la tension générale (General Strain Theory) d’Agnew, l’accumulation de stresseurs sans échappatoire légitime augmente la probabilité de coping déviant. Les données de l’ACMS suggèrent que la poly-victimisation agit comme un catalyseur puissant. Elle sature les capacités d’adaptation cognitive et émotionnelle de l’enfant, favorisant :

  • Des déficits de régulation émotionnelle.
  • Une impulsivité accrue.
  • Une normalisation de la violence comme mode de résolution de conflits.

Ces facteurs sont des précurseurs neurobiologiques et comportementaux directs de la délinquance juvénile et de la criminalité adulte.

3. Implications Étiologiques : Le Trauma comme Facteur de Risque Central

L’étude de Haslam et al. (2023) permet de dépasser la simple association statistique pour interroger l’étiologie du passage à l’acte. En documentant la prévalence massive de l’abus émotionnel et de l’exposition à la violence domestique, l’étude souligne que les blessures invisibles sont tout aussi délétères que les blessures physiques.

Les données de l’ACMS, croisées avec des analyses subséquentes (telles que celles de Malvaso et al., utilisant le même dataset), démontrent une surreprésentation massive des individus poly-victimisés dans le système de justice pénale. Cela valide l’hypothèse selon laquelle le système pénal gère, en grande partie, les conséquences non traitées de traumatismes développementaux sévères.

4. Vers un Changement de Paradigme : La « Trauma-Informed Justice »

Face à ces données probantes, la réponse pénale traditionnelle—basée sur la dissuasion et la rétribution—apparaît inadaptée, voire contre-productive. Si, comme le suggèrent Haslam et al., la majorité des comportements antisociaux prennent racine dans une maltraitance chronique, l’incarcération sans prise en charge thérapeutique risque de n’être qu’un facteur aggravant (revictimisation institutionnelle).

Ce la implique pour les praticiens :

  • Évaluation Systématique : Intégration d’outils de dépistage des ACEs (Adverse Childhood Experiences) dès l’entrée dans le système judiciaire.
  • Modulation de la Peine : Prise en compte de la poly-victimisation comme circonstance atténuante ou comme indicateur de besoin de soins (justice thérapeutique).
  • Prévention Primaire : La criminologie doit investir le champ de la santé publique. Réduire la maltraitance infantile (la variable indépendante) est le moyen le plus efficace de réduire la criminalité future (la variable dépendante).

L’étude de Haslam et al. (2023) n’est pas seulement un rapport de santé publique ; c’est un document fondamental pour la criminologie contemporaine. Elle quantifie le poids du passé sur les trajectoires futures et nous oblige à reconnaître que la lutte contre la criminalité commence bien avant le premier délit : elle commence par la protection de l’enfant.

Pour le chercheur comme pour le praticien, ignorer ces données revient à ignorer une des causes racines les plus puissantes de la déviance criminelle.

Référence Clé : Haslam, D. M., Mathews, B., Pacella, R., Scott, J. G., Finkelhor, D., Higgins, D. J., … & Lawrence, D. (2023). The prevalence and impact of child maltreatment in Australia: Findings from the Australian Child Maltreatment Study. Medical Journal of Australia, 218(S6), S13-S26.

L’intervention auprès des personnes détenues s’articule majoritairement aujourd’hui autour du modèle RBR (Risque-Besoin-Réceptivité), théorisé par Andrews et Bonta. Ce modèle postule que pour réduire la récidive, les programmes correctionnels doivent cibler les « besoins criminogènes » (facteurs dynamiques directement liés au comportement criminel, tels que les fréquentations antisociales ou l’abus de substances).

Or, la parentalité et les liens familiaux sont souvent classés comme des besoins non-criminogènes ou secondaires dans la hiérarchie stricte du RBR. Dès lors, pourquoi investir des ressources dans le soutien à la parentalité (programmes d’éducation, UVF, médiation) si ce facteur n’est pas central dans la prédiction actuarielle de la récidive ?

Et si, à l’aune de la littérature scientifique récente, négliger la sphère parentale constituerai une erreur stratégique en matière de prévention tertiaire?

1. La Parentalité dans l’équation du RBR : Un facteur de « Réceptivité » négligé

Dans la stricte orthodoxie du modèle RBR, la détresse familiale ou le manque de compétences parentales ne sont pas considérés comme faisant partie du « Big Four » (les quatre facteurs de risque majeurs). Cependant, la recherche contemporaine invite à reconsidérer la parentalité sous l’angle de la Réceptivité et du Modèle des Vies Saines (Good Lives Model – GLM).

Si la parentalité n’est pas toujours la cause du crime, elle est souvent la solution à la résistance au traitement.

  • Le principe de réceptivité spécifique : Un détenu préoccupé par la rupture du lien avec son enfant présente une charge cognitive et émotionnelle qui entrave sa participation aux autres programmes (addictologie, gestion de la violence).

  • L’approche GLM : Contrairement au RBR qui se focalise sur la réduction des risques (éviter le négatif), le GLM (Ward & Stewart) se focalise sur l’accroissement des biens primaires (construire le positif). La parentalité répond au besoin fondamental d’appartenance (relatedness). En soutenant ce rôle, l’institution offre une motivation intrinsèque puissante pour le changement comportemental.

2. Données probantes : L’impact mesurable sur la récidive et la réinsertion

L’argument selon lequel le soutien familial est purement humanitaire ne résiste pas à l’analyse des données quantitatives. Plusieurs études longitudinales établissent une corrélation robuste entre le maintien des liens familiaux et la sécurité publique.

L’Étude du Minnesota (The Minnesota Study)

L’étude de référence menée par Duwe et Clark (2011) sur une cohorte de plus de 16 000 détenus a fourni des résultats statistiques majeurs. Les détenus ayant reçu des visites régulières montraient :

  • Une réduction de 13 % du risque de nouvelle condamnation pour crime (felony reconviction).
  • Une réduction de 25 % du risque de révocation de libération conditionnelle pour violation technique.
  • Fait notable : L’étude souligne que la fréquence et la consistance des visites sont des variables prédictives plus fortes que la simple existence d’une famille.

« Toute visite réduisait le risque de récidive de 13 % pour les nouvelles condamnations pour crime et de 25 % pour les révocations pour violation technique, ce qui reflète le fait que les visites avaient généralement un impact plus important sur les révocations. Les résultats ont en outre montré que des visites plus fréquentes et plus récentes étaient associées à une diminution du risque de récidive. Les résultats suggèrent également que plus un délinquant a de sources de soutien social, plus le risque de récidive est faible.

Si les visites en général réduisaient la récidive, nous avons constaté que les visites de certaines personnes étaient plus bénéfiques que d’autres. Après avoir contrôlé le nombre de visiteurs individuels que les détenus avaient reçus, nous avons constaté que les visites de beaux-parents réduisaient significativement le risque de nouvelle condamnation pour les quatre mesures de visite et le risque de révocation pour deux de ces mesures. Plusieurs relations avaient un impact sur un type spécifique de récidive. Par exemple, le risque de nouvelle condamnation était réduit par les visites des membres du clergé pour les quatre mesures de visite et par les visites des frères et sœurs pour trois de ces mesures. En revanche, le risque de révocation était diminué par les visites du père pour les quatre mesures de visite. Les visites des mentors et des autres membres de la famille, quant à elles, ont réduit respectivement le risque de nouvelle condamnation et de révocation pour au moins une mesure de visite. Et nous avons également constaté que tous les types de visite n’avaient pas un effet bénéfique sur la récidive, car les visites des ex-conjoints augmentaient significativement le risque de récidive pour plusieurs mesures de visite.

Le fait que les visites des ex-conjoints augmentent la récidive est probablement dû au conflit généralement présent dans les relations rompues, ce qui pourrait créer une instabilité pour les délinquants qui restent en contact avec leurs anciens conjoints. Mais pourquoi les visites des pères, des frères et sœurs, des beaux-parents et du clergé étaient-elles les plus importantes pour réduire la récidive, alors que les visites de sources présumément plus significatives comme les mères, les conjoints et les enfants avaient moins d’impact ? Bien que les données et la méthodologie que nous avons utilisées dans cette étude ne permettent pas de tirer des conclusions définitives, il est possible de spéculer sur les raisons pour lesquelles certaines de ces relations semblaient être plus importantes que d’autres. Les effets différents des visites des mères et des pères, par exemple, peuvent refléter le fait que, par rapport au fait de grandir avec un parent seul (généralement la mère), un ménage biparental est généralement un facteur protecteur contre la délinquance (Entner Wright, & Younts, 2009) ou, dans ce cas, contre la récidive. En offrant davantage une perspective de pair, les frères et sœurs peuvent aider les délinquants à rester responsables en leur apportant un soutien et des retours plus honnêtes. Pour ceux qui sont mariés, les visites avec leur conjoint ou leurs enfants peuvent être difficiles car elles créent plus de stress et rappellent souvent que leur incarcération les empêche d’élever leurs enfants ou d’aider à subvenir aux besoins de leur famille. Les beaux-parents, en revanche, peuvent être en mesure de fournir aux délinquants des visites de soutien de la part de membres de la famille qui sont généralement exemptes des difficultés pouvant accompagner les visites avec le conjoint ou les enfants. Enfin, étant donné que le clergé reçoit souvent une formation pour aider les individus à traverser des circonstances difficiles, il peut être en mesure d’offrir aux délinquants des conseils et un soutien efficaces. » Duwe et Clark (2011)

Méta-analyses sur les programmes parentaux

Une méta-analyse de Piquero et al. (2016) portant sur les programmes de formation aux compétences parentales en prison a mis en évidence que, bien que l’effet direct sur la récidive soit modéré, l’effet sur le fonctionnement familial post-libération est significatif. Or, un environnement familial stable est un pré-requis fréquent pour l’octroi et le succès d’une libération conditionnelle (aménagement de peine).

« Nous avons déterminé que les tailles d’effet moyennes globales pour les trois programmes de formation familiale/parentale précoces les plus populaires sont positives et statistiquement significatives, la plus grande taille d’effet moyenne étant observée pour la Thérapie d’interaction parent-enfant (taille d’effet moyenne = 0,98), suivie par le Programme de parentalité Triple P (taille d’effet moyenne = 0,56), et puis le Programme de parentalité Incroyable Years (taille d’effet moyenne = 0,31). En bref, les programmes de formation familiale/parentale précoce constituent une stratégie importante fondée sur des preuves qui mérite une application et une expansion continues dans le cadre d’une stratégie plus générale pour construire une société plus sûre ». Piquero et al. (2016)

3. Les mécanismes criminologiques : Pourquoi ça marche ?

Au-delà des chiffres, il est impératif de comprendre les mécanismes sociologiques et psychologiques à l’œuvre. Pourquoi le soutien à la parentalité favorise-t-il le désistement ?

A. La Théorie du Contrôle Social Informel (Sampson & Laub)

Selon cette théorie, le désistement du crime est favorisé par des « tournants » (turning points) qui créent de l’investissement social. L’enfant agit comme une « ancre ». Le coût du crime augmente drastiquement : le détenu ne risque plus seulement sa liberté, mais son identité de « bon père ». Les interventions type « Inside Out Dad«  (USA) ne se contentent pas d’enseigner comment changer une couche ; elles travaillent sur la restructuration cognitive de l’identité : passer de « détenu » à « père ».

B. La Théorie de l’Apprentissage Social

Les programmes basés sur l’apprentissage des compétences (comme Triple P – Positive Parenting Program implémenté dans certaines prisons australiennes et européennes) modifient les schémas interactionnels. Les détenus ayant souvent eux-mêmes subi des éducations coercitives ou violentes reproduisent ces schémas. En intervenant sur les compétences parentales (discipline non-violente, écoute active), on brise le cycle de la violence intra-familiale, un facteur de risque criminogène avéré pour la génération suivante.

4. Exemples d’Interventions et Enjeux d’Implémentation

Pour que l’impact criminologique soit réel, l’intervention ne peut être symbolique (comme un simple « Arbre de Noël »). Elle doit être structurée.

  • Programmes multimodaux (Oregon, USA) : L’État de l’Oregon a mis en place le programme Parenting Inside Out, le seul programme fondé sur des données probantes spécifiquement conçu pour les parents incarcérés. Les résultats montrent une baisse significative de la toxicomanie et de la criminalité post-libération par rapport au groupe témoin.

  • Les Unités de Vie Familiale (UVF – France/Belgique) : Elles permettent de passer du « temps de visite » au « temps de vie ». Criminologiquement, cela permet au détenu d’exercer une responsabilité réelle (cuisiner, gérer le coucher de l’enfant) dans un cadre sécurisé, préparant ainsi concrètement la sortie (saut qualitatif vs quantitatif).

Si la parentalité n’est pas un « besoin criminogène » au sens strict du terme pour tous les détenus, le soutien à la parentalité constitue un facteur de protection dynamique.

L’intervention criminologique sur la parentalité ne doit pas être vue comme une alternative au travail sur les facteurs de risque (emploi, addiction), mais comme un catalyseur de ces derniers. En renforçant le capital social du détenu et en lui fournissant une identité pro-sociale valorisante (« être un père responsable »), l’institution pénitentiaire active un levier puissant de désistement, validant ainsi l’adage de la criminologue Peggy Giordano : pour changer, l’individu a besoin d’un « crochet pour le changement » (hook for change). L’enfant est souvent ce crochet.