La relation entre la consommation de substances psychoactives et la délinquance constitue l’un des constats les plus solidement établis de la criminologie contemporaine. Les troubles liés à l’usage de substances (TUS) sont ainsi 4 à 9 fois plus prévalents chez les personnes délinquantes que dans la population générale. Cette comorbidité n’est pas anodine : la probabilité de commettre une infraction est 3 à 4 fois plus élevée chez les consommateurs de substances que chez les non‑consommateurs, et la fréquence des comportements délictuels augmente avec le niveau de consommation.
Dans ce contexte, le traitement de la dépendance apparaît comme une intervention doublement pertinente : il permet à la fois de réduire l’usage de substances et de diminuer la récidive criminelle. Les études d’évaluation confirment d’ailleurs l’efficacité des traitements de la dépendance sur ces deux plans. Pour autant, de nombreux délinquants remplissant les critères d’un TUS n’entrent jamais en traitement. Cette sous‑utilisation des soins constitue une perte d’opportunité majeure, tant pour les individus concernés que pour la collectivité.
L’étude de Lilach Shaul et ses collaborateurs, publiée en 2019 dans l’International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, apporte un éclairage précieux sur cette question en examinant les facteurs prédictifs de l’entrée en traitement chez des délinquants sous probation aux Pays‑Bas. L’originalité de cette recherche réside dans l’attention particulière qu’elle accorde à la motivation pour le traitement, évaluée non pas à l’entrée en soins, mais dès le début de la mesure de probation.
Cadre théorique et contexte de l’étude
Les obstacles à l’entrée en traitement
L’accès des délinquants aux traitements de la dépendance se heurte à plusieurs types d’obstacles. Sur le plan systémique, on rencontre des difficultés liées à la disponibilité des soins, à la qualité des services proposés et à la formation du personnel. Trop souvent, les délinquants reçoivent une éducation sur les substances sans bénéficier d’un véritable traitement, ou bien sont orientés vers des groupes de soutien de type Alcooliques Anonymes sans suivi structuré.
À ces obstacles structurels s’ajoute un frein individuel majeur : le manque de motivation pour le traitement. Ce facteur est d’autant plus prégnant dans le système pénal que les niveaux de motivation à l’arrêt de la consommation et à l’entrée en soins y sont généralement plus faibles que dans les prises en charge volontaires en milieu communautaire. Les personnes orientées vers un traitement sous contrainte judiciaire présentent en effet des niveaux de motivation inférieurs à ceux des patients admis volontairement, comme l’ont montré Melnick et al. (2014) dans différents types de structures.
La spécificité du contexte néerlandais
L’étude de Shaul et al. présente un intérêt particulier en ce qu’elle s’inscrit dans un contexte juridique distinct de celui des États‑Unis, où la majeure partie de la recherche existante a été conduite. Aux Pays‑Bas, l’obligation de suivre un traitement peut être imposée comme condition attachée à une peine avec sursis. Cette obligation n’est toutefois généralement pas prononcée sans le consentement de la personne condamnée. Cette particularité procédurale pourrait avoir des implications importantes : contrairement aux observations faites outre‑Atlantique, il pourrait exister une association positive entre la motivation pour le traitement et l’injonction judiciaire aux soins, hypothèse que les auteurs ont cherché à tester.
Méthodologie de l’étude
Design et participants
L’étude s’inscrit dans le cadre d’un essai contrôlé randomisé en grappes de plus grande ampleur, portant sur l’efficacité d’une intervention brève de renforcement de la motivation. Pour contrôler l’effet potentiel de cette intervention, les auteurs n’ont inclus dans leur analyse que les données des participants du groupe témoin, ayant reçu une probation standard.
L’échantillon final est composé de 83 délinquants masculins sous probation, ayant participé à l’évaluation initiale (T₁) et à un suivi à 12 mois (T₂). L’âge moyen des participants est de 38 ans (écart‑type = 11), 67 % sont nés aux Pays‑Bas, 90 % ont un niveau d’éducation primaire ou inférieur, et 85 % sont sans emploi. Les substances les plus fréquemment rapportées comme produit principal sont l’alcool (43 %), la cocaïne (32 %) et le cannabis (14 %). Près de 78 % des participants répondent aux critères d’un TUS selon le CIDI 2.1, et pour 58 % d’entre eux, un traitement obligatoire est inclus dans le verdict.
Instruments de mesure
La motivation pour le traitement est mesurée à l’aide de l’échelle Motivation for Treatment (MfT), un questionnaire de 22 items évalués sur une échelle de Likert en 5 points (α de Cronbach non rapporté dans l’article, mais l’instrument a fait l’objet de validations antérieures). L’entrée en traitement est définie comme toute admission dans un programme de soins pour la dépendance au cours de la période de suivi, sur la base du rapport des participants. Enfin, l’injonction judiciaire au traitement est une variable dichotomique issue des bases de données officielles des services de probation (système IRIS).
Taux d’entrée en traitement et facteurs associés
Sur les 83 participants, 38 (45,8 %, arrondi à 45,5 % dans le texte original) ont intégré un traitement pour leur dépendance au cours de la période de suivi. La durée moyenne de suivi est de 14,4 mois (écart‑type = 3,76), et s’avère plus longue pour les participants ayant entré en traitement (15,4 vs 13,6 mois).
L’analyse bivariée révèle que l’entrée en traitement est positivement associée à deux facteurs : l’injonction judiciaire au traitement et le niveau de motivation pour le traitement. En revanche, les caractéristiques démographiques (âge, éducation, emploi, logement), la nature de la substance consommée, le type d’infraction ou le nombre d’arrestations antérieures ne sont pas associés à l’entrée en traitement.
Analyse de régression logistique
Les participants présentant un niveau de motivation plus élevé ont 2,2 fois plus de chances d’entrer en traitement que ceux dont la motivation est plus faible . La durée de suivi est également associée à une probabilité accrue d’entrée en soins .
Le second modèle , qui ajoute l’injonction judiciaire et les antécédents de traitement, n’améliore pas significativement la prédiction . La motivation demeure le prédicteur le plus robuste , tandis que l’injonction judiciaire et les antécédents de traitement ne sont pas significativement associés à l’entrée en traitement dans ce modèle multivarié.
Implications
Une contribution originale
L’étude de Shaul et al. présente une originalité méthodologique majeure : alors que les recherches antérieures évaluaient la motivation au moment de l’entrée en traitement pour prédire l’issue des soins, cette étude est la première, à la connaissance des auteurs, à mesurer la motivation dès le début de la probation pour examiner son pouvoir prédictif sur l’entrée effective en traitement. Cette approche permet de mieux comprendre comment les interventions motivationnelles mises en œuvre pendant la probation peuvent influencer l’accès aux soins.
Motivation et contrainte judiciaire
Les résultats confirment l’hypothèse selon laquelle les délinquants qui entrent en traitement présentent, dès le début de leur probation, des niveaux de motivation plus élevés que ceux qui n’y entrent pas. L’injonction judiciaire est également plus fréquente chez les premiers, mais son effet prédictif s’estompe dans le modèle multivarié, ce qui suggère que la motivation pourrait jouer un rôle médiateur ou expliquer une partie de l’association entre le mandat judiciaire et l’entrée effective en soins.
Cette observation rejoint les travaux de Jones, Hayhurst et Millar (2017), qui concluaient que le succès du traitement des délinquants, qu’ils soient ou non sous injonction judiciaire, n’est probablement pas compromis par de faibles niveaux de motivation au moment de l’entrée en soins. Les auteurs anglais avançaient que la motivation, potentiellement basse au moment de l’arrestation, pourrait s’élever d’ici à l’entrée en traitement. L’étude néerlandaise complète cette analyse en montrant que les délinquants les plus motivés dès le début de leur probation sont précisément ceux qui franchissent le pas de l’entrée en soins.
La question de la coercition perçue
Les auteurs soulèvent une distinction importante entre l’injonction judiciaire objective et la coercition perçue par le délinquant. Des travaux antérieurs (notamment Prendergast et al., 2009) ont montré que ces deux construits sont corrélés mais distincts : les délinquants qui perçoivent une forte coercition tendent à avoir des scores de motivation plus faibles, tandis que ceux qui ressentent un sentiment de choix et d’autonomie présentent des niveaux de motivation plus élevés.
L’absence de mesure de la coercition perçue constitue d’ailleurs l’une des limites de l’étude, les auteurs recommandant que les recherches futures intègrent cet indicateur. Cette question est cruciale : un délinquant peut être objectivement sous injonction judiciaire tout en percevant sa démarche comme volontaire, ou inversement, ce qui affecte probablement sa motivation et, en cascade, son entrée en traitement.
Implications pour les pratiques probatoires
Les résultats de cette étude plaident en faveur de l’implémentation d’interventions motivationnelles dès le début des mesures de probation. Renforcer la motivation pour le traitement chez les délinquants sous main de justice pourrait augmenter la probabilité qu’ils s’engagent effectivement dans des soins, ce qui bénéficierait à la fois à leur santé et à la sécurité publique.
Cette recommandation s’inscrit dans une approche plus large de la délinquance comme comportement de santé publique, appelant à des interventions adaptées aux risques et besoins spécifiques de chaque individu, conformément aux principes RBR évoqués dans l’article. Comme le souligne Taxman (2014), le développement de la recherche sur les services est nécessaire pour améliorer notre compréhension des leviers d’action aux niveaux individuel, programmatique et systémique.
Limites de l’étude
Plusieurs limites doivent être prises en compte dans l’interprétation des résultats. L’échantillon est exclusivement masculin et composé de délinquants réitérants, ce qui restreint la généralisation des conclusions aux femmes et aux primo‑délinquants. La taille modeste de l’échantillon (83 participants) a pu limiter la puissance statistique et empêcher l’identification d’autres facteurs prédictifs potentiels.
Par ailleurs, à l’exception des données officielles concernant l’injonction judiciaire, toutes les informations reposent sur l’auto‑déclaration des participants. Si les instruments utilisés ont été validés (notamment le MATE‑Crimi) et si les chercheurs n’étaient pas affiliés aux services de probation, ce mode de recueil expose néanmoins aux biais de désirabilité sociale et aux erreurs de mémorisation. Enfin, l’étude n’a pas contrôlé l’effet éventuel de la disponibilité locale des traitements, qui pourrait varier géographiquement.
Conclusion
L’étude de Shaul et al. (2019) apporte une contribution significative à la compréhension des facteurs d’entrée en traitement des délinquants dépendants sous probation. Elle démontre que la motivation pour le traitement, évaluée dès le début de la mesure, constitue un prédicteur robuste de l’entrée effective en soins, indépendamment de l’injonction judiciaire ou des antécédents de traitement.
Ces résultats soulignent l’importance d’intégrer des interventions de renforcement de la motivation dans les dispositifs probatoires. Ils invitent également à poursuivre les recherches sur les mécanismes par lesquels la motivation interagit avec les perceptions de coercition et les caractéristiques individuelles pour influencer le parcours de soins des délinquants.
Dans une perspective plus large, cette étude rappelle que l’efficacité des politiques pénales en matière de dépendance ne saurait se limiter à l’injonction judiciaire. Elle dépend aussi, et peut‑être surtout, de la capacité des systèmes de probation à susciter chez les personnes suivies une motivation authentique à s’engager dans un processus de changement. C’est à cette condition que le traitement de la dépendance pourra pleinement jouer son rôle d’outil de réinsertion et de réduction de la récidive.
Référence principale
Shaul, L., Blankers, M., Koeter, M. W. J., Schippers, G. M., & Goudriaan, A. E. (2019). The role of motivation in predicting addiction treatment entry among offenders with substance use disorders under probation supervision. International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 1‑13

La question de l’efficacité des programmes destinés aux auteurs de violence conjugale est centrale en criminologie clinique. Si les approches de groupe, notamment le modèle féministe de Duluth, constituent la norme dans environ 90 % des interventions, les résultats en matière de réduction de la récidive demeurent mitigés. Une hypothèse explicative récurrente concerne le faible niveau de motivation initiale des participants, souvent contraints par la justice à suivre une thérapie. L’étude de Zalmanowitz et ses collègues (2013), publiée dans le 

Au cours d’un essai clinique avec des buveurs à problèmes, nous avons assigné au hasard des clients à neuf thérapeutes différents, en observant leur travail à l’aide de miroirs sans tain. Les clients des thérapeutes les plus empathiques ont beaucoup mieux réussi à réduire leur consommation d’alcool que ceux qui travaillaient avec des thérapeutes peu empathiques. Au bout de six mois, nous pouvions expliquer les deux tiers de la variance de la consommation d’alcool des clients par le niveau de compétence empathique des thérapeutes délivrant (prétendument) la même thérapie comportementale (Miller, Taylor, & West, 1980), un effet qui était toujours présent après deux ans de suivi (Miller & Baca, 1983). L’année suivante, Steve Valle (1981) a publié des résultats similaires : les taux de rechute au cours des deux années de suivi étaient de deux fois supérieurs à ceux de l’année précédente. de rechute au cours des deux années de suivi étaient de deux à quatre fois plus élevés pour les clients qui travaillaient avec des conseillers ayant un faible niveau de compétences centrées sur la personne, par rapport aux clients du même programme qui avaient la chance d’avoir des conseillers ayant un fonctionnement interpersonnel élevé.
L’effet d’une récompense en bonbons sur les scores de Q.I. a été étudié chez 72 enfants de première et deuxième année. Tous les sujets ont reçu la forme A du test de vocabulaire en images de Peabody et, sur la base de ces résultats, ont été divisés en trois groupes : faible, moyen et élevé.