Lorsque l’on évoque l’infanticide ou le filicide, le réflexe immédiat est celui du rejet, de l’horreur. Comment une mère ou un père peut-il mettre fin aux jours de son propre enfant ? Pourtant, comme le rappellent Lita Linzer Schwartz et Natalie K. Isser dans leur ouvrage Endangered Children (2000), ce phénomène n’a rien de nouveau. Il traverse les siècles, les continents et les civilisations, « des chasseurs-cueilleurs à ceux des civilisations ‘supérieures’, y compris nos propres ancêtres et contemporains » . Ce qui change, en revanche, c’est le regard que nous portons sur ces crimes, les catégories juridiques que nous leur assignons et les réponses que nous y apportons.
Les auteures soulignent d’emblée une réalité dérangeante : « Plutôt que d’être l’exception, cela a été la règle » (Williamson, 1978). Les sociétés contemporaines, tout en déplorant universellement l’infanticide, ont historiquement pratiqué des formes de contrôle des naissances qui, dans des contextes de pénurie, rendaient ces actes non seulement tolérables mais parfois nécessaires à la survie collective.
Néonaticide, infanticide, filicide : des réalités distinctes
La première clarification conceptuelle vient de Resnick (1970), dont les définitions sont reprises par Schwartz et Isser (p. 1) :
- Le néonaticide : l’homicide d’un nouveau-né dans les premières 24 heures suivant sa naissance.
- L’infanticide : le meurtre d’un enfant jusqu’à l’âge d’un an.
- Le filicide : le meurtre d’un fils ou d’une fille âgé de plus d’un an.
Cette distinction n’est pas anecdotique. Elle reflète des dynamiques psychologiques, sociales et juridiques fondamentalement différentes. Comme le soulignent Schwartz et Isser, le néonaticide est presque toujours le fait de la mère, souvent jeune, célibataire, et dans un état de déni de grossesse. L’infanticide et le filicide, en revanche, impliquent une parentalité déjà installée, une relation établie avec l’enfant, et des motifs souvent plus complexes : stress parental, troubles mentaux, ou encore vengeance dans un contexte de séparation.
Un crime vieux comme le monde
L’Antiquité : entre nécessité et cruauté
L’ouvrage rappelle que l’infanticide était pratiqué dans la Grèce antique, où l’exposition des nouveau-nés était non seulement tolérée mais parfois encouragée par la loi, notamment à Sparte où les enfants faibles ou déformés étaient détruits (p. 4). Platon appelait à l’éradication des bébés « engendrés par des parents inférieurs », tandis qu’Aristote considérait l’exposition comme la meilleure méthode de contrôle de la population (Langer, 1974, cité p. 4). À Rome, la doctrine de la patria potestas donnait au père seul le droit de mettre son enfant à mort (p. 4).
Les mythologies regorgent de récits d’enfants abandonnés ou tués : Œdipe exposé sur le mont Cithéron, Romulus et Rémus abandonnés aux loups, ou encore Médée, dont la tragédie d’Euripide incarne à jamais la figure de la mère infanticide par vengeance. Comme l’écrivent Schwartz et Isser, le mythe de Médée n’est pas seulement une œuvre dramatique : il est devenu un paradigme que la psychiatrie et le droit contemporains continuent d’invoquer sous le nom de « syndrome de Médée » (p. 7).
Le Moyen Âge et l’Époque moderne : entre condamnation morale et clémence pratique
Le judaïsme, puis le christianisme, ont fermement condamné l’infanticide. Mais comme le notent Schwartz et Isser, « lorsqu’il était détecté, l’Église imposait des peines sévères (morts horribles) si l’enfant n’était pas baptisé ou était illégitime. En revanche, les femmes mariées qui tuaient leurs enfants étaient traitées plus clémentement » (p. 5).
Au XVIIe siècle, les États européens, soucieux de réguler les mœurs sexuelles et l’illégitimité, édictèrent des lois contre la dissimulation de grossesse. La loi anglaise de 1623, citée par les auteures, présumait qu’une femme qui dissimulait la mort de son enfant illégitime était coupable de meurtre (p. 10). Ces lois, rarement appliquées avec rigueur, tombèrent en désuétude au XVIIIe siècle.
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Les données statistiques : un portrait contrasté
Schwartz et Isser présentent des données éloquentes sur les caractéristiques des auteurs de néonaticide. Parmi les 86 cas recensés entre 1990 et 1999 (annexe A, pp. 157-161) :
| Tranche d’âge | Effectif |
|---|---|
| Moins de 18 ans | 27 |
| 18-20 ans | 26 |
| 21 ans et plus | 33 |
| Total | 86 |
L’âge médian est de 19 ans, ce qui signifie que la moitié des auteurs ont moins de 19 ans et l’autre moitié plus. Contrairement aux stéréotypes, une proportion significative (38 %) a plus de 21 ans.
L’étude de Silverman et Kennedy (1988), citée p. 73, portant sur 45 cas de néonaticide au Canada (1974-1983), révèle que :
- 69 % des auteures avaient moins de 21 ans
- 69,3 % étaient célibataires
- La profession la plus fréquemment déclarée était « étudiante »
Le néonaticide : le déni comme mécanisme de survie psychique
L’un des apports les plus marquants de l’ouvrage est l’analyse du déni de grossesse. Contrairement à ce que l’intuition pourrait suggérer, le déni n’est pas une simple feinte ou un mensonge. Il s’agit d’un mécanisme de défense psychologique puissant, souvent non psychotique, qui permet à la jeune femme de ne pas intégrer la réalité de sa grossesse.
Spielvogel et Hohenor (1995), cités p. 49, distinguent deux formes de déni :
- Le déni non psychotique : fréquent chez les femmes jeunes, ambivalentes face à la grossesse, ou en conflit avec des interdits religieux ou parentaux stricts.
- Le déni psychotique : associé à des troubles mentaux chroniques (schizophrénie, déficits cognitifs).
Comme le notent Schwartz et Isser, les néonaticides surviennent typiquement chez des jeunes femmes qui :
- N’ont eu aucun suivi prénatal (95 % des nourrissons tués le premier jour ne sont pas nés à l’hôpital, p. 48)
- Ont caché leur grossesse à leur entourage
- Accouchent seules, souvent dans des toilettes
- Décrivent l’accouchement comme une « évacuation » et non comme une naissance (p. 47)
Le cas de Melissa Drexler, surnommée « Prom Mom » (1997), est emblématique. Accouchée dans les toilettes de son lycée pendant le bal de promo, elle retourna danser quelques minutes plus tard. « Une amie déclara que, à sa connaissance, Drexler ne savait pas qu’elle était enceinte » (p. 48-49).
Infanticide et filicide : entre stress, troubles mentaux et vengeance
L’étude de McKee et Shea (1998), reprise par Schwartz et Isser (p. 41), dresse un profil-type de la mère infanticide :
« Ces femmes manquaient de ressources adéquates pour faire face aux facteurs de stress précédant la mort des enfants. La grande majorité de ces meurtres n’étaient apparemment pas dus à une altération du jugement par intoxication, mais plutôt à un contact déformé avec la réalité ou à des actes impulsifs et non planifiés découlant de niveaux extrêmes de stress situationnel, de frustration, de colère, de dépression ou d’une combinaison de ces facteurs. »
80 % des sujets présentaient un trouble mental diagnostiquable, et 35 % étaient mentalement retardés ou présentaient un fonctionnement intellectuel limite (p. 41).
Les hommes ne sont pas absents de ces crimes. L’ouvrage cite les travaux de Daly et Wilson, qui montrent que les enfants vivant dans des familles recomposées sont 60 à 70 fois plus susceptibles d’être tués par un beau-parent que par un parent biologique (p. 25). Campion, Cravens et Covan (1988, cité p. 95) ont étudié 12 hommes filicides et ont trouvé que :
- La plupart avaient grandi avec de multiples facteurs de stress développementaux (exposition à la violence, abus parentaux, séparation d’avec les parents)
- La plupart vivaient dans la pauvreté et l’isolement social
- La moitié présentaient des troubles liés à la consommation de substances
Les motifs : une typologie complexe
Schwartz et Isser reprennent la typologie de Wilczynski (1997, p. 92) qui distingue dix catégories de motifs :
- Vengeance (meurtre des enfants pour faire souffrir l’autre parent)
- Jalousie ou rejet de l’enfant
- Enfant non désiré (motif principal du néonaticide)
- Discipline (châtiment corporel excessif)
- Altruiste primaire (euthanasie d’un enfant très malade ou handicapé)
- Altruiste secondaire (dépression post-partum, manque de soutien)
- Psychose (délires concernant l’enfant)
- Syndrome de Munchausen par procuration
- Absence d’intention de tuer (négligence)
- Motif inconnu
Le système judiciaire face à l’indicible
Des lois en décalage
L’ouvrage pointe une incohérence majeure : aux États-Unis, contrairement au Royaume-Uni ou à l’Australie, il n’existe pas de catégorie juridique spécifique pour le néonaticide. Une jeune femme qui tue son nouveau-né peut être poursuivie pour meurtre au premier degré, avec des peines allant de 15 ans à la prison à vie.
| Pays | Approche juridique |
|---|---|
| Royaume-Uni | Infanticide Act (1922, 1938) : réduction de la peine pour troubles mentaux liés à l’accouchement |
| Australie (Nouvelle-Galles du Sud) | Recommandation d’abolition de l’infanticide comme infraction spécifique (1997) |
| États-Unis | Pas de statut fédéral ; chaque État applique ses propres lois (meurtre, homicide involontaire, etc.) |
La défense par la psychose post-partum : un champ de bataille judiciaire
Schwartz et Isser consacrent un chapitre entier à la question de la défense par la psychose post-partum. Ils rappellent que cette condition, qui touche environ 1 à 2 femmes pour 1 000 accouchements (Kaplan et Sadock, 1996, cité p. 106), n’est pas reconnue comme une entité distincte dans le DSM-IV (American Psychiatric Association, 1994), mais classée comme « Trouble psychotique bref » (p. 106).
Les auteures citent les travaux de Grossman (1990) et Waldron (1990) qui montrent que :
« Environ la moitié des femmes ont été déclarées non coupables pour cause d’aliénation mentale, un quart a reçu des peines légères, comme la probation, et un quart a reçu de longues peines » (Moss, 1988).
Le paradoxe des peines
Les annexes de l’ouvrage (pp. 157-166) documentent l’extrême disparité des peines. Voici quelques exemples contrastés :
| Affaire | État | Âge | Charge initiale | Peine |
|---|---|---|---|---|
| Rebecca Hopfer | Ohio | 17 | Meurtre au 1er degré | 15 ans à perpétuité |
| « Anna » | Illinois | 15 | Meurtre au 1er degré | Probation + 1000h de travaux d’intérêt général |
| Stacy Myers | Virginie | ? | Meurtre au 2e degré | 15 ans (annulé en appel) |
| Bacilia Lucero | New Jersey | 22 | Homicide involontaire aggravé | 12 ans de prison |
Schwartz et Isser soulignent que les disparités de traitement sont souvent liées à la classe sociale et à l’origine ethnique. Le cas de Lucero, une immigrée mexicaine sans papiers, contraste avec celui d’Amy Grossberg et Brian Peterson, étudiants aisés dont les familles ont dépensé plus d’un million de dollars pour leur défense.
Les enjeux politiques : avortement, euthanasie et « choix »
L’avortement comme alternative et comme enjeu symbolique
L’ouvrage aborde de front la question de l’avortement, non pour trancher le débat éthique, mais pour montrer comment il s’articule avec le néonaticide. Resnick (1970) notait déjà une différence fondamentale entre les femmes qui avortent et celles qui commettent un néonaticide :
« Les femmes qui recherchent un avortement sont des activistes qui reconnaissent la réalité précocement et attaquent promptement le danger. En revanche, les femmes qui commettent un néonaticide nient souvent qu’elles sont enceintes ou supposent que l’enfant naîtra mort-né » (p. 63).
Les auteures citent Sanger (1997), qui affirme que les positions anti-avortement, en criminalisant et en stigmatisant l’interruption volontaire de grossesse, contribuent à créer un climat de panique où le déni devient possible (p. 62).
L’euthanasie des nouveau-nés : un débat ravivé
Schwartz et Isser évoquent également le cas des nouveau-nés gravement handicapés. L’affaire « Baby Doe » (1982), où les parents d’un enfant trisomique ont refusé une intervention chirurgicale vitale, a déclenché un débat national aux États-Unis sur les limites de l’autonomie parentale (p. 131).
Les auteures citent le pédiatre Koop (1989) :
« Je crois que nos patients, aussi jeunes ou petits soient-ils, devraient recevoir la même considération et la même aide experte que celle qui serait considérée comme normale pour un adulte. Ce n’est pas parce qu’il est petit, parce qu’il ne peut pas parler pour lui-même, qu’il n’y a pas de raison de le considérer comme jetable »
Prévenir plutôt que punir : les pistes de l’ouvrage
L’éducation sexuelle : un champ de bataille idéologique
L’ouvrage consacre un chapitre entier aux mesures préventives. La première d’entre elles est l’éducation sexuelle. Mais là encore, les positions s’affrontent. Schwartz et Isser notent que les programmes d’abstinence seule ne retardent pas significativement l’âge des premiers rapports sexuels (p. 140), tandis que les programmes combinant information sur la contraception et développement des compétences psychosociales ont un impact mesurable sur la réduction des grossesses non désirées.
L’étude de Jemmott, Jemmott et Fong (1998), citée p. 142, a montré qu’après 12 mois, plus d’étudiants du groupe « abstinence seule » avaient des rapports sexuels que ceux du groupe « information sur le préservatif ».
L’accompagnement des mères vulnérables
L’ouvrage préconise un renforcement des dispositifs de soutien aux mères isolées. Le programme « Nurse-Family Partnership » d’Olds et al. (1998, cité p. 148), qui prévoit des visites à domicile par des infirmières de la grossesse jusqu’aux 2 ans de l’enfant, a montré des résultats probants sur 15 ans, avec un retour sur investissement de 7 dollars pour 1 dollar dépensé.
La justice thérapeutique
Enfin, Schwartz et Isser plaident pour une approche dite de « justice thérapeutique », inspirée des travaux de Wexler et Winick (1991, p. 152). L’idée est simple : plutôt que de se focaliser sur la punition, le système judiciaire devrait intégrer une dimension réhabilitative, notamment pour les mères ayant commis un néonaticide dans un contexte de déni ou de trouble mental.
Comme l’écrivent les auteures :
« L’incarcération d’une jeune fille pour cet acte ne dissuadera pas une autre fille de commettre un néonaticide ; si l’on ne planifie pas un acte, on ne peut être dissuadé de le commettre » (Fazio et Comito, 1999, cité p. 155).
Un miroir de nos contradictions
L’ouvrage de Schwartz et Isser ne se contente pas de décrire un phénomène criminel. Il nous renvoie à nos propres contradictions :
- Nous sommes horrifiés par le meurtre d’un enfant, mais nous tolérons des conditions sociales qui le rendent possible.
- Nous débattons avec passion de l’avortement, mais nous laissons des milliers de jeunes filles accoucher seules dans des toilettes.
- Nous réclamons des peines sévères, mais nous refusons de financer des programmes de prévention.
Comme le résument les auteures, reprenant Schroeder (1993) :
« La société n’est souvent préoccupée que par le traitement ou la poursuite de la mère après qu’elle a blessé ou tué son enfant ; ce qui est plus important, c’est de la protéger avant qu’elle ait eu la chance de le faire. »
- Schwartz, L.L. & Isser, N.K. (2000). Endangered Children: Neonaticide, Infanticide, and Filicide. CRC Press.
- Resnick, P. (1970). Murder of the newborn: a psychiatric review of neonaticide. American Journal of Psychiatry, 126, 1414-1420.
- Daly, M. & Wilson, M. (1988). Evolutionary social psychology and family homicide. Science, 242, 510-524.
- McKee, G.R. & Shea, S.J. (1998). Maternal filicide: a cross-national comparison. Journal of Clinical Psychology, 54, 679-687.
- Wilczynski, A. (1997). Child Homicide. Greenwich Medical Media Ltd.
- Wexler, D.B. & Winick, B.J. (1991). Therapeutic jurisprudence as a new approach to mental health law. University of Miami Law Review, 45, 979-1004.

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Dans son ouvrage 

Le programme Aggression Replacement Training (ART)