Dans le champ de la criminologie et de la psychologie médico-légale, la reconnaissance croissante de l’impact des traumatismes sur les populations en contexte pénal invite à repenser non seulement les interventions directes, mais aussi les conditions organisationnelles, culturelles et relationnelles de la prise en charge. L’article de Cogan et al. explore cette dynamique « trauma informed and responsive » au sein des dispositifs médico-légaux, en interrogeant les obstacles, les leviers et les implications pour la pratique.
Cogan et al (2025) « A journey towards a trauma informed and responsive Justice system: the perspectives and experiences of senior Justice workers »
Objectifs de l’étude
Les auteurs partent du constat que les personnes concernées par les services médico-légaux (incarcérées, en probation, en psychiatrie forensique) présentent fréquemment des antécédents de traumatismes : violences, abus, négligences, instabilité précoce. Cette réalité participe aux problématiques de santé mentale, à la dysrégulation émotionnelle, et peut influer sur la délinquance et la récidive. Dans ce cadre, l’approche « trauma-informed » vise à faire de la conscience du trauma, non seulement une donnée clinique, mais un repère dans l’ensemble de l’organisation et de l’intervention : sécurité, collaboration, empowerment, adaptation sensible au vécu. L’objectif de cette étude est d’explorer comment cette orientation peut devenir « responsive » — autrement dit, non seulement informée par le trauma mais aussi capable de répondre de façon adaptée aux besoins et contraintes des contextes médico-légaux.
Méthodologie
L’article adopte une approche qualitative (entretien, groupes de discussion ou approche néo-qualitative) pour recueillir des données auprès de professionnels (cliniciens, intervenants, responsables de dispositifs) œuvrant en milieu médico-légal. L’analyse thématique permet d’identifier un ensemble de thèmes structurels : la perception du trauma, les obstacles organisationnels, les facteurs facilitateurs, les pratiques spécifiques et les recommandations pour rendre les dispositifs plus « trauma-responsive ».
Principaux résultats
Parmi les résultats les plus saillants :
- Les professionnels repèrent une forte prévalence de traumatismes dans les populations concernées : cela renforce la nécessité d’une culture d’intervention qui intègre explicitement cette dimension.
- Les obstacles à l’implantation sont multiples : manque de temps, de ressources, de formation spécialisée, inertie organisationnelle, culture institutionnelle centrée sur la sécurité ou la sanction plutôt que sur la relation.
- Les facilitateurs identifiés incluent : des espaces de réflexion et de supervision pour les professionnels, des cultures de soutien et de collaboration, l’implication des usagers dans la co-construction des dispositifs, et des pratiques qui valorisent l’autonomie, la voix des personnes et la sécurité relationnelle.
- Les pratiques « trauma-responsive » concrètes évoquées comprennent : des entretiens sécurisés et transparents, la prise en compte des déclencheurs de trauma (ex. fouilles, isolement), un climat institutionnel qui vise à réduire la re-traumatisation, et des collaborations inter-services (justice, santé, travail social).
- Enfin, les auteurs formulent des recommandations concrètes : renforcer la formation continue des professionnels, adapter les protocoles aux spécificités médico-légales, allouer du temps de supervision, prévoir des espaces de débriefing, impliquer les usagers et repenser la gestion de la sécurité à l’aune de la relation.
Implications pour la criminologie et la pratique médico-légale
Pour le/la criminologue ou le/la psychologue travaillant en contexte médico-légal, cette étude suggère plusieurs pistes :
- Repenser l’évaluation et la prise en charge en intégrant systématiquement les vécus traumatiques comme facteur potentiel d’explication de certains parcours criminels ou réglementaires. Cela ne se limite pas à ajouter un module “trauma” mais à rendre l’ensemble du dispositif sensible à cette dimension.
- Adapter l’intervention organisationnelle : les logiques de contrôle et de sécurité, si dominantes, peuvent entrer en tension avec une démarche qui vise à promouvoir la confiance, la transparence et la sécurité psychologique. Il convient donc de travailler à l’articulation entre contrainte (nécessaire dans le cadre médico-légal) et relationalité.
- Investir dans la formation, la supervision et le bien-être des intervenants : comme l’étude le montre, sans soutien professionnel adéquat les efforts « trauma informed » risquent de stagner. Le bien-être du professionnel est de fait un vecteur de qualité pour l’intervention.
- Promouvoir l’engagement des usagers et une approche collaborative : faire entendre la voix des personnes concernées, leur donner des choix, favoriser leur participation aux modalités d’intervention contribue à la responsabilisation et à une meilleure adaptation.
- Mettre en place des indicateurs d’évaluation : il est recommandé d’évaluer non seulement les résultats classiques (récidive, conformité) mais aussi des indicateurs de climat, de sécurité perçue, de réduction de la re-traumatisation et d’amélioration de la relation d’intervention.
Cette contribution de Cogan et al. rappelle que l’orientation « trauma informed and responsive » constitue un changement de paradigme pertinent pour la criminologie et la psychologie médico-légale : il s’agit non seulement d’ajouter un savoir sur les traumatismes, mais de transformer en profondeur les modalités d’intervention, les logiques organisationnelles et le rapport clinique. Pour les praticiens et les chercheurs, cela ouvre un champ riche : celui de l’interface entre trauma, sécurité, autonomie, relation et justice.



L’excellent article « Understanding the Neurobiology of Trauma and Implications for Interviewing Victims » explore la manière dont le cerveau réagit au traumatisme et comment ces réactions influencent le comportement et la mémoire des victimes. Rédigé par Christopher Wilson, Kimberly A. Lonsway et Joanne Archambault, il met en lumière comment le cerveau réagit au trauma et pourquoi les réponses des victimes peuvent sembler illogiques ou incomplètes.

