Depuis plusieurs décennies, la criminologie clinique internationale s’éloigne progressivement d’une vision strictement morale ou psychiatrisante des infractions sexuelles. Les travaux contemporains montrent que les violences sexuelles résultent rarement d’une causalité unique ; elles émergent plutôt de l’interaction entre facteurs cognitifs, émotionnels, relationnels, sexuels et comportementaux. C’est précisément dans cette perspective qu’a été développé le programme K-MIDSA (Korean Multidimensional Inventory of Development, Sex and Aggression), conçu en Corée du Sud avec la participation de chercheurs majeurs du champ, dont William L. Marshall.
Le projet répond à une préoccupation centrale des systèmes correctionnels contemporains : comment réduire durablement la récidive sexuelle à partir d’interventions validées scientifiquement ? Le rapport souligne d’emblée que les politiques purement sécuritaires — surveillance électronique, injonctions, dispositifs post-carcéraux — ne peuvent produire des effets significatifs sans prise en charge thérapeutique structurée et fondée sur des données empiriques.
Une approche multidimensionnelle du risque sexuel
L’une des contributions majeures du K-MIDSA réside dans la création d’un outil d’évaluation multidimensionnelle destiné à identifier les facteurs criminogènes spécifiques associés aux infractions sexuelles. Contrairement aux approches centrées uniquement sur les antécédents judiciaires ou le diagnostic psychiatrique, le K-MIDSA évalue un ensemble beaucoup plus large de dimensions :
- compulsivité sexuelle ;
- intérêts sexuels déviants ;
- paraphilies ;
- sadisme sexuel ;
- distorsions cognitives ;
- déficit d’empathie ;
- problèmes relationnels ;
- hypermasculinité ;
- régulation émotionnelle ;
- styles d’attachement ;
- isolement affectif ;
- capacités de résolution de problèmes.
Les résultats de validation du K-MIDSA montrent d’ailleurs que plusieurs dimensions discriminent efficacement les auteurs d’infractions sexuelles des groupes témoins, notamment :
- les intérêts sexuels déviants ;
- les fantasmes sadiques ;
- la compulsion sexuelle ;
- les distorsions cognitives concernant les violences sexuelles sur mineurs ;
- certaines dimensions paraphiliques.
Le rapport souligne également un point particulièrement intéressant : les profils criminologiques diffèrent selon le type de victime visée. Les auteurs d’infractions sur mineurs présentent davantage d’anxiété relationnelle, d’insuffisance perçue dans la masculinité et de déviance sexuelle spécifique envers les enfants, tandis que les profils « mixtes » (victimes mineures et majeures) apparaissent comme les plus sévèrement pathologiques sur plusieurs dimensions.
Le modèle RBR comme colonne vertébrale théorique
Le programme K-MIDSA s’inscrit explicitement dans le modèle Risque-Besoins-Réceptivité (RBR), développé par Donald Andrews et James Bonta.
Ce modèle repose sur trois principes fondamentaux :
- Principe du risque
L’intensité du traitement doit être proportionnelle au niveau de risque de récidive. Les sujets à haut risque nécessitent donc des interventions plus longues, plus intensives et plus structurées. - Principe des besoins
Le traitement doit cibler les facteurs criminogènes directement associés à la récidive : hostilité envers les femmes, intérêts sexuels déviants, isolement émotionnel, faible contrôle émotionnel, déficits relationnels ou encore stratégies d’adaptation inadéquates. - Principe de réceptivité
Les modalités thérapeutiques doivent être adaptées au profil psychologique, cognitif et motivationnel du sujet. Le rapport insiste fortement sur ce point, considéré comme l’un des meilleurs prédicteurs d’efficacité thérapeutique.
Cette approche constitue aujourd’hui l’un des cadres théoriques les mieux validés empiriquement dans le champ correctionnel international.
Thérapie cognitivo-comportementale et CCP
Le K-MIDSA repose principalement sur des approches cognitivo-comportementales. Mais l’efficacité dépend moins de l’étiquette thérapeutique que de la qualité réelle de l’intervention et du respect des principes RBR. Les auteurs mettent ainsi en avant les « Core Correctional Practices » (CCP), développées dans les milieux correctionnels canadiens. Les CCP insistent notamment sur :
- l’alliance thérapeutique ;
- l’empathie ;
- le respect ;
- la chaleur relationnelle ;
- le renforcement positif ;
- le modelage prosocial ;
- l’apprentissage comportemental concret.
Cette orientation est particulièrement importante car elle rompt avec certaines pratiques correctionnelles historiquement centrées sur la confrontation, l’humiliation ou le seul contrôle disciplinaire.
Le rapport rappelle d’ailleurs que les compétences interpersonnelles du thérapeute influencent directement les résultats du traitement. Autrement dit, la qualité humaine et relationnelle du professionnel devient elle-même un facteur thérapeutique.
L’intégration du Good Lives Model (GLM)
L’autre originalité majeure du programme réside dans l’intégration du Good Lives Model (GLM), développé notamment par Tony Ward.
Le GLM repose sur une idée relativement simple mais fondamentale : les individus cherchent tous à satisfaire certains besoins humains fondamentaux (relations, autonomie, compétence, sécurité, bien-être, identité, etc.). Les comportements criminels apparaissent souvent lorsque ces besoins sont poursuivis de manière dysfonctionnelle ou antisociale.
Ainsi, plutôt que de travailler exclusivement sur « ce qu’il ne faut plus faire », le GLM cherche aussi à construire :
- des projets de vie prosociaux ;
- des compétences relationnelles ;
- une identité non délinquante ;
- des objectifs personnels valorisants ;
- des capacités d’autorégulation émotionnelle.
Le programme insiste donc fortement sur les notions :
- d’autonomie ;
- de responsabilisation ;
- de développement des forces ;
- de projection vers l’avenir ;
- de qualité de vie.
Cette perspective apparaît particulièrement pertinente dans le champ de la désistance criminelle, où les recherches montrent que l’abandon durable de la délinquance dépend souvent de la reconstruction identitaire et sociale du sujet.
Un programme structuré et intensif
Le K-MIDSA propose un programme thérapeutique particulièrement détaillé, structuré en plusieurs phases et pouvant dépasser 100 séances pour les sujets à haut risque.
Les modules abordent notamment :
- l’autobiographie criminelle ;
- les déclencheurs du passage à l’acte ;
- l’estime de soi ;
- l’empathie ;
- l’attachement ;
- la gestion émotionnelle ;
- les relations interpersonnelles ;
- l’intimité ;
- la sexualité saine ;
- les intérêts sexuels déviants ;
- la prévention de la rechute ;
- la planification d’une « bonne vie ».
Le programme prévoit également un module préparatoire de renforcement motivationnel destiné aux personnes résistantes au traitement. Cette dimension est essentielle puisque le refus, le déni, la honte et la faible adhésion constituent des obstacles fréquents dans les prises en charge correctionnelles.
Une réflexion institutionnelle particulièrement intéressante
Au-delà de l’outil clinique, le rapport propose une véritable réflexion systémique sur l’organisation des prises en charge correctionnelles.
Les auteurs recommandent notamment :
- une évaluation systématique du risque ;
- une différenciation des parcours selon le niveau de risque ;
- des programmes plus intensifs pour les profils à haut risque ;
- un suivi post-carcéral coordonné ;
- une meilleure transmission des données cliniques entre prison, probation et structures communautaires.
Cette logique rejoint les modèles intégrés de gestion du risque actuellement développés dans plusieurs pays occidentaux.
Devouvrir le programme : kmidsa_formation.html
Découvrez Kmidsa avec un outil interactif à destination des professionnels de l’administration pénitentiaire. Basé sur le rapport de recherche de Yoon Jeong-sook, W.L. Marshall, J. Sims-Knight & Lee Soo-jung (Institut Coréen de Criminologie, 2012), cette application vous permet de découvrir et de vous approprier l’évaluation multidimensionnelle et le programme de traitement sud-coréen pour PPSMJ, adapté au contexte français (SPIP, probation, milieu carcéral).

L’un des défis fondamentaux de l’intervention auprès des auteurs d’infractions, en particulier des adolescents et des jeunes adultes, réside dans la confrontation des distorsions cognitives. Contrairement à une approche purement comportementale ou sanctionniste, la criminologie cognitive propose de s’attaquer aux mécanismes sous-jacents qui permettent le passage à l’acte. Parmi les outils les plus sophistiqués pour ce faire figurent les dilemmes moraux cognitifs. Ces dispositifs ne visent pas à inculquer une morale exogène, mais à provoquer un conflit intrapsychique – une dissonance cognitive – qui oblige le sujet à réévaluer ses propres schèmes de pensée.
Alors que les taux d’incarcération continuent d’augmenter dans de nombreux pays, il est urgent de renouveler les approches visant à réduire la récidive et à améliorer les conditions de détention. L’article de 




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