La criminologie narrative a ouvert des voies prometteuses pour comprendre comment les récits, qu’ils soient réels ou imaginaires, façonnent les conduites déviantes. Dans un article récent paru dans l’European Journal of Criminology, Fabio Indio Massimo Poppi et Alfredo Ardila explorent une question rarement posée : dans quelle mesure les idéologies associées à la criminalité organisée sont-elles partagées par des individus qui n’appartiennent pas à ces organisations, mais qui vivent dans des territoires marqués par leur emprise ?
À travers une analyse comparative entre les discours de membres de Cosa Nostra (recueillis dans des entretiens télévisés) et les récits d’étudiants résidant dans une région italienne fortement influencée par la mafia, les auteurs montrent que certaines idéologies criminelles ne restent pas confinées aux cercles mafieux. Elles infiltrent les représentations sociales, brouillant la frontière entre l’intérieur et l’extérieur de l’organisation.
Cadre théorique : idéologie et criminologie narrative
L’article s’inscrit dans une approche mêlant critical discourse studies et criminologie narrative. Pour les auteurs, l’idéologie n’est pas un simple ensemble d’idées abstraites : elle se manifeste dans les discours, les pratiques et les récits. Elle participe d’une « capacité à contrôler et gérer le travail et les activités d’un groupe pour accéder aux bénéfices de l’action sociale » (DeMarrais et al., 1996).
Dans le cas de la criminalité organisée, l’idéologie remplit plusieurs fonctions : elle légitime la violence, structure les relations hiérarchiques, et contribue à la résilience des organisations. Pourtant, elle a longtemps été négligée au profit d’analyses plus organisationnelles ou économiques. Les auteurs rejoignent ici des travaux récents (Ilan & Sandberg, 2019) qui montrent que l’idéologie est centrale pour comprendre l’articulation entre contexte social, violence et criminalité.
Méthodologie : récits individuels et fantasmatique interactionnelle
L’étude repose sur des entretiens semi-directifs menés auprès de 30 étudiants (22 hommes, 8 femmes) âgés de 18 à 21 ans, originaires de Foggia, une ville des Pouilles fortement touchée par la criminalité organisée. Les participants ont été interrogés individuellement ou en petits groupes, via des plateformes numériques. Les entretiens en groupe ont permis de recueillir ce que les auteurs appellent la fantasmatique interactionnelle — une pratique discursive où les participants construisent ensemble des scénarios imaginaires.
Cette méthode permet d’accéder à des dimensions idéologiques souvent implicites. Les questions posées invitaient à se projeter dans des rôles liés à la criminalité organisée (par exemple : « Que feriez-vous si vous étiez le chef d’une organisation criminelle ? »), suscitant ainsi des récits mêlant représentations personnelles et stéréotypes culturels.
Idéologies partagées : points de convergence
Les auteurs identifient plusieurs idéologies communes entre les discours des membres de la mafia et ceux des étudiants :
- Amoralisme : suspension du jugement moral concernant les actes commis au nom de l’organisation. Les étudiants relativisent les crimes en les inscrivant dans une logique interne (« les ordres sont les ordres ») ou dans une logique de marché (« ils vendent ce que les gens veulent »).
- Familisme : primauté des intérêts familiaux sur toute autre considération. Ce principe, bien documenté dans les cultures méridionales, est présent tant chez les fils de parrains que chez les étudiants interrogés.
- Verticalisme : adhésion à une structure hiérarchique rigide, où le chef incarne l’autorité absolue, souvent associée à une figure paternelle.
- Relativisme religieux : usage instrumental de la religion pour justifier ou protéger les activités criminelles (prières pour un père accusé, invocation de Dieu comme seul juge légitime).
Ces similitudes suggèrent que certaines valeurs fondamentales de la mafia ne sont pas perçues comme étrangères ou radicalement déviantes par les jeunes vivant dans des zones d’influence mafieuse. Elles s’inscrivent dans des représentations culturelles plus larges.
Divergences idéologiques : anti-réductionnisme, anti-normalisme, anti-victimisme
À l’inverse, trois idéologies mafieuses — réductionnisme, normalisme et victimisme — sont absentes des discours étudiants. À leur place, les auteurs observent des positions anti :
- Anti-réductionnisme : loin de minimiser la puissance des organisations criminelles, les étudiants les décrivent comme toutes-puissantes (« ils contrôlent tout »), ce qui participe d’une mythification de leur pouvoir.
- Anti-normalisme : les membres de la mafia sont perçus comme des figures exceptionnelles, presque surhumaines (« un génie », « une personne spéciale »), en opposition avec la stratégie mafieuse qui consiste à se présenter comme des gens ordinaires.
- Anti-victimisation : au lieu de se présenter comme des victimes de persécutions judiciaires, les étudiants imaginent les mafieux comme fiers de leur puissance criminelle, renforçant ainsi leur statut et leur attractivité.
Ces divergences sont interprétées comme le résultat d’une exposition médiatique et fictionnelle qui glorifie la figure du criminel, transformant l’organisation en modèle de réussite et de puissance.
Discussion : vers une culture criminelle partagée ?
La portée de l’article dépasse la simple comparaison discursive. Les auteurs avancent que l’idéologie mafieuse ne reste pas confinée aux cercles de l’organisation, mais s’infiltre dans les représentations des populations locales. Cette diffusion ne signifie pas que ces populations adhèrent à une « culture criminogène », mais plutôt que certaines valeurs (familisme, verticalisme) ou certaines représentations (mythologie du pouvoir) sont intégrées comme un savoir commun.
Cette convergence partielle pose une question fondamentale : comment lutter efficacement contre la criminalité organisée si certaines de ses idéologies sont partagées, voire valorisées, par les jeunes générations ?
Les auteurs soulignent que les politiques de prévention ne peuvent se limiter à des actions répressives. Elles doivent également agir sur le plan culturel, en déconstruisant les représentations qui rendent la criminalité organisée désirable ou inévitable.
Pour une criminologie opérationnelle attentive aux représentations
Traditionnellement, les services de renseignement et les enquêtes se concentrent sur les structures, les réseaux financiers et les preuves matérielles. L’étude suggère d’y adjoindre une analyse systématique des récits circulant dans les territoires infiltrés. Cartographier les idéologies partagées – par exemple, la banalisation de l’amoralisme ou la mythification du pouvoir – permettrait de mieux anticiper les zones de vulnérabilité culturelle où l’organisation criminelle puise sa légitimité sociale. En opérationnel, cela signifie intégrer des spécialistes des sciences sociales dans les cellules d’analyse, afin de décrypter les discours qui entretiennent l’omertà ou qui, au contraire, signalent une adhésion latente aux valeurs mafieuses.
Prévention : déconstruire les mythes, pas seulement sanctionner
L’un des enseignements majeurs est que les jeunes habitants de zones à forte empreinte mafieuse ne reproduisent pas passivement les stratégies discursives des criminels (réductionnisme, normalisme, victimisme). Ils développent au contraire une vision anti‑réductionniste et anti‑normaliste qui magnifie le pouvoir des organisations. Cette mythification, alimentée par les productions culturelles (films, séries, musique), constitue un terreau favorable à l’attraction et à la reproduction du phénomène.
Dès lors, la prévention ne peut se limiter à des campagnes de sensibilisation morale ou à des rappels de la loi. Elle doit inclure un travail de déconstruction des récits héroïques et de contre‑narration. Par exemple :
- Éducation aux médias : analyser avec les jeunes comment la fiction construit une figure fascinante du mafieux, en opposition avec la réalité des dégâts sociaux et humains.
- Témoignages alternatifs : donner la parole à des victimes, des repentis, des magistrats ou des commerçants résistants, pour ancrer d’autres récits que celui de la puissance.
- Projets narratifs participatifs : encourager les jeunes à produire leurs propres récits de résistance ou de vie légale, pour s’approprier une identité collective en rupture avec le modèle mafieux.
La criminologie narrative offre ainsi des outils pour remplacer les master narratives de la réussite criminelle par des récits de résilience et de citoyenneté.
Intervention : agir sur le capital symbolique
L’article montre que les organisations criminelles prospèrent en partie grâce à un capital symbolique : elles sont perçues comme indispensables, puissantes, voire protectrices. Les politiques répressives, si elles sont isolées, peuvent paradoxalement renforcer ce mythe (le criminel devient un « héros » persécuté). Pour une intervention efficace, il faut :
- Cibler la légitimité sociale : appuyer les actions judiciaires et policières par des campagnes de communication qui mettent en lumière la fragilité réelle des organisations, leur violence interne, leur parasitisme économique. Contrer l’anti‑réductionnisme par des faits précis et accessibles.
- Impliquer les autorités locales et intermédiaires : le familisme et le verticalisme étant des valeurs partagées, les programmes d’intervention gagnent à s’appuyer sur des figures de confiance locales (associations, éducateurs, chefs d’entreprise intègres) pour promouvoir des modèles d’autorité non criminels.
- Former les intervenants à l’analyse narrative : policiers, éducateurs, travailleurs sociaux doivent apprendre à repérer dans les discours des jeunes (ou des familles) les indices d’une adhésion implicite aux idéologies mafieuses, afin d’adapter leur réponse.
Une approche intégrée : prévention, intervention, répression
L’intérêt de l’approche par les idéologies est de faire le pont entre les dimensions culturelles et structurelles. La lutte contre la criminalité organisée ne saurait être efficace si elle ignore le terreau symbolique qui la rend possible. En intégrant la dimension narrative dans les stratégies opérationnelles, on peut :
- Prévenir en amont en déconstruisant les mythes.
- Intervenir en court‑circuitant la légitimité sociale des organisations.
- Consolider l’action régressive par une appropriation citoyenne des valeurs de légalité.
L’article de Poppi et Ardila montre ainsi que la criminologie opérationnelle gagne à s’enrichir d’une approche culturelle et narrative – non pour remplacer les outils traditionnels, mais pour les rendre plus efficaces dans la durée.
La criminalité organisée ne se combat pas uniquement par des arrestations ou des saisies. Elle nécessite une guerre des récits, où il s’agit de disputer aux mafias leur capital symbolique. L’enjeu pour les politiques publiques est de financer et de soutenir des actions de prévention narrative, de former les acteurs de terrain à cette grille d’analyse, et d’évaluer les interventions non seulement à l’aune des chiffres de la délinquance, mais aussi à celle de l’évolution des représentations sociales.
Conclusion
L’article de Poppi et Ardila apporte une contribution essentielle à la compréhension des idéologies de la criminalité organisée. En montrant comment celles-ci circulent au-delà des organisations criminelles, il invite à repenser les frontières entre déviance et conformité, entre culture criminelle et culture populaire. La criminologie narrative, en donnant une place centrale aux récits ordinaires, se révèle ici un outil précieux pour saisir les mécanismes subtils par lesquels la légitimité sociale de la violence s’installe — parfois jusque dans l’imaginaire de ceux qui n’y participent pas.
Poppi, F. I. M., & Ardila, A. (2023). In nomine Diaboli : The ideologies of organized crime. European Journal of Criminology, 20(2), 1–21.

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