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La criminologie narrative a ouvert des voies prometteuses pour comprendre comment les récits, qu’ils soient réels ou imaginaires, façonnent les conduites déviantes. Dans un article récent paru dans l’European Journal of Criminology, Fabio Indio Massimo Poppi et Alfredo Ardila explorent une question rarement posée : dans quelle mesure les idéologies associées à la criminalité organisée sont-elles partagées par des individus qui n’appartiennent pas à ces organisations, mais qui vivent dans des territoires marqués par leur emprise ?

À travers une analyse comparative entre les discours de membres de Cosa Nostra (recueillis dans des entretiens télévisés) et les récits d’étudiants résidant dans une région italienne fortement influencée par la mafia, les auteurs montrent que certaines idéologies criminelles ne restent pas confinées aux cercles mafieux. Elles infiltrent les représentations sociales, brouillant la frontière entre l’intérieur et l’extérieur de l’organisation.

Cadre théorique : idéologie et criminologie narrative

L’article s’inscrit dans une approche mêlant critical discourse studies et criminologie narrative. Pour les auteurs, l’idéologie n’est pas un simple ensemble d’idées abstraites : elle se manifeste dans les discours, les pratiques et les récits. Elle participe d’une « capacité à contrôler et gérer le travail et les activités d’un groupe pour accéder aux bénéfices de l’action sociale » (DeMarrais et al., 1996).

Dans le cas de la criminalité organisée, l’idéologie remplit plusieurs fonctions : elle légitime la violence, structure les relations hiérarchiques, et contribue à la résilience des organisations. Pourtant, elle a longtemps été négligée au profit d’analyses plus organisationnelles ou économiques. Les auteurs rejoignent ici des travaux récents (Ilan & Sandberg, 2019) qui montrent que l’idéologie est centrale pour comprendre l’articulation entre contexte social, violence et criminalité.

Méthodologie : récits individuels et fantasmatique interactionnelle

L’étude repose sur des entretiens semi-directifs menés auprès de 30 étudiants (22 hommes, 8 femmes) âgés de 18 à 21 ans, originaires de Foggia, une ville des Pouilles fortement touchée par la criminalité organisée. Les participants ont été interrogés individuellement ou en petits groupes, via des plateformes numériques. Les entretiens en groupe ont permis de recueillir ce que les auteurs appellent la fantasmatique interactionnelle — une pratique discursive où les participants construisent ensemble des scénarios imaginaires.

Cette méthode permet d’accéder à des dimensions idéologiques souvent implicites. Les questions posées invitaient à se projeter dans des rôles liés à la criminalité organisée (par exemple : « Que feriez-vous si vous étiez le chef d’une organisation criminelle ? »), suscitant ainsi des récits mêlant représentations personnelles et stéréotypes culturels.

Idéologies partagées : points de convergence

Les auteurs identifient plusieurs idéologies communes entre les discours des membres de la mafia et ceux des étudiants :

  • Amoralisme : suspension du jugement moral concernant les actes commis au nom de l’organisation. Les étudiants relativisent les crimes en les inscrivant dans une logique interne (« les ordres sont les ordres ») ou dans une logique de marché (« ils vendent ce que les gens veulent »).
  • Familisme : primauté des intérêts familiaux sur toute autre considération. Ce principe, bien documenté dans les cultures méridionales, est présent tant chez les fils de parrains que chez les étudiants interrogés.
  • Verticalisme : adhésion à une structure hiérarchique rigide, où le chef incarne l’autorité absolue, souvent associée à une figure paternelle.
  • Relativisme religieux : usage instrumental de la religion pour justifier ou protéger les activités criminelles (prières pour un père accusé, invocation de Dieu comme seul juge légitime).

Ces similitudes suggèrent que certaines valeurs fondamentales de la mafia ne sont pas perçues comme étrangères ou radicalement déviantes par les jeunes vivant dans des zones d’influence mafieuse. Elles s’inscrivent dans des représentations culturelles plus larges.

Divergences idéologiques : anti-réductionnisme, anti-normalisme, anti-victimisme

À l’inverse, trois idéologies mafieuses — réductionnisme, normalisme et victimisme — sont absentes des discours étudiants. À leur place, les auteurs observent des positions anti :

  • Anti-réductionnisme : loin de minimiser la puissance des organisations criminelles, les étudiants les décrivent comme toutes-puissantes (« ils contrôlent tout »), ce qui participe d’une mythification de leur pouvoir.
  • Anti-normalisme : les membres de la mafia sont perçus comme des figures exceptionnelles, presque surhumaines (« un génie », « une personne spéciale »), en opposition avec la stratégie mafieuse qui consiste à se présenter comme des gens ordinaires.
  • Anti-victimisation : au lieu de se présenter comme des victimes de persécutions judiciaires, les étudiants imaginent les mafieux comme fiers de leur puissance criminelle, renforçant ainsi leur statut et leur attractivité.

Ces divergences sont interprétées comme le résultat d’une exposition médiatique et fictionnelle qui glorifie la figure du criminel, transformant l’organisation en modèle de réussite et de puissance.

Discussion : vers une culture criminelle partagée ?

La portée de l’article dépasse la simple comparaison discursive. Les auteurs avancent que l’idéologie mafieuse ne reste pas confinée aux cercles de l’organisation, mais s’infiltre dans les représentations des populations locales. Cette diffusion ne signifie pas que ces populations adhèrent à une « culture criminogène », mais plutôt que certaines valeurs (familisme, verticalisme) ou certaines représentations (mythologie du pouvoir) sont intégrées comme un savoir commun.

Cette convergence partielle pose une question fondamentale : comment lutter efficacement contre la criminalité organisée si certaines de ses idéologies sont partagées, voire valorisées, par les jeunes générations ?

Les auteurs soulignent que les politiques de prévention ne peuvent se limiter à des actions répressives. Elles doivent également agir sur le plan culturel, en déconstruisant les représentations qui rendent la criminalité organisée désirable ou inévitable.

Pour une criminologie opérationnelle attentive aux représentations

Traditionnellement, les services de renseignement et les enquêtes se concentrent sur les structures, les réseaux financiers et les preuves matérielles. L’étude suggère d’y adjoindre une analyse systématique des récits circulant dans les territoires infiltrés. Cartographier les idéologies partagées – par exemple, la banalisation de l’amoralisme ou la mythification du pouvoir – permettrait de mieux anticiper les zones de vulnérabilité culturelle où l’organisation criminelle puise sa légitimité sociale. En opérationnel, cela signifie intégrer des spécialistes des sciences sociales dans les cellules d’analyse, afin de décrypter les discours qui entretiennent l’omertà ou qui, au contraire, signalent une adhésion latente aux valeurs mafieuses.

Prévention : déconstruire les mythes, pas seulement sanctionner

L’un des enseignements majeurs est que les jeunes habitants de zones à forte empreinte mafieuse ne reproduisent pas passivement les stratégies discursives des criminels (réductionnisme, normalisme, victimisme). Ils développent au contraire une vision anti‑réductionniste et anti‑normaliste qui magnifie le pouvoir des organisations. Cette mythification, alimentée par les productions culturelles (films, séries, musique), constitue un terreau favorable à l’attraction et à la reproduction du phénomène.

Dès lors, la prévention ne peut se limiter à des campagnes de sensibilisation morale ou à des rappels de la loi. Elle doit inclure un travail de déconstruction des récits héroïques et de contre‑narration. Par exemple :

  • Éducation aux médias : analyser avec les jeunes comment la fiction construit une figure fascinante du mafieux, en opposition avec la réalité des dégâts sociaux et humains.
  • Témoignages alternatifs : donner la parole à des victimes, des repentis, des magistrats ou des commerçants résistants, pour ancrer d’autres récits que celui de la puissance.
  • Projets narratifs participatifs : encourager les jeunes à produire leurs propres récits de résistance ou de vie légale, pour s’approprier une identité collective en rupture avec le modèle mafieux.

La criminologie narrative offre ainsi des outils pour remplacer les master narratives de la réussite criminelle par des récits de résilience et de citoyenneté.

Intervention : agir sur le capital symbolique

L’article montre que les organisations criminelles prospèrent en partie grâce à un capital symbolique : elles sont perçues comme indispensables, puissantes, voire protectrices. Les politiques répressives, si elles sont isolées, peuvent paradoxalement renforcer ce mythe (le criminel devient un « héros » persécuté). Pour une intervention efficace, il faut :

  • Cibler la légitimité sociale : appuyer les actions judiciaires et policières par des campagnes de communication qui mettent en lumière la fragilité réelle des organisations, leur violence interne, leur parasitisme économique. Contrer l’anti‑réductionnisme par des faits précis et accessibles.
  • Impliquer les autorités locales et intermédiaires : le familisme et le verticalisme étant des valeurs partagées, les programmes d’intervention gagnent à s’appuyer sur des figures de confiance locales (associations, éducateurs, chefs d’entreprise intègres) pour promouvoir des modèles d’autorité non criminels.
  • Former les intervenants à l’analyse narrative : policiers, éducateurs, travailleurs sociaux doivent apprendre à repérer dans les discours des jeunes (ou des familles) les indices d’une adhésion implicite aux idéologies mafieuses, afin d’adapter leur réponse.

Une approche intégrée : prévention, intervention, répression

L’intérêt de l’approche par les idéologies est de faire le pont entre les dimensions culturelles et structurelles. La lutte contre la criminalité organisée ne saurait être efficace si elle ignore le terreau symbolique qui la rend possible. En intégrant la dimension narrative dans les stratégies opérationnelles, on peut :

  • Prévenir en amont en déconstruisant les mythes.
  • Intervenir en court‑circuitant la légitimité sociale des organisations.
  • Consolider l’action régressive par une appropriation citoyenne des valeurs de légalité.

L’article de Poppi et Ardila montre ainsi que la criminologie opérationnelle gagne à s’enrichir d’une approche culturelle et narrative – non pour remplacer les outils traditionnels, mais pour les rendre plus efficaces dans la durée.

La criminalité organisée ne se combat pas uniquement par des arrestations ou des saisies. Elle nécessite une guerre des récits, où il s’agit de disputer aux mafias leur capital symbolique. L’enjeu pour les politiques publiques est de financer et de soutenir des actions de prévention narrative, de former les acteurs de terrain à cette grille d’analyse, et d’évaluer les interventions non seulement à l’aune des chiffres de la délinquance, mais aussi à celle de l’évolution des représentations sociales.

Conclusion

L’article de Poppi et Ardila apporte une contribution essentielle à la compréhension des idéologies de la criminalité organisée. En montrant comment celles-ci circulent au-delà des organisations criminelles, il invite à repenser les frontières entre déviance et conformité, entre culture criminelle et culture populaire. La criminologie narrative, en donnant une place centrale aux récits ordinaires, se révèle ici un outil précieux pour saisir les mécanismes subtils par lesquels la légitimité sociale de la violence s’installe — parfois jusque dans l’imaginaire de ceux qui n’y participent pas.

Poppi, F. I. M., & Ardila, A. (2023). In nomine Diaboli : The ideologies of organized crime. European Journal of Criminology, 20(2), 1–21.

Le narcotrafic a atteint un niveau inédit en France, qualifié de « menace existentielle » par le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau dans le rapport confidentiel 2025 de l’Office antistupéfiants (OFAST). La France est devenue une plateforme logistique majeure pour la cocaïne sud-américaine, avec une offre « sans zone blanche » : aucun territoire n’est épargné, des grandes métropoles (Marseille, Grenoble) aux villes moyennes et rurales.

Principaux indicateurs :

  • Saisies records : 53,5 tonnes de cocaïne en 2024 (+130 % vs 2023), déjà 37,5 tonnes au 1er semestre 2025.
  • Violence : 367 assassinats/tentatives en 2024 (+33 % depuis 2021), touchant 173 villes ; glissement inquiétant vers des cibles extérieures au trafic (militants anti-drogue comme Amine Kessaci, forces de l’ordre, collatéraux).
  • Chiffre d’affaires estimé : 7 milliards €/an, finançant une corruption croissante et une puissance logistique illimitée (armes de guerre, drones, etc.).
  • Consommation : 3,7 millions d’expérimentateurs de cocaïne, prix en baisse (58 €/g).

La loi du 13 juin 2025 et le parquet national anticriminalité organisée (PNACO) marquent un tournant, mais la réunion à l’Élysée du 18 novembre 2025 après la mort de Mehdi Kessaci à Marseille montre l’urgence persistante.

Exemples étrangers

Aucun pays n’a totalement éradiqué le narcotrafic, mais plusieurs stratégies dans differents pays ont permis de réduire significativement la violence et l’emprise des organisations criminelles :

Pays/Exemple Stratégie principale Résultats Limites/Leçons pour la France
Italie (années 1980-1990 vs Cosa Nostra) Loi anti-mafia (41-bis : régime carcéral durci, isolation des chefs, confiscation massive d’avoirs, coopération police-justice-prisons). Réduction drastique des homicides mafieux (-90 % en Sicile), démantèlement des familles. Succès par frappe au cœur (chefs incarcérés sans communication) + saisie patrimoniale. Modèle pour les « prisons de haute sécurité » françaises.
Colombie (2002-2010, Politique de Sécurité Démocratique d’Uribe + Plan Colombie) Extraditions massives vers les USA, démantèlement militaire des cartels, renforcement renseignement/prisons, confiscations. Homicides -50 %, production cocaïne réduite temporairement. Violence déplacée vers le Mexique ; importance d’une approche multidimensionnelle (pas seulement militaire).
Mexique (échec global 2006-2020) Guerre frontale (armée dans les rues sous Calderón). +100 000 morts, fragmentation des cartels en groupes plus violents. Éviter la militarisation pure ; privilégier renseignement et justice.
Brésil (PCC à São Paulo) Contre le groupe criminel Primeiro Comando da Capital (PCC): Isolement des leaders en unités fédérales ultra-sécurisées + négociation ponctuelle. Réduction des rébellions carcérales simultanées. Dispersion/isolement efficace, mais gangs conservent influence extérieure via corruption.
USA (prison gangs : Aryan Brotherhood, Mexican Mafia) Unités SMU (Special Management Units), interdiction totale de communication, transferts inter-États, prosecution RICO en prison. Contrôle relatif des gangs en détention. Validation gang obligatoire + programmes de désaffiliation (débriefing).

Au final, l’experience étrangère indique que la répression pure déplace le problème ; le succès passe par (1) couper les chefs de leurs troupes en prison, (2) saisir systématiquement les avoirs, (3) renforcer le renseignement pénitentiaire, (4) protéger les institutions de la corruption.

Pistes d’intervention globales pour la France

  1. Renforcer les moyens répressifs et de renseignement
    • Accélérer le PNACO et les Quartiers de Lutte contre la Criminalité Organisée (QLCO).
    • Créer un parquet national dédié (prévu 2026) et systématiser les investigations financières (AGRASC renforcé).
  2. Frapper au portefeuille
    • Saisies administratives sans jugement (loi 2025), confiscation élargie aux familles/crypto-actifs. Modèle italien : 41-bis + loi Rognoni-La Torre.
  3. Coopération internationale
    • Magistrats de liaison à Bogota/Quito/Guayaquil ; opérations conjointes Europol/DEA comme pour les « super-cartels » démantelés en 2023-2025.
  4. Prévention et réduction de la demande
    • Augmenter les peines pour usage (amendes de 3 750 € déjà possibles), campagnes massives, soins obligatoires pour mineurs impliqués.
  5. Lutte contre la corruption
    • Enquêtes administratives systématiques pour badges portuaires/aéroportuaires ; inspection générale renforcée dans police/douanes/prisons.

Et en prison?

Les prisons sont le centre nerveux du narcobanditisme : les chefs y continuent de diriger (téléphones, parloirs, corruption de surveillants). En France, environ 30 % des détenus sont liés aux stupéfiants ; le Service National du Renseignement Pénitentiaire (SNRP) traite déjà 600 « profils haut spectre » narcotrafic.

Pratiques internationales et déjà partiellement lancées en France :

Mesure Description Exemple étranger Avantage attendu
Création effective de Quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) 3 établissements dédiés d’ici 2027 (Vendin-le-Vieil déjà ouvert pour 100 narco-chefs). Isolation totale, pas de contact entre détenus, fouilles permanentes, brouillage téléphonie. Italie 41-bis, USA ADX Florence, Brésil RDD fédéral. Couper les ordres vers l’extérieur (réduction estimée 70-80 % des règlements de comptes en Italie).
Régime « no contact » pour les chefs Restriction parloirs physiques (dispositifs de séparation ou visio), courrier contrôlé Modèle italien : chefs Cosa Nostra devenus « muets ». Empêcher actions commandés depuis la cellule.
Dispersion géographique et transferts imprévisibles Éclater les membres d’un même réseau dans différents établissements, transferts fréquents. USA (transferts inter-États pour prison gangs). Rompre la hiérarchie interne.
Renforcement du SNRP et techniques spéciales de renseignement Micros/caméras cachées, IMSI-catchers permanents (interception du trafic des communications mobiles), captation données informatiques autorisée. DEA + BOP aux USA. Identifier corrupteurs et complices extérieurs.
Programmes de désaffiliation («débriefing ») Offre protection/réduction peine contre sortie du réseau + témoignage. USA (débriefing Mexican Mafia). Faire imploser les organisations de l’intérieur.
Lutte anti-corruption interne Inspections DAP dédiées, rotation surveillants, renforcement effectifs ERIS. Modèle colombien post-escadrons de la mort. Réduire fuites téléphones/drogues en prison.
Saisies en détention et confiscation élargie Fouilles systématiques et biens familiaux des détenus narcotrafic. Italie (confiscation patrimoniale même en prison). Assécher le financement.

La DAP dispose déjà des outils légaux (loi 2025, décret QLCO juillet 2025). L’urgence est l’accélération : former davantage d’agents au renseignement pénitentiaire, doter tous les QLCO d’équipements high-tech (brouillage 5G, scanners corporels), innover sur la prise en charge de ces individus pour favoriser la sortie des reseaux.

Le modèle italien (41-bis + confiscations) qui a brisé la Cosa Nostra sans militarisation excessive. Couper la tête en prison, saisir l’argent et protéger les institutions : c’est la combinaison qui a marché ailleurs.

Évaluation de l’affiliation au narcobanditisme : fondements criminologiques et pratiques internationales

L’évaluation de l’affiliation à des organisations criminelles liées au narcotrafic est un enjeu central en criminologie pénitentiaire et en renseignement policier. Elle vise à identifier les membres actifs ou influents pour justifier des mesures de sécurité renforcées (isolement, transferts, QLCO en France). La recherche criminologique insiste sur une approche multidimensionnelle, combinant indicateurs objectifs (preuves matérielles) et subjectifs (comportements, aveux), tout en évitant les biais (sur-identification via tatouages ou associations anodines). Aucun critère isolé n’est suffisant ; c’est l’accumulation et la validation par des unités spécialisées qui prévaut.

Apports de la recherche criminologique

Les études sur les gangs (street gangs, prison gangs, Security Threat Groups – STG) montrent que l’affiliation augmente significativement la violence en prison (+50-100 % selon les méta-analyses) et la récidive. Des travaux classiques (Pyrooz & Decker, 2019) distinguent :

  • Affiliation importée (gang de rue avant incarcération) vs affiliation formée en prison.
  • Niveaux d’implication : membre périphérique (associé) vs core (leader, validé par rites ou ordres donnés).

Méthodes d’évaluation habituelles  :

  • Systèmes à points : Grilles avec attribution de points pour chaque indicateur (ex. : aveu = 10 pts ; tatouage = 4-6 pts ; possession de symboles = 3 pts). Seuil déterminé pour validation.
  • Validation par des services de renseignement : Unités dédiées qui croisent des sources multiples pour éviter les faux positifs.
  • Debriefing : Interrogatoire protégé pour sortie de gang (réduction de peine contre infos).
  • Limites :  tatouages culturels mal interprétés ; surreprésentation des minorités.
Indicateurs criminologiques classiques (synthèse de la littérature) Exemples de sources Fiabilité relative
Aveu/auto-identification Enquêtes auto-rapportées, debriefing Haute (mais rare)
Tatouages/symboles gang Photos, fouilles Moyenne (culturels possibles)
Possession de documents (rosters, constitutions gang) Fouilles cellule Haute
Correspondance/communication avec membres validés Écoutes, courriers Haute
Participation à incidents violents au nom du gang Rapports disciplinaires Haute
Associations fréquentes avec membres confirmés Observations parloirs/promenades Moyenne (contexte forcé en prison)
Rôle dans extorsions/trafics internes Renseignement Haute
Antécédents judiciaires (condamnations pour association criminelle) Casier Haute

Exemples étrangers : systèmes de validation et critères

Pays/Système Critères principaux de validation/placement Seuil/Processus Résultats observés Limites
USA (Californie, Texas, Federal BOP – STG Validation) Système à points (ex. CDCR : 10 pts minimum sur 3+ sources) : tatouages (4-6 pts), aveux, symboles, correspondance, photos avec membres, rôle dans violence. Distinction STG-I (prison gangs purs, ex. Mexican Mafia) vs STG-II (street gangs). Validation par STG Unit ; debriefing pour sortie. Placement indéterminé en SHU (isolement). Réduction violence gang-related (-50 % dans certains États) ; contrôle des prison gangs. Contestations judiciaires (faux positifs) ; surpopulation dans ces unités dédiées.
Italie (41-bis – régime carcéral dur) Dangerosité mafieuse (art. 416-bis Code pénal italien) : capacité prouvée à commander depuis prison (écoutes, repentis, ordres interceptés) ; condamnation pour association mafieuse/trafic lourd ; liens persistants avec organisation extérieure. Pas de points, mais évaluation par procureur antimafia + ministre Justice. Décision ministérielle (4 ans initiaux, renouvelable 2 ans). Appliqué à ~750 détenus (90 % mafieux/narcotrafiquants). Démantèlement Cosa Nostra/’Ndrangheta ; centaines de repentis ; chute homicides mafieux (-90 % Sicile). Critiques CEDH (traitement inhumain si prolongé sans réévaluation santé).
Mexique/Colombie/Brésil Isolement leaders basé sur renseignement (écoutes, repentis) + rôle hiérarchique prouvé. Moins formalisé, souvent extradition USA pour couper liens. Unités fédérales ultra-sécurisées. Réduction rébellions (Brésil PCC) ; fragmentation cartels (Colombie). Corruption élevée ; violence déplacée.

Le rôle du SNRP et des QLCO

En France, l’évaluation est centralisée par le Service National du Renseignement Pénitentiaire (SNRP), renforcé depuis 2025 pour le narcotrafic :

  • Critères pour QLCO (décret juillet 2025, loi 13 juin 2025) :
    • Capacité avérée à poursuivre activités criminelles depuis détention (téléphones interceptés, ordres donnés).
    • Rôle hiérarchique dans réseau narcotrafic (condamnations, écoutes judiciaires).
    • Dangerosité exceptionnelle (tentatives évasion, corruption, commandites assassinats).
    • Profils « haut spectre » (environ 600 suivis SNRP).
  • Processus : Note SNRP → Proposition DAP → Décision garde des Sceaux (renouvelable tous les ans, indéfiniment).
  • Sources : Écoutes, fouilles, analyse téléphonie, parloirs, renseignement policier/judiciaire.

Les QLCO (Vendin-le-Vieil, Condé-sur-Sarthe, futurs sites) accueillent ~200 « plus gros narcotrafiquants » sur ces bases. Contrairement aux USA, pas de « grilles d’évaluation à points » (pour le moment), mais approche qualitative similaire au 41-bis italien.

Prises en charge dédiées?

La recherche criminologique (Pyrooz & Decker, 2019 ; Decker et al., 2014) montre que la désaffiliation (« desistance ») est rarement spontanée : elle nécessite une combinaison d’interventions psychologiques (gestion du trauma, reconstruction identitaire), éducatives (formation professionnelle) et sociales (emploi, soutien communautaire, relocalisation). Les approches purement répressives échouent souvent (recidive >70 % chez les ex-membres de gangs aux US sans soutien). Les programmes les plus efficaces sont holistiques, trauma-informed, et impliquent des «credible messengers» (ex-membres réinsérés).

Apports de la recherche criminologique

  • Facteurs favorisant la sortie : Événements « turning points » (naissance d’un enfant, fatigue de la violence, incarcération), soutien social fort, emploi stable, thérapie cognitivo-comportementale (TCC) pour rompre les schémas violents/addictifs.
  • Efficacité prouvée : Braga et al., 2019  montrent que les programmes combinant incitations positives (emploi, aide sociale) et dissuasion ciblée («focused deterrence ») réduisent la violence de 30-60 % et la récidive de 20-50 %.
  • Limites : Sans emploi réel, la récidive est élevée . Les programmes doivent être longs (12-24 mois minimum) et adaptés au trauma (PTSD chez 70-90 % des membres de gangs narco).
Composantes efficaces (synthèse recherche) Exemples d’interventions Impact moyen (méta-analyses)
Psychologique : Thérapie trauma, gestion addictions, reconstruction identitaire TCC, EMDR, groupes de parole -40 % symptômes PTSD ; +30 % motivation à changer
Éducative : Formation pro, alphabétisation, diplômes Ateliers métiers, apprentissage +50 % emploi stable ; -35 % récidive
Sociale : Emploi, logement, mentorat par ex-membres, aide familiale accès à l’emploi, effacement des tatouages, déménagement et relocalisation -50 % contacts avec ex-réseau ; +60 % intégration communautaire
Dissuasion + soutien (focused deterrence) réunions police + services sociaux -35 à -63 % homicides reliés aux gangs

Exemples étrangers réussis

Programme/Pays Description Résultats clés Leçons pour la France
Homeboy Industries (Los Angeles, USA – depuis 1988) Plus grand programme mondial de réinsertion gang (liés au narco). Services gratuits : thérapie trauma, formation pro (boulangerie, sérigraphie), emploi dans entreprises sociales, tattoo removal, mentorat par ex-gang members. Trauma-informed, communauté de « kinship ». >10 000 personnes/an ; récidive <20 % (vs 60-80 % national) ; réduction PTSD ; emploi stable pour 70 %. Évaluation UCLA (Leap, 2010-2020) : majorité reste hors prison, rétablit liens familiaux. Modèle scalable : emploi comme « ancre » anti-récidive. Inspirer des « Homeboy France » dans quartiers narcotrafic (Marseille, Seine-Saint-Denis).
Cure Violence (Chicago, USA – ex-CeaseFire ; répliqué mondialement) Modèle santé publique : « interrupteurs de violence » (ex-gang) médient conflits ; outreach workers connectent à services (emploi, thérapie) ; changement normes communautaires. -41 à -73 % homicides dans zones ciblées (évaluations Johns Hopkins, CDC) ; réplications (Trinidad, Mexique) réduisent violence gang-narco de 30-50 %. Efficace pour narco-gangs violents ; credible messengers clés. Adapter via SNRP/DAP pour ex-détenus narco.
Focused Deterrence (USA : Boston Ceasefire, High Point DMI ; Glasgow) « Pulling levers » : réunions avec gangs (menace de répression + offre d’aide : emploi, formation, désaddiction). Cible gangs narco ou marchés ouverts. Méta-analyse 24 études (Braga 2019) : -35 % violence globale ; jusqu’à -63 % homicides gang. 90 % programmes réduisent crime significativement. Combinaison carotte/bâton idéale pour narcobanditisme français. PNACO pourrait intégrer volet social (emploi prioritaire ex-trafiquants).
Programme pentiti (repentis)+ protection (Italie antimafia) Réduction peine + protection/nouvelle identité contre témoignage. Soutien psycho-social limité mais relocalisation + aide financière. >1300 repentis mafieux ; démantèlement Cosa Nostra (-90 % homicides Sicile). Nombreux réinsérés (emploi anonyme). Succès via incitation forte ; mais trauma non traité → certains rechutent. Ajouter volet psycho-social au modèle français QLCO.
Réinsertion ex-paramilitaires/narcos (Colombie – ACR/ARN depuis 2003) Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR) holistique: thérapie, formation pro, micro-crédits, suivi psycho-social. Pour ex-AUC/FARC liés narco. >30 000 réinsérés ; récidive ~25 % (vs >50 % sans programme). Succès partiel mais fragmentation (Bacrim). Échec quand narcotrafic persiste ; besoin saisie avoirs + emploi légal massif.

Échecs notables : Mexique (guerre frontale Calderón/LO) → +100 000 morts, fragmentation cartels, peu de réinsertion (sicarios rarement soutenus). Colombie AUC : réinsertion partielle mais milliers réarmés en Bacrim.

En France?

Le narcobanditisme français (DZ, DJ, etc.) ressemble aux gangs narco US/Latam : jeunes, violents, recrutés dans quartiers pauvres. La DAP/SNRP gèrent déjà QLCO/isolement, mais manque un volet de sortie positif.

Pistes concrètes possibles?

  1. Créer un programme national « Sortie Narcobanditisme » (inspiré Homeboy + Cure Violence) : mentorat par ex-trafiquants repentis, thérapie trauma obligatoire, formation/emploi garanti (via entreprises d’insertion).
  2. Intégrer focused deterrence au PNACO : call-ins pour jeunes trafiquants (menace peines + offre aide psycho-sociale/emploi).
  3. En prison : Unités dédiées réinsertion (thérapie, formation) + debriefing de desafiliation avec incitation  (réduction peine contre sortie réseau, comme USA/Italie).
  4. Post-détention : Relocalisation protégée, suivi 24 mois (risque récidive max premiers 18 mois).
  5. Financement : Utiliser avoirs saisis (AGRASC) pour fonds réinsertion (modèle italien confiscation).

La recherche est unanime : sans emploi et soutien psycho-social intensif, la sortie est illusoire. Homeboy Industries et Cure Violence prouvent que c’est possible, même avec les plus durs.

La France a les outils (loi 2025, SNRP) : il faut passer à une approche « carotte + bâton » pour casser le cycle.

Et si la violence des gangs n’était pas un problème de « mauvais garçons » à enfermer, mais une maladie transmissible qu’on pouvait empêcher de se propager ? C’est exactement le schéma proposé par le programme Cure Violence (anciennement CeaseFire), né à Chicago au début des années 2000 dans les quartiers ravagés par les guerres de gangs et le trafic de drogue.

Une idée radicale : la violence est contagieuse

Le Dr Gary Slutkin, épidémiologiste qui avait combattu le choléra en Afrique et le VIH aux États-Unis, a observé un phénomène troublant : les courbes d’homicides dans les quartiers pauvres de Chicago ressemblaient étrangement aux cartes d’épidémies. La violence se transmettait par imitation, vengeance, et normes sociales : un tir → une riposte → une escalade.

Sa conclusion : pour arrêter la violence, il ne faut pas seulement punir après coup (police, prison), mais interrompre la transmission comme on le fait pour une maladie infectieuse.

Les trois piliers du modèle Cure Violence

  1. Détecter et interrompre les conflits à risque Des « interrupteurs de violence » (violence interrupters) – presque toujours d’anciens membres de gangs respectés, ayant eux-mêmes «posé l’arme» – patrouillent les rues. Ils repèrent les rumeurs de vengeance avant qu’elles ne tournent au meurtre et interviennent pour désamorcer. → Ils n’appellent pas la police. Leur légitimité vient du quartier, pas de l’État.
  2. Changer les normes sociales et accompagner les individus les plus à risque Des «travailleurs de proximité» (outreach workers), eux aussi souvent ex-membres de gangs, identifient les 0,5 à 1 % de jeunes qui concentrent 50 à 70 % des tirs et homicides. Ils leur proposent un accompagnement intensif (12 à 24 mois) :
    • Thérapie trauma-informed (PTSD touche 70-90 % des jeunes de ces quartiers)
    • Formation professionnelle et placement en emploi
    • Aide au logement, soutien familial, médiation avec la justice
    • Mentorat (« credible messengers » ou pairs desistants)
  3. Mobiliser la communauté Campagnes publiques, événements, messages dans la rue : « Tuer son frère de quartier, c’est pas la solution ». L’objectif : faire de la non-violence la nouvelle norme sociale.

Des résultats scientifiquement prouvés

Des évaluations indépendantes (CDC, Johns Hopkins, National Institute of Justice) sont formelles :

Zone d’application Baisse des tirs Baisse des homicides Source principale
Chicago (plusieurs quartiers) – 41 à – 73 % – 16 à – 100 % (certains quartiers 0 homicide pendant des mois) Skogan et al., 2009 ; Ransford, 2013
New York (Crown Heights, etc.) – 20 % – 18 à – 63 % NIJ, 2012
Réplications internationales – 30 à – 56 % Méta-analyse WHO, 2020

Le programme est aujourd’hui actif dans plus de 25 villes américaines et une quinzaine de pays (Mexique, Honduras, Afrique du Sud, Iraq…).

Pourquoi ça marche quand la répression pure échoue ?

  • Les « credible messengers » parlent le même langage et ont la même crédibilité que les cibles. Un jeune dealer n’écoutera jamais un policier ou un éducateur « classique », mais il écoutera quelqu’un qui a tenu la même kalachnikov que lui.
  • Le programme ne demande pas de « devenir un saint » immédiatement : il propose une alternative crédible (emploi payé dès le premier mois, respect de la rue préservé tant qu’on ne tue pas).
  • Il agit en amont de la justice : 80 % des personnes accompagnées n’ont même pas encore commis d’homicide, on les empêche de basculer.

Et en France ?

Dans les cités où le narcobanditisme explose (Marseille, Grenoble, Seine-Saint-Denis), on observe exactement les mêmes dynamiques : vengeance infinie, jeunes de 14-20 ans armés, trauma massif. Quelques initiatives isolées existent (ex. : médiateurs de nuit à Marseille, anciens de quartier qui tentent de calmer les DZ et DJ), mais sans financement stable, sans formation, et souvent sans coordination avec la justice et la police.

Conclusion : il est urgent d’expérimenter

La France dispose déjà de certains ingrédients :

  • Des anciens trafiquants repentis prêts à parler aux jeunes
  • Des éducateurs de la PJJ qui connaissent le terrain
  • Des crédits saisis sur les narcos (AGRASC) qui pourraient financer le programme

Un pilote Cure Violence dans un quartier prioritaire (La Castellane ? Les Quartiers Nord ? Nîmes-Pissevin ?) coûterait quelques millions d’euros – une goutte d’eau face aux 7 milliards annuels du narcotrafic. Quand on sait qu’un seul homicide coûte environ 3 millions d’euros à la société (justice, soins, perte économique), le retour sur investissement est évident.

La violence n’est pas une fatalité. Elle se transmet, donc elle peut s’arrêter. Les Américains, dans les pires quartiers de Chicago, l’ont prouvé. À nous de ne pas attendre 1000 morts de plus pour essayer. « On n’arrête pas la violence avec plus de violence. On l’arrête en changeant ceux qui la portent. » – Tio Hardiman, fondateur de Violence Interrupters (ex-gang leader Black P. Stones)




En France, la lutte contre le trafic de stupéfiants repose largement sur l’action répressive : démantèlement de réseaux, incarcération et peines aggravées en matière de criminalité organisée. Toutefois, la recherche internationale souligne que la seule répression ne suffit pas à réduire durablement la récidive. Les travaux récents en criminologie plaident pour des dispositifs de désengagement et de réinsertion, visant à transformer les trajectoires criminelles par une prise en charge individualisée et pluridimensionnelle.

Un article récent de Wong et Lee (2025) analyse le Gang Intervention and Exiting Program (GIEP), mis en place en Colombie-Britannique (Canada), qui constitue un modèle particulièrement instructif pour penser la prise en charge des narco-trafiquants en France.

RÉSUMÉ de l’article
« Pour lutter contre l’implication des gangs en Colombie-Britannique, au Canada, le Programme d’intervention et de sortie des gangs (GIEP) a été développé pour aider les individus à quitter le mode de vie des gangs. Le GIEP utilise une approche individualisée de gestion de cas, incluant des références à des services externes, et est dispensé par des policiers et des gestionnaires de cas civils. La présente étude examine les impacts du GIEP sur le nombre total de rapports policiers défavorables, ainsi que sur les infractions violentes, les infractions liées aux armes et au trafic/production de drogues. Méthodes : Les résultats ont été évalués en utilisant un devis de mesures répétées sur un seul groupe, portant sur la population totale des clients servis depuis le début du programme (novembre 2016) jusqu’en décembre 2021 (n = 155). Des équations d’estimation généralisées (GEE) moyennées sur la population ont été mises en œuvre pour examiner l’évolution du nombre total de rapports policiers défavorables et du décompte des infractions violentes, liées aux drogues et aux armes au fil du temps. Résultats : Les analyses longitudinales ont révélé un nombre significativement moindre de rapports policiers à 12, 18, 30 et 36 mois après l’entrée dans le programme, par rapport à la période de 6 mois précédant l’admission. Les résultats suggèrent également une diminution de la délinquance violente à 24 et 36 mois après l’admission, ainsi qu’une diminution des infractions de trafic/production de drogues à 12, 18 et 30 mois après l’admission. Aucun impact n’a été constaté pour les infractions liées aux armes. Dans l’ensemble, les résultats suggèrent qu’une approche individualisée de fourniture de services et de soutien peut être efficace pour réduire les contacts policiers défavorables et la criminalité chez les individus impliqués dans les gangs. »

Objectifs principaux

  • Faciliter la sortie des gangs : Le programme vise à offrir un soutien aux individus à haut risque engagés dans des activités de gangs (comme le trafic de drogues) qui souhaitent quitter ce milieu .
  • Réduire la criminalité : Il cherche à diminuer les contacts négatifs avec la police et les infractions violentes ou liées aux drogues .
  • Offrir un soutien à long terme : Le programme s’adresse aux personnes âgées de 12 ans et plus, et se concentre sur des objectifs positifs à long terme

Le modèle canadien : le Gang Intervention and Exiting Program (GIEP)

Le GIEP est un programme d’intervention et de sortie des gangs qui s’adresse à des individus âgés de 12 ans et plus, impliqués ou à haut risque d’implication dans des activités criminelles, notamment liées au trafic de drogues.

Ses caractéristiques principales sont :

  • Gestion de cas individualisée : chaque participant bénéficie d’un plan d’intervention adapté, élaboré conjointement par un travailleur civil et un policier spécialisé.
  • Approche holistique : la prise en charge couvre l’emploi, la formation, la santé mentale, les addictions, le logement et les activités pro-sociales.
  • Suivi intensif et durable : des contacts réguliers sont maintenus, y compris avec les familles, pour consolider le désengagement.

Méthodologie et approche

  • Gestion de cas individualisée : Chaque participant bénéficie d’un plan de cas individualisé, incluant des références à des services externes (comme des soutiens psychosociaux, une aide à l’emploi, etc.) .
  • Interventions volontaires et confidentielles :
    • La participation est volontaire : les individus peuvent quitter le programme à tout moment .
    • La confidentialité est assurée : les participants ne sont pas obligés de divulguer leur historique criminel, et leur participation n’est pas divulguée .
  • Processus de sortie sécurisé : L’équipe aide à la planification de la sécurité pour éviter les représailles lors de la sortie d’un gang

Contenu

  • Soutien personnalisé :
    • Références à des services de santé mentale, de logement, de formation professionnelle et d’insertion sociale.
    • Aide à l’éducation et à l’emploi .
  • Interventions de crise : Assistance immédiate en cas de danger ou de situation critique .
  • Suivi à long terme : Accompagnement sur des périodes prolongées (jusqu’à 36 mois) pour assurer une transition durable hors des gangs .

Processus d’intervention

  • Évaluation initiale : Les participants sont évalués pour déterminer leurs besoins spécifiques et leur engagement à quitter le milieu criminel.
  • Plan d’action individualisé : Un plan est développé pour chaque participant, incluant des objectifs à court et long terme.
  • Suivi régulier : Des rencontres fréquentes avec les gestionnaires de cas permettent d’ajuster le plan et de maintenir la motivation

Résultats évaluatifs

L’évaluation longitudinale du programme (2016–2021, n=155) montre :

  • une réduction significative des rapports de police négatifs après l’entrée dans le programme, particulièrement à 12, 18, 30 et 36 mois ;
  • une diminution des infractions violentes (notamment agressions et enlèvements) aux échéances de 24 et 36 mois ;
  • une baisse des infractions de trafic et de production de stupéfiants aux échéances de 12, 18 et 30 mois ;
  • aucun effet significatif sur les infractions liées aux armes

Ces résultats confirment que le désengagement est un processus graduel et non linéaire, mais qu’une approche pluridisciplinaire centrée sur les besoins du sujet favorise une diminution des comportements criminels.

Perspectives pour la France

Transposer ce modèle au contexte français supposerait une évolution vers des stratégies hybrides, articulant répression et accompagnement. Plusieurs axes peuvent être envisagés :

  1. Renforcer les approches pluridisciplinaires : développer des équipes mixtes associant SPIP, associations, psychologues, éducateurs spécialisés et services de police/gendarmerie.
  2. Accompagner les turning points de vie : soutenir les transitions (emploi, parentalité, relations affectives) qui favorisent la désistance.
  3. Mettre en place des cellules de désengagement spécialisées : à l’image des dispositifs de prévention de la radicalisation, des unités pourraient cibler spécifiquement les individus impliqués dans le narcotrafic.
  4. Agir sur les facteurs de vulnérabilité : chômage, précarité résidentielle, addictions et isolement social sont autant de leviers à travailler.
  5. Assurer un suivi à long terme : dépasser les temporalités judiciaires en instaurant des parcours d’accompagnement sur plusieurs années.

L’expérience canadienne du GIEP illustre que l’accompagnement individualisé, combinant contrôle et soutien social, peut contribuer à réduire la récidive et les activités liées au trafic de stupéfiants. Pour la France, où la répression prédomine encore, l’enjeu est de créer des programmes de désengagement capables de répondre aux réalités sociales et criminelles locales.

Un tel changement supposerait une coopération renforcée entre institutions judiciaires, collectivités locales et acteurs associatifs, dans une logique de prévention tertiaire et de réinsertion durable.

Référence :
Wong, J. S., & Lee, C. (2025). Promoting disengagement: Effects of a gang intervention and exiting program on negative police contacts. Journal of Criminal Justice, 98, 102384. https://doi.org/10.1016/j.jcrimjus.2025.102384

Le thème du cannabis est un cas d’école pour le rapprochement entre la critique du contrôle social et l’analytique criminologique contemporaine. Le chapitre central de Cannabis Criminology publié par Johannes Wheeldon (Norwich University) et Jon Heidt (University of the Fraser Valley) présente un modèle  pluridisciplinaire structuré autour de cinq axes critiques et trois défis majeurs, à la croisée des constructions politiques, du droit pénal, et des dynamiques de réforme.

Les 3 défis de la réforme cannabique

Wheeldon & Heidt identifient :

  • Des inégalités persistantes dans la police du cannabis, malgré des politiques plus souples ;
  • La coercition au sein des programmes de déjudiciarisation, souvent présentée comme soins thérapeutiques ;
  • Le risque d’« illusion réformatrice », où les logiques de contrôle prévalent malgré les discours de libération .

Ces trois défis partagent une logique : la régulation, souvent progressiste, cache des continuités normatives profondément enracinées dans la criminalisation.

Wheeldon & Heidt proposent un cadre de recherche articulé autour de ces cinq grands domaines  :

Areas of cannabis criminology, Wheeldon & Heidt

Axe Focus
1. Droit, société & contrôle social Hétéronomie des normes et processus de criminalisation.
2. Police & culture policière Logiques de ciblage, financement, légitimité institutionnelle.
3. Genre, race & ethnicité Surreprésentation des minorités, profilage racialisé, impunités différentielles.
4. Économie & marché du cannabis Impact de la légalisation sur les marchés légaux vs illicites, prix, contrôle étatique.
5. Cannabis & délinquance Sclérose des mythes de la toxicomanie entraînant la criminalité, interactions légales.

Les vrais enjeux de la dépénalisation

Johannes Wheeldon et Jon Heidt proposent une approche critique et nuancée de la dépénalisation du cannabis. Premièrement ils relevent que la légalisation du cannabis (Canada, Uruguay, certains États américains) n’a pas éradiqué les marchés illégaux.   Par ailleurs ils distinguent trois obstacles persistants, encore trop souvent occultés dans le discours public :

  1. Des inégalités persistantes dans l’application policière, malgré le retrait de l’interdiction formelle. Les minorités racisées restent surreprésentées parmi les personnes arrêtées ou visées par des politiques de prévention ciblées.
  2. La coercition présente dans les programmes “alternatifs”, notamment les dispositifs de déjudiciarisation (tels que les stages « stup » obligatoires) : organisés comme une fore de soin (“care”), mais souvent appliqués sous menace de sanctions si refus ou abandon.
  3. Le risque d’une “illusion réformatrice”, où la décriminalisation ou la légalisation prend des formes techniques tout en maintenant les rapports de pouvoir du contrôle pénal, que ce soit par la régulation des licences, le maintien de tarifs prohibitifs ou la criminalisation selective après coup.

🔍 Pour eux, une véritable politique de réforme passerait moins par la levée formelle du statut illégal que par une refonte épistémologique et participative : impliquer directement les personnes qui consomment du cannabis dans l’élaboration de politiques plus justes, comprendre les réformes comme une rupture radicale avec les logiques sociales de contrôle, et non simplement un ajustement du droit pénal

Le décor juridique évolue, mais le discipline sécuritaire perdure partout — d’où l’appel des auteurs à interroger ce que signifie légalité réelle, au-delà du droit formel.

Cannabis Criminology de Wheeldon & Heidt propose une grille d’analyse précise et équilibrée, à rebours des visions moralistes comme des utopies libérales naïves. Loin de célébrer un triomphe de la légalisation, il invite à une profonde réévaluation des finalités de la réforme : justice, égalité, mobilité économique et autonomisation des citoyens ou simple redéploiement du contrôle étatique ?

Le cannabis, comme le notent les auteurs, doit servir de prisme pour interroger toutes les facettes du système pénal, ses impostures, ses logiques invisibles, ses effets sociaux étendus

Le rapport de l’OSCE, publié en décembre 2023, explore le rôle des femmes dans le crime organisé à travers des données et des études de cas dans plusieurs États participants. Il met en lumière leur implication dans divers marchés criminels, comme les crimes économiques et la traite des êtres humains, et souligne l’importance de reconnaître leur agence pour mieux lutter contre ce phénomène.
Le rapport propose des actions comme augmenter la sensibilisation, développer des programmes de prévention et de sortie adaptés aux femmes, et améliorer la collecte de données désagrégées par sexe. Ces mesures visent à répondre aux défis spécifiques auxquels elles sont confrontées.
Pour plus de détails, consultez le rapport complet ici : Understanding the Role of Women in Organized Crime.
Le rapport a été publié le 13 décembre 2023 et offre des preuves empiriques et des études de cas sur le rôle des femmes dans les groupes de crime organisé (OCG) à travers la zone OSCE. Il vise à comprendre comment les femmes sont recrutées, leurs rôles au sein de ces groupes, et les raisons de leur sortie, tout en mettant en évidence les stéréotypes de genre persistants qui nuisent à leur reconnaissance comme actrices actives.
Analyse des données et conclusions clés
Le rapport présente des données détaillées sur les arrestations de femmes pour diverses activités de crime organisé entre 2018 et 2021, couvrant des pays comme la Belgique, la Finlande, l’Italie, la République kirghize, la Serbie et l’Espagne.
Pourcentage de femmes arrêtées pour crime organisé en Belgique (2018–2021)
Année
Crime financier OC
Drogues illicites
Trafic de migrants
Traite des êtres humains
2018
15%
14%
11%
47%
2019
0%
16%
19%
14%
2020
17%
11%
9%
9%
2021
5%
15%
25%
12%

Pourcentage de femmes arrêtées pour drogues illicites et traite des êtres humains en Finlande (2018–2021)

Année
Drogues illicites
Traite des êtres humains
2018
18%
33%
2019
19%
33%
2020
15%
67%
2021
50%
17%

Ces tableaux illustrent la variabilité des taux d’arrestation selon les pays et les types de crimes, avec des pics notables, comme 47 % des arrestations pour traite des êtres humains en Belgique en 2018, ou 67 % en Finlande en 2020.

  • Les femmes sont impliquées dans tous les marchés du crime organisé, avec une moyenne de 20 % des arrestations (plage de 11 % à 31 %) dans 9 États participants, notamment dans les crimes économiques et la traite des êtres humains.
  • Le genre est rarement pris en compte dans les politiques ou les opérations policières, bien que les organisations de la société civile (OSC) y prêtent plus d’attention.
  • Contrairement aux stéréotypes, les femmes peuvent utiliser ou ordonner la violence, comme en témoigne une augmentation de 21 % des agressions dans les prisons pour femmes au Royaume-Uni en 2022 par rapport à 2021.
  • Les femmes exercent une agence à tous les niveaux de la hiérarchie du crime organisé (leaders, gestionnaires, soldats de base, facilitateurs), souvent via des liens familiaux ou sentimentaux, transmettant la culture et l’idéologie du crime organisé.
  • Il existe un chevauchement entre victimes et auteurs, avec des transitions fréquentes, par exemple dans les cas de « county lines » (réseaux de distribution de drogue) et de traite.
  • Les voies de recrutement diffèrent selon le genre : les femmes entrent souvent par la famille ou les relations, tandis que les hommes le font via le contexte social ; des facteurs socio-économiques comme la pauvreté affectent les deux.

Recommandations et actions proposées

Le rapport propose six recommandations principales, chacune accompagnée d’actions spécifiques, comme détaillé ci-dessous :

Recommandations et actions du rapport OSCE

Recommandation
Actions
Augmenter la sensibilisation sur le rôle des femmes dans le crime organisé
– Développer des matériaux de sensibilisation sensibles au genre, abordant les biais, dynamiques et avantages.
– Mettre en œuvre des activités de sensibilisation pour les praticiens sur l’agence des femmes dans les marchés et la hiérarchie.
Améliorer la justice pénale sensible au genre
– Développer des matériaux de formation pour identifier, enquêter et poursuivre le crime organisé avec une focale sur le genre.
– Offrir des formations durables, intégrer dans des programmes plus larges.
– Soutenir des plateformes de discussion sur les biais de genre au sein et entre les autorités et les OSC.
Renforcer la prévention sensible au genre
– Favoriser la compréhension des aspects de genre dans le recrutement, se concentrer sur les risques comme la violence domestique.
– Élaborer des pratiques basées sur des preuves pour l’identification et le suivi des risques via une approche multi-acteurs.
– Sensibiliser les femmes et les filles aux conséquences du crime organisé, utiliser les expériences vécues.
– Investir dans des compétences professionnelles et en alphabétisation financière pour l’indépendance économique des femmes à risque.
Promouvoir des programmes de sortie inclusifs selon le genre
– Augmenter la compréhension des moteurs et exigences spécifiques au genre pour sortir du crime organisé.
– Impliquer les femmes comme agents indépendants dans les initiatives judiciaires et non judiciaires de sortie, pas seulement comme partenaires.
– Assurer que les stratégies de sortie tiennent compte de la victimisation antérieure (par exemple, violence sexuelle/émotionnelle).
Promouvoir la collecte de données désagrégées par sexe
– Initier/améliorer la collecte et l’analyse régulières de données complètes désagrégées par sexe sur le crime organisé.
– Promouvoir le partage de données entre agences, conformément aux normes de confidentialité, pour la prévention, la perturbation et la sortie.
– Intégrer les données dans le policing basé sur le renseignement pour des efforts sensibles au genre basés sur des preuves.
Construire des partenariats efficaces
– Établir des plateformes multi-acteurs pour l’échange de stratégies sensibles au genre.
– Promouvoir l’échange d’informations régional et transrégional sur les réponses sensibles au genre au crime organisé.

Ces recommandations visent à combler les lacunes dans la compréhension et la réponse au rôle des femmes, en insistant sur une approche inclusive et basée sur des données.

Implications pour les politiques et pratiques

Le rapport souligne que l’absence de reconnaissance de l’agence des femmes dans le crime organisé entrave la compréhension de la complexité du paysage criminel et limite la capacité des États participants à lutter contre le crime organisé transnational ou à soutenir les femmes pour quitter ces groupes. Par exemple, les programmes de protection des témoins d’État, comme en Italie, montrent une faible participation féminine (3-5 % entre 1996 et 2015, 4 % en mars 2023), soulignant le besoin de stratégies plus inclusives.

Understanding the role of women in organized crime

FRANCE CULTURE (25 mars 2025) Faut-il un régime carcéral spécifique pour les plus gros trafiquants de drogue ?

Après l’évasion du narcotrafiquant Mohamed Amra, le gouvernement veut isoler les plus gros trafiquants soient emprisonnés dans des quartiers de très haute sécurité. Est-ce nécessaire ou est-ce un recul des droits fondamentaux ?

Avec
  • Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL)
  • Valérie Dervieuxmagistrate, présidente de chambre, déléguée générale du Syndicat Unité Magistrats SNM FO

L’évasion de Mohamed Amra en mai 2024, lors d’un transfert sous escorte, a provoqué un choc. Deux agents pénitentiaires ont été tués. L’affaire a mis en lumière la capacité de certains trafiquants à continuer à diriger leurs réseaux criminels depuis leur cellule. En réaction, Gérald Darmanin, ministre de la Justice, a proposé un régime carcéral d’exception pour les narcotrafiquants les plus dangereux, inspiré du modèle italien appliqué aux mafieux. L’idée est de regrouper ces détenus dans des « quartiers de lutte contre la criminalité organisée », dans deux prisons à très haute sécurité. Les prisonniers seraient soumis à un isolement très strict : limitation drastique des communications, visites derrière hygiaphone, fouilles systématiques, usage massif de la visioconférence pour les procédures judiciaires. L’objectif est d’empêcher toute activité criminelle depuis la prison, et inciter certains à collaborer avec la justice pour sortir de ce régime strict. L’Observatoire international des prisons, des syndicats de magistrats, d’avocats et de directeurs pénitentiaires dénoncent un régime qui porterait atteinte aux droits fondamentaux, notamment pour les personnes encore en attente de jugement. Le Conseil d’État, saisi par le gouvernement, a validé le principe mais a demandé des aménagements, comme la réduction de la durée d’affectation à deux ans renouvelable. La proposition de loi visant « à sortir la France du piège du narcotrafic », débattue depuis le 17 mars à l’Assemblée nationale, a été votée aujourd’hui. Les mesures concernant la prison seront-elles efficaces et compatibles avec l’État de droit ?